J’ai froid…
J’ai faim…
Eux aussi sûrement.
Des semaines qu’on est dans ces tranchées, à subir les tirs de mortiers et les balles qui sifflent. Des semaines qu’on est là comme des cons à se battre pour gagner quelques mètres. Et pourquoi ? En fait je le sais même pas. On est venu me chercher dans ma campagne et tout ce qu’on m’a dit c’est «t’as l’air solide mon gars, on va t’envoyer au front ». Dit comme ça, ça faisait récompense, mais maintenant que j’y suis au front, tout ce que je regrette c’est de pas être née petit et maigrichon.
L’autre jour j’en parlais à Pierrot. Je lui disais que je savais même pas pourquoi on était là, lui ma répondu qu’on était juste des pions dans une partie d’échecs grandeur nature, et qu’en guillotinant les rois, on avait juste donné la place aux fous. Il était pas con Pierrot, je l’aimais bien. Juste après m’avoir dit ça il a pris une balle en pleine tête. Comme si le gars d’en face l’avait entendu et avait pensé que ça lui ferait une belle épitaphe. Si je sors de ce trou j’irai par chez lui et je le ferai graver sur sa tombe. Je l’aimais bien Pierrot…
J’ai froid…
Le problème ici, c’est qu’il pleut tout le temps, et pas que de l’eau. Il pleut des balles à longueur de journée. Paul et Louis sont mort à cause d’une averse, quand il pleut trop fort on entends plus les balles siffler et on croit que c’est bon, on se redresse et pan ! On se recouche pour de bon. Le pire c’est qu’a force je commence à bien l’aimer mon trou… comme si inconsciemment je cherchais à me faire à l’idée que je verrai plus rien d’autre que mon trou et ma boue.
Les gars en face je me dis qu’ils pensent comme moi, du coup je tire plus. Je me dis si je tire plus, peut être qu’ils arrêteront aussi… mais ils n’arrêtent pas.
On est plus bien nombreux. Mais le chef il m’a parlé qu’on allait recevoir des renforts, comme j’étais mal luné j’y ai demandé « pour renforcer quoi ? ». Il m’a regardé, ma sourit et ma donné une tape sur l’épaule. Dix minutes après il s’écroulait dans la boue. Je commence à me demander si je porte pas la poisse, et si c’est le cas, si je devrais pas courir d’en les tranchées d’en face.
J’ai des idées bizarres qui me passent par la tête, comme si j’avais le cervelet qui avait fait demi-tour. Je me redresse quasiment plus du tout et quand je le fais c’est vraiment que j’ai les guibolles qui me supplient.
Les renforts son toujours pas là mais de toutes façons même de l’autre côté j’ai l’impression qu’ils sont plus très nombreux. Hier j’ai même surpris le regard du gars d’en face, et j’aurai juré qu’il m’avait sourit. J’ai peut être rêvé mais ça ma fait chialer comme un môme. Je me suis dit, si ça se trouve on serait copain dans la vie, on aime peut être les mêmes trucs, le même genre de musique, le même genre de fille, on est dans la même boue, et on a va sûrement mourir de la même manière…
La pluie a redémarré. Du coup, j’entends plus trop les sifflements mortels. Juste les gros « boum » des mortiers qui tombent toujours ici et là, un peu comme la foudre qui frappe au hasard. En fait on vit dans un orage perpétuel, je me souviens même plus comment c’est d’être sec. J’ai froid, tellement froid…
Ce matin, je sais pas ce qui m’a prit, je me suis levé et j’ai regardé de l’autre côté. Et là, je l’ai vu. Mon miroir, le gars qui est pile en face de moi, il m’a fait signe, il m’a fait coucou. Au début j’ai réagis comme s’il m’avait mis en joue et j’ai replongé dans mon trou. Puis comme personne ne tirait j’ai ressortis doucement la tête, il était toujours là ! il continuait à me faire coucou. Ce coup-ci je me suis dit c’est fini… Je pourrais plus tirer sur ce gars…
Je suis redescendu dans ma fosse et j’ai posé mon fusil. Les autres m’ont regardé, j’ai haussé les épaules et je leur ai dit que plus jamais je ne tirerai sur qui que soit. Un officier est arrivé pour voir ce qui se passer, je lui ai dit. Il m’a regardé, il a regardé les autres, il m’a accusé de trahir ma patrie, d’être un déserteur puis il a levé son arme vers moi, et c’est prit une balle en pleine tempe.
Pendant son discours il c’était un peu trop découvert et mon miroir l’avait tué.
Celui que j’aurai du protéger avait tenté de me tuer et celui que j’aurai du tuer venait de me sauver la vie. Sans trop réfléchir j’ai grimpé sur la butte et j’ai fait signe merci à mon miroir, il était blond comme moi, couvert de boue comme moi, et voulait en finir comme moi…
Sous les regards ahuris de mes frères d’armes je suis redescendu dans notre fosse commune et me suis couché dans la boue, j’ai enlevé mon casque et me suis jurais que je n’en bougerai plus que pour revoir ma famille et ma verte campagne.
J’avais le secret espoir qu’à quelques pas de moi, dans une tranchée toute aussi boueuse que la mienne, un autre pion comme moi se coucherait vers le ciel et refusait le combat.