Nous revenons de mission sur l’autoroute Amman – Bagdad, doucement, tranquillement, sans a priori, enfin en apparence. Les visages, que ce soit du lieutenant ou de Jimmy et de moi-même d’ailleurs, sont empreints d’une anxiété insondable. Il y a de quoi, trois heures de sortie, et même pas un insurgé de capturer. Seulement quelques armes, de vieux modèles en plus, autant dire qu’on est revenu bredouille. Faut dire que ces diables là sont inextricables ; sans cesse cachés, ils nous harcèlent nuit et jour avec une rapidité déconcertante. Ils apparaissent brusquement et disparaissent aussitôt, tels des fantômes. La plupart des coéquipiers que je vois sont fatigués, découragés d’une guerre aux ennemis invisibles. C’est très frustrant tout ça, et certain des nôtres, fragiles psychologiquement, se suicide, tuent leur supérieur, ou déserte encore. Quoique la dernière solution soit rare. Mais que faisons-nous ici à 19 ans ? Au lieu de s’amuser avec nos amis, nous patrouillons perpétuellement dans un pays où la mort est si familière. Nous y allons pour l’appât du gain ? Il n’y a pas l’ombre d’un doute. 2000 euros par mois, salaire très persuasif pour les petits étudiants (ou qui essayent de l’être), pauvre, dénué de tout pour réussir, comme moi en somme. Belle merde ce conflit, injuste comme tous les autres. Tout à coup, on me coupe dans mes réflexions. Le lieutenant m’interpelle :
« -caporal.
- Oui chef !
- Il va falloir se réveiller, nous approchons Ar Rutbah. Soyez près pour toute éventualité. Jimmy mets toi à la mitrailleuse au dessus et essaye de faire attention à tout objets suspect au bord de la route.
- Vous avez peur des roadside bomb mon lieutenant ? Dis-je.
- Mieux vaut prévenir que guérir se contente-t-il de répliquer. »
Je fais une signe affirmatif de la tête et me retourne, le laissant conduire paisiblement. Soudain, un bruit distant résonne et pis, le choc, Jimmy est touché de plein fouet et s’écroule comme une masse à l’intérieur du humvee. Le lieutenant ne s’arrête pas. Moi, je reste pétrifié, paralysé, regardant mon frère d’arme, mort en l’espace de deux secondes. Un torrent de sang coule de son casque, rouge vif. Ses yeux sont ronds et saillants, ajoutant un degré d’horreur à cette scène. Arrivant à la base, le lieutenant stoppe le véhicule, m’observe, sort, s’approche de l’entrée du complexe et s’adresse à son supérieur.
« -Mort de soldat 2ème classe Jimmy Harvey, touché par une balle de sniper en pleine tête. »
Je reste toujours dans humvee, et tout en étreignant son corps inerte, je déclare les yeux embués de larmes :
« - Aujourd’hui rien de nouveau. »
Je me suis inspiré de A l´ouest rien de nouveau pour dénoncer la guerre aujourd´hui!
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