Ce texte n´est pas de moi, mais d´un ami qui souhaite avoir des avis. Alors bonne lecture et merci pour tout les commentaires !
Il se laissait choir sur ce sol insalubre, entre tessons de verres et ordures diverses. Les odeurs alentour n’étaient pas meilleures mais il ne lui avait fallu que quelques minutes pour s’accoutumer aux effluves nauséabondes. Mais que lui importaient la propreté et le bon air, il avait tout abandonné, choisi de se laisser aller ici aux brûlures de son ventre, aux douleurs continuelles d’une passion inachevée. Le mal était profond, il n’y a eu aucune lutte. Pourtant il l’aimait cette femme. Il a laissé la passion le ronger telle une tumeur ardente et combative. Aucune plaie apparente mais son cœur saignait encore, les larmes le noyaient de désespoir, il avait mal à s’en percer le coeur. Il avait toujours avec lui une lame à portée de main pour la presser contre son ventre quand il ne pouvait plus taire sa peine. Un sombre concours s’organisait de jour en jour, jusqu’ou l’enfoncerai je aujourd’hui ? Il n’avait trouvé d’autre solution que le silence, certains auraient choisi de s’accrocher, d’autres de s’évader, ou bien de mourir. Il préférait voir le temps faire les choses.
Son quotidien se résumait à de longues promenades parisiennes. Il y redécouvrait les rues monotones de la capitale, jetait un coup d’œil hâtif aux vitrines luxueuses des boutiques pour les nantis de Paris. Il y sentait l’indifférence dans les marches rapides et aveugles des parisiens. D’autres fois au contraire il restait allongé dans son sanctuaire, au bassin de la Villette derrière la place de Stalingrad, aux cotés des autres exclus. Allongé, âme blessée, paroles nouées avec le flux de ces pensées, il n’était plus qu’un homme solitaire. Des journées entières se passaient bercées par les larmes amères de l’impuissance et de la résignation. Quand il se décidait à marcher il était pris par les douleurs des ankyloses, vacillant il donnait raison au stéréotype du clochard grisé, mais s’il sentait le pinard ce n’était pas par l’ingurgitation excessive de ce breuvage mais juste que le temps avait imprégné les pores de sa peau, de la misère et du désespoir avoisinant.
La misère, un décor funeste de cité industrielle, la Seine avec ses remous qui font tanguer les péniches l’avaient attiré ici. Ce cadre le plongeait dans une mélancolie âpre qui se battait en duel avec sa passion. Assis presque les pieds dans l’eau, il écoutait celle ci frappait les rebords, il fermait les yeux pour laisser le monde extérieur prendre possession de son corps, qu’il puisse s’oublier enfin. Il aimait par-dessus tout quand les cris des mouettes s’ajoutaient à celui de l’eau. Sous la tempête, il se plaisait à scruter les arbres qui se tordaient dans une danse douloureuse, laissant les vents tumultueux emportés les feuilles et les fruits naissants.
On ne naît pas clochard, aussi Joseph avait conservé quelques éléments de sa vie passée. Il jouait toujours de sa guitare folk, une guitare bordeaux Nash en acajou. C’était un autodidacte passif, trop fainéant pour se donner les moyens de ces ambitions. Il ne maîtrisait pas complètement l’instrument ainsi il se laissait aller spontanément emporté par les diverses émotions l’envoûtant. On entendait de temps à autre des vieux morceaux folk traditionnels américains entrecoupés de folk irlandais par l’intermédiaire des chansons méconnues de Josh Ritter et Damien Rice. Il reprenait des fois les riffs de James Blunt, idole de leur amour incandescent, commémorant les débuts fantasmagoriques mais aussi la rupture sèche parachevant tous ses espoirs. Sa voix avait mûri, elle était devenue rêche et torturée à l’instar de ces idoles du folk. Depuis deux ans il avait enchaîné cigarette sur cigarette lui délabrant ses cordes vocales, il y avait perdu de sa santé mais il avait « trouvé sa voix ».
