Voici une petite nouvelle écrite récemment. Bonne lecture!
Le vase
Le salon était plongé dans les ténèbres. J’apercevais vaguement les contours de la télévision, dans le coin droit de la pièce, et la silhouette à l’allure grotesque de mon vase chinois, juste à côté. Malgré les ciselures délicates qui en ornaient la face supérieure, il avait la forme et la prestance d’un nain à trois pattes. Les nains n’ont pas trois jambes, mais, et je ne saurai probablement jamais pourquoi, cette image m’obsédait. Les deux anses, en guise de bras, étaient posées sur ses hanches, lui donnant un air réprobateur. J’allais rire à nouveau quand ma conscience me rappela à l’ordre; j’avais un boulot à terminer.
Je pointai mon beretta neuf millimètres sur la tempe d’Alexandre et, d’un coup, son rire -le premier depuis plusieurs semaines- s’interrompit. Ce changement brutal de cap me laissa un instant perplexe; étais-je devenu fou? Pointer mon arme de service sur mon colocataire, ami de toujours? Ce pauvre homme qui, étreint d’une récente séparation, passait ses journées à ruminer en silence et à réclamer mon aide d’un ton suppliant? Celui-là même qui cuisinait mes repas et faisait ma lessive, par simple souci d’altruisme?
Ma main s’est mise à s’agiter, de haut en bas. Alexandre la fixait du coin de l’oeil, trop effrayé pour oser lui faire face. Mais pourquoi ne disait-il rien? Pourquoi ne protestait-il pas? Pourquoi ne tentait-il pas de me dissuader à tirer? Toutes ces questions se bousculaient à un rythme effréné dans mon esprit. J’allais vomir d’une seconde à l’autre; la seule alternative restait de tirer.
Mais pourquoi? Était-ce dans le seul but d’abréger ses souffrances? S’il avait envie d’en finir, ne serait-il pas en train d’implorer sa propre mort, m’ordonnant d’une voix chevrotante mais résignée d’appuyer sur la gâchette? Et puis, il y avait toujours ce foutu vase qui me faisait de l’oeil, dont j’avais toujours voulu me débarasser et que, par un élan de sympathie pour la générosité de ma mère, j’avais toujours conservé au centre de mon salon. Une irreprésible envie de le fracasser me tenaillait.
Alexandre ne disait toujours rien. Il jetait lui aussi des coups d’oeil agacés en direction du vase. En d’autres circonstances, son attitude m’aurait peut-être intrigué; comment pouvait-il se préoccuper de la décoration alors qu’il était sur le point d’assister à l’épanchement de sa propre cervelle?
D’un coup, mon corps entier fut agité de soubresauts si violents que j’en eut mal au coeur.
Ne pas réfléchir. Abattre cette homme. Le libérer.
Cette simple pression de l’index m’apparaissait impossible.
Abattre cette homme. Le libérer.
Je pinçai les lèvres, reculai le chien.
Le libérer.
Le déclic retentit et se répercuta en un écho assourdissant. Je fermai les yeux, retins ma respiration, et appuyai sur la détente.
Cette fois, je n’entendis rien.
Le crâne béant, je m’écroulai sur le sol, le regard voilé par un filet de sang. La tête contre le parquet, j’admirai mon vase durant quelques secondes avant de m’éteindre définitivement.