Voilà le début d´une nouvelle que j´ai commencé à écrire. A vrai dire, je ne sais pas si je vais l´arrêter ou la continuer. La fin de cette partie peut très bien constituer celle de la narration.
Je ne me sens vraiment pas bien. Je dois partir demain emménager dans un appartement situé à l’autre bout du pays, et tout ce que je trouve à faire, c’est tomber malade. Je me demande si c’est une bonne idée de vouloir changer de travail, de lieu de vie comme ça, du jour au lendemain sans avoir pris le temps d’y repenser, juste pour fuir ma petite vie terne, sans désir, sans aspiration aucune, à végéter, seul parmi trop de monde sans pouvoir réellement me concentrer sur ce que je veux… C’est sans doute pour cette raison, en tout cas, que j’ai essayé de me lancer dans l’écriture, il y a quelques années. Mais mes phrases sont trop longues, mes mots ne tombent pas juste, et surtout, il n’y a personne pour les écouter. Qu’est ce que je m’ennuie…
Voilà pourquoi j’ai commencé un journal, un confident, qui entend mes paroles, même quand elles sont oiseuses, pédantes, verbeuses… Lui ne me dit jamais de me taire et c’est bien pour cela que je m’y suis attaché. Il m’accompagnera demain pendant mon voyage et il écoutera mes mots là ou ailleurs, partout. Je me sens déjà mieux d’avoir enfin mis au jour cette pensée. Mon ennui ne me fuit pas, mais mon mal de tête se retire, et c’est ce qui compte pour le moment.
J’allume une bougie pour y voir plus clair, parce que la nuit tombe et que j’ai horreur d’un éclairage sans l’odeur de la cire fondue. Demain, j’abandonne cet endroit, à la dérobée, et je veux le contempler encore une dernière fois dans une belle lumière, un peu tamisée
Mon journal est mort. J’écris ceci pendant mon chemin et je retiens difficilement une envie étrange de me laisser aller au désespoir. La bougie s’est renversée hier, alors que je revenais à ma table mettre un point final à ma vie campagnarde sur ce carnet et les pages ont pris feu. J’ai perdu mon dernier lien avec mon ancienne maison, avec cet autodafé involontaire mais bien significatif. J’ai jeté un bol d’eau pour éteindre le début d’incendie, et ce qui restait d’encre a coulé. Je me suis levé lentement et je suis parti au village me racheter un beau cahier tout neuf, mais le geste m’a presque été douloureux et j’ai eu un petit pincement au cœur en le faisant. J’entame aujourd’hui un nouveau cycle. Pourtant, je n’arrive pas à extirper de moi cette sensation de routine…
Premier jour
Je suis entré dans l’appartement. Il faisait noir et, avec un ressentiment contre les bougies et autres bouts de chandelle, j’ai appuyé sur l’interrupteur. La lumière électrique m’a ébloui mais mes yeux se sont vite réhabitués et ce n’était finalement pas si désagréable. Il semble que les pièces n’aient pas été nettoyées depuis des lustres. J’astiquerai tout dès demain.
Deuxième jour.
La partie la plus sale de tout ce fourbi, c’est sans aucun doute la cuisine. Je n’avais jamais rien vu de tel. Après avoir briqué le reste, je m’y suis attaqué et j’ai compris ce que seraient mes peines. L’évier est particulièrement répugnant. J’ai fait couler de l’eau mais elle n’a pas pu s’écouler : le calcaire avait tout obstrué. Je vais devoir m’armer de patience et de courage. Mais, malgré ces efforts et les colombes au magnifique plumage blanc qui voletaient devant ma fenêtre, je ne me suis jamais senti aussi las de l’existence. J’ai jeté une bache tachetée de peinture blanche au-dessus de toute cette saleté, dont la vue m’insupporte.
Troisième jour. Un peu d’eau s’est évaporée, et des morceaux de calcaire ont tenu bon. Leur masse croûteuse surnage par endroits et de petits monticules se reforment. Je me demande à quoi tout cela va aboutir. Les colombes me tiennent toujours compagnie. Elles font peu de bruit mais, je ne sais pour quelles raisons, elles semblent réprobatrices. L’odeur soufrée de l’eau parvient peut-être jusqu’à elles ? Les liquides ont imprégnés la graisse profondément mais ils se retirent petit à petit et forment des mares nauséabondes.
Quatrième jour. La lampe était restée allumée toute la journée, j’avais complètement oublié de l’éteindre. J’ai travaillé toute la nuit avec la lumière au-dessus de moi. Je m’attriste encore un peu de la perte de mon journal, mais tout est si fugitif avec moi… Comme un papillon attiré par la flamme, je reviens à mon évier. Son évolution est fascinante : la crasse se détache nettement à présent, et forme de petits monticules. Inutile de dire que l’ensemble est assez inesthétique et que les vapeurs qui s’en exhalent sont suffocantes. Pourtant… il demeure un certain charme à ces immondices… Je n’arrive plus à m’en détacher désormais.
Cinquième jour : En relevant le coin de la toile qui recouvre l’évier, j’ai découvert une nouveauté ; cette chose n’en finira donc jamais de me surprendre ? De minuscules organismes semblent s’être développés dans les miasmes de l’eau saumâtre. Leurs corps vibrionnants se déplacent avec une certaine grâce et j’en capture quelques-uns pour les étudier de plus près. Bien que répugnants au premier regard, je prends mon temps pour les observer mais l’eau semble être leur unique habitat car ils se dessèchent vite au contact de l’air.
Sixième jour : Nouvelle insomnie. Je n’ai cessé de scruter ces petits êtres. Leurs facultés sont étonnantes : ils semblent déjà avoir muté et se répandre sur des zones plus riches en nutriments, les tas solides composés des différents dépôts. En si peu de temps, ils ont réussi à s’abstraire de leurs contraintes physiques pour venir coloniser un environnement a priori hostile et peu propre à la survie. Mais, un peu plus tard, j’ai constaté une autre particularité : certains organismes, les derniers à s’être hissés à la surface et au début peu nombreux ont commencé à regrouper les plus faibles pour leur donner des ordres. Sans doute vont-ils s’imposer sur ces terres… J’esquisse un sourire et détourne mes yeux en direction de la fenêtre. Surprise ! les colombes sont revenues. Elles toquent frénétiquement à la vitre de leur bec. Quand j’ouvre la fenêtre pour leur donner quelques graines, elles se précipitent vers l’évier et tentent de malmener mes précieux petits êtres. Je les chasse au plus vite de la maison. Je ne laisserai rien me distraire de cette passionnate expérience.