Joseph ne parlait pas avec les riverains de la place maudite. Mais lorsqu’il chantait et que sa voix se propageait, transportant avec elle une émotion puissante et indicible, les autres l’écoutaient et parfois en fond on les entendait chantonner en coeur. Les passants s’arrêtaient devant ce spectacle jubilatoire. Silencieux, respectueux de ce groupe improvisé, la peur naturelle contre cette caste les quittait doucement. Ils leurs donnaient des pièces de bon cœur, le sourire au coin de la bouche.
Pour améliorer ces conditions de vie exécrables et surtout pour se nourrir, il lui arrivait de jouer dans le métro. La ligne 6 était sa favorite, mendiant de Nation jusqu’à Charles de Gaulle – Etoile. Malgré sa pauvreté, il utilisait encore un ticket par pur réflexe d’honnêteté. Il variait son répertoire, jouant environ vingt chansons différentes par jour. Il y avait un morceau vraiment spécial pour lui, un texte de Marina écrit à l’époque de leur tendre amitié, qu’il avait mis en musique. Il mettait tellement d’énergie et de cœur dans ce morceau, qu’autour un silence de cathédrale s’immisçait.
« Deeper than any sea
Secretive and misty
With no shelter from crys
This is how seem your eyes
And you close them shyly
As if you were sorry
And taken captive
Of an untold story
You wanna leave no mark
You feel all in you is dark
If no one is all pink
You´re lighter than you think
You find in loneliness
Everything but sweetness
And this fortress you´ve built
Seems only made of guilt
You know, even a dove
Does sometimes crave for love
Just leave me an opportunity
I will try, if you let me,
To show you who you are”
Une fois, alors qu’il la jouait, dans le wagon suivant des lèvres murmurèrent « … to show you who you are », des larmes perlèrent d’un regard profond, des yeux marrons discrets et émouvants. Une jeune femme pleurait profondément emportée par une réminiscence sentimentale. Elle s’arrêta à Charles de Gaulle – Etoile pour prendre la correspondance vers la ligne 2. Elle descendit à l’arrêt de Stalingrad, et passa devant la place de Stalingrad. Depuis qu’elle était venue enseigner à Paris, c’était la première fois qu’elle se donnait le courage de passer au bord du bassin.
Celui qu’elle n’avait pas approché depuis tant d’années, où des souvenirs de deux corps allongés, de doigts entremêlés, de sentiments étranges et confus ensevelissant la timidité de deux amis, lui revenaient en mémoire. De retour à Paris, elle ne pouvait se passer de son visage, mais incapable de lui parler, elle le laissait dans une ignorance cruelle et ravageuse. Elle lui avait caché la raison du chaos pour le protéger, mais il ne passait pas un jour pour lui où ses doigts ne se revoyaient pas effleurer sa peau, où ses narines humaient l’air en cherchant son odeur, où ses lèvres étaient sèches dans le manque de ses baisers.
Le corps tremblotant, elle longea le canal, elle atteignit une rue adjacente sombre, perdue. Sur la droite, le collège de brique s’imposait. A chaque professeur était attribuée une salle, Marina était affectée dans une salle du troisième étage où les fenêtres donnaient sur la partie septentrionale de Paris. En regardant vers le bas, elle pouvait voir le bout de la berge, où tous les matins un corps était étendu serrant une housse de guitare contre lui, où tous les soirs un homme ensorcelait ce maigre périmètre de son aura endolorie.
Il prit son cutter. Elle avait une craie dans la main droite. Il le planta légèrement dans la caisse de sa guitare. Elle la pointa sur le tableau en ardoise. Il griffa la caisse pour inscrire … Machinalement en le regardant par la fenêtre elle inscrivit :
“Goodbye my lover, goodbye my friend
You have been the one, you have been the one for me “
6195 / 7497 signes
P.S.
1) le poème n´est pas de moi
2) les deux dernières lignes sont issues de la chanson "goodbye my lover" de James Blunt.