METAL GEAR SOLID
Dépendance
- Un homme comme lui... un homme comme lui...
La jeune femme s´effondra sur le lit. Sa position et ses vêtements, en cette prude année 1965, étaient des plus troublants, et davantage encore pour l´homme auquel elle venait de s´adresser, car il avait bénéficié d´une éducation à la rigueur toute anglaise. L´officier supérieur détourna le regard et ménagea un silence, en apparence pour laisser à la femme le temps de se reprendre, mais en réalité parce qu´il cherchait à vider son esprit de toute pensée mal placée.
Enfin, il