Ce n´est pas exactement du même style que la plupart des textes postées ici, mais j´aimerai que vous me disiez ce que vous en pensez...
(Soyez indulgent, je n´ai que quatorze ans...)
L’arrogance de l’immortel
Plus tard, je serai une image. Je deviendrai un modèle du genre. Mes dents sont un peu tordues, je les ferai remplacer par des implants. Il n´y aura alors plus que quelques petites retouches à faire faire avant d´atteindre physiquement la perfection. Je me ferai sculpter un corps de rêve, un visage merveilleux, au milieu duquel mes dents scintillantes seront grandement mises en valeur sans pour autant voler la vedette au reste de la beauté de mon visage parfait.
Je deviendrai alors un logotype, une image de marque. Ayant rêvé d´être un artiste reconnu, je serai ma propre et unique oeuvre d´art. Mon propre chef d’œuvre. Je ne serai plus qu´un logotype, une image de marque. L´américain type comme l´intellectuel de gauche, l´executive-woman comme l´habitant de la banlieue locale, tous me verront, dans leur poste de télé ou sur leur brique de lait. Ils s´imprégneront de mon sourire artificiellement parfait, de mes yeux artificiellement turquoise. L´image de ma perfection, de ma beauté et de ma divinité s´ancrera en eux. Je serai en chacun d´eux, telle une seconde âme. Le peuple m´adorera, et une partie de cette adoration sera de l´amour-propre : je ne serai rien d´autre que le reflet positif d´eux-même.
Je serai un logotype, une image de marque ; mais aussi une idée, tracée dans le mental de chacun de mes sujets. Une idée de gloire, de beauté et de perfection. Je serai leur rêve, celui qu´ils n´auront pas suivi. Une idée de ce rêve, qui leur évitera la frustration de ne pas l´avoir réalisé. Une idée qui les poussera à vivre et à avoir une existence.
Moi, je regarderai mes sujets du haut de l´échelle sociale, au dernier étage de mon building. Mes mains froides se tenant froidement à la barrière froide du dernier étage. Je regarderai la ville se lever ; mes sujets s´activer. Il n´y aura plus rien d´humain en moi, plus de croyance, plus d´espoir, plus de plaisir, plus de craintes, plus de vie. La machine sera alors lancée depuis trop longtemps. Je ne pourrai rien arrêter. J´aurai sacrifié toute mon existence à mon peuple. A mes sujets. A mes consommateurs. Je n´existerai plus. Je ne serai plus qu´un logo, une image. Une idée. Je serai déjà vaincu, mais je ne m´arrêterai pas. Je continuerai ce qui a été lancé jusqu´au bout.
Mon visage parfait sera toujours exposé partout, en tous lieux à toute heure. Je serai toujours dans l´esprit de l´américain-type comme dans celui de l’xecutive-woman. Je les aiderai toujours à combler le vide de leur existence ridicule et ô combien riche. Les liftings pour moi se multiplieront, et après des dents artificielles et des yeux artificiels j´aurai désormais une fausse chevelure. Ils m´auront fait refaire le nez. Je ne serai plus libre de choisir. Je leur appartiendrai. Les liftings se multiplieront pour moi, mais ils ne m´aideront en rien.
Cela fera déjà longtemps que je me serai rendu compte de mon erreur. De ma folie. Mais je ne changerai plus rien. Je ne pourrai plus rien changer. La machine sera lancée depuis bien trop longtemps. Les muscles de mon visage me feront abominablement mal, tant je serai forcé à sourire. Mes yeux seront brûlés par l´excès de flashs et de projecteurs. Il faudra bien que je me rende à l’évidence...
Je ne lutterai plus. Je ne serai plus qu´un logotype, une image et une idée. Mais je ne lutterai plus. Je m´avouerai vaincu, et cette fois je ne continuerai pas. Je regarderai une dernière fois dans le miroir ce visage, cette perfection divine. Ces fausses dents, ces faux yeux, ce faux nez, ces faux cheveux. Je ne lutterai plus. Du haut de mon building, je me tiendrai froidement à la froide barrière du dernier étage. Je regarderai une dernière fois ce peuple, ces gens simples, ces sujets, ces consommateurs. Ceux qui auront eu droit à une existence. Ma main froide lâchera doucement la barrière froide. Je ne lutterai plus. D´un geste convaincu mon pied s´avancera au-dessus du vide. Il sera lentement suivi par mon corps inerte, par mes faux yeux, mes faux cheveux, mon faux nez et mes fausses dents. La tête en avant, mon sourire parfait - ô combien parfait - scintillera encore une dernière fois. Je ne lutterai plus. Etincelant, j´irai m´écraser dans la ville, au milieu de mon peuple, de mes sujets, de mes consommateurs. De ceux qui auront choisi d´avoir une existence. Qui auront eu droit à une existence.
Je n´existerai plus, mais je n´existais déjà plus bien avant ce saut libérateur. Je n´existerai plus, mais ce n´est pas pour autant qu´ils arrêteront d´exposer partout la perfection de mon corps, de mon visage. Celui-ci illuminera toujours l´américain type comme l´inttelectuel de gauche, l´executive-woman comme l´habitant de la banlieue locale... Ceux-ci me verront toujours dans leur poste de télévision ou sur leur brique de lait. Il seront toujours imprégnés de mon sourire lumineux et de mes yeux turquoises. L´image de ma perfection, de ma beauté, de ma divinité, sera toujours ancrée en eux. Je serai toujours en chacun d´eux, telle une seconde âme. Le peuple m´adorera toujours ; toujours sans le savoir, il m´adorera. Cette adoration s´apparentera toujours à de l´amour-propre. Ils m´auront tué, laminé, exterminé, vidé, et pourtant je rôderai toujours en eux, et en chacun d´eux. Je serai toujours en mon peuples. Toujours en la ville. Partout.
M´ayant privé d´existence, ils ne sauront plus m’arrêter. M’ayant privé d’existence, ils m´auront rendu immortel.
Le dix-huit juin 2005 au domaine de Lucsaults