Comme le concours de Shyzo a été avorté et que la publication des textes sur le site s´est limité à trois récits, je poste le mien ici. Le thème était "Une femme découvre le jour de ses noces que son mari exerce une profession qui sort de l´ordinaire." ou quelque chose qui voulait dire ça. Bonne lecture!
Rapaces
Maude Puzo allait tendre son billet au préposé quand la sonnerie de son portable retentit. Elle esquissa un sourire gêné et plongea la main dans son sac.
-Madame, vous devez éteindre tous vos appareils électroniques avant de monter à bord, déclara le préposé d’un ton morne.
Maude hocha distraitement la tête et répondit.
-Non, non, je ne peux pas faire de dons cette fois-ci. Oui, la prochaine fois. Au revoir.
Thomas lui jeta un coup d’oeil impatient.
-Qui c’était?
-La Croix-Rouge. Ils voulaient que j’aille leur donner du sang dans quelques jours.
-De vraies sangsues! Ils en veulent toujours plus!
-Quand on est donneur universel, on ne peut pas y échapper...
Thomas fit une moue dédaigneuse et traversa le détecteur. Maude enjamba la marche qui menait à l’embarcadère et suivit son mari dans l’étroit tunnel. Depuis leurs noces, le matin même, elle se sentait bercée par une agréable sensation d’impuissance et d’euphorie.
Le vol dura trois heures. À leur arrivée en Jamaique, le jeune couple s’émerveilla devant la diversité de la flore locale. Une dizaine de bananiers s’alignaient le long de la piste, leurs feuilles agitées par le vent en guise de salutations. Thomas sourit à son épouse, déposa un bref baiser sur ses lèvres.
Ils se dirigèrent vers le stationnement, et montèrent dans un autobus bringuebalant. Le véhicule démarra dans un grondement et rejoignit le boulevard qui fourmillait de vendeurs itinérants et d’enfants à demi nus. La route était cahoteuse, ensevelie de déchets à plusieurs endroits. Maude appuya sa tête sur l’épaule de son amant. Elle jubilait à l’idée de passer une semaine à se prélasser sur la plage en compagnie de Thomas, et espérait qu’il en était de même pour lui.
Au fil du temps, les maisonnettes bordant la route se firent plus rares, et, au bout d’une heure, le car bifurqua à droite et se gara devant un magnifique hôtel de style colonial. Le bâtiment, qui donnait directement sur la plage, arborait des teintes chaudes et réconfortantes. Maude traîna son mari jusqu’à l’accueil ou ils reçurent la clef de leur chambre.
-Allons d’abord voir la plage! s’exclama Maude en tournant les talons.
-Non, je ne veux pas traîner notre valise comme un valet. Allons d’abord à la chambre.
Maude ouvrit la bouche pour répliquer, mais l’expression insistante de son mari la fit taire. Elle comprit son intention et, après avoir jeté un coup d’oeil aux alentours, elle laissa sa main la fureter avec audace. Ils partirent ensemble en direction de leur chambre, échangeant de temps à autre des regards concupiscents.
La pièce était située au deuxième étage, dans un couloir garni de plantes tropicales et de tableaux colorés. Maude, contenant avec difficulté le désir qui montait en elle, eut du mal à insérer la clef dans la serrure. Lorsque le déclic se fit enfin entendre, le couple se précipita dans la pièce en prenant soin de refermer la porte.
-C’est joli, remarqua Maude en balayant la pièce du regard.
-Pas mal, répondit Thomas en déposant la valise sur le lit.
Il enlaça Maude, lui caressant les hanches avec tendresse.
-Une seconde, dit-il en s’écartant d’elle.
Thomas ouvrit la valise et farfouilla un instant à l’intérieur. Il en ressortit une boîte métallique de forme rectangulaire, d’environ vingt centimètres de longueur.
-Voyons, dit Maude d’un air attendri, ce n’était pas nécessaire.
Thomas souleva le couvercle de la boîte et empoigna le Beretta qui s’y trouvait.
-Qu’est-ce que... interrogea Maude en fronçant les sourcils.
Il braqua l’arme en sa direction.
-Tu es devenu fou? cria-t-elle en reculant de quelques pas.
- Désolé, Maude, mais comme tu le dis si bien, quand on est donneur universel, on ne peut pas y échapper.
-De quoi parles-tu?
-De ton sang. Tu es O négative. Un client a besoin de ta... contribution, expliqua-t-il en esquissant un sourire.
Maude buta contre un mur, prise au piège, une lueur affolante animant le regard de son amant.
-Thomas, arrête de te foutre de moi! Pourquoi m’aurais-tu mariée?
-Le client n’a pas voulu changer d’avis; il te voulait toi. Les enquêteurs ici sont tous soudoyés. Il n’y a aucune chance d’être coincé. Mais comment t’amener ici de force, alors que le FBI épiait chacun des mouvements de mon agence, quand nous étions aux États-Unis?
-Coincé à faire quoi? hurla Maude, livide.
Ses cris allaient finir par alerter quelqu’un; Thomas prit une grande inspiration.
-Le trafic d’organes, répondit-il en actionnant la détente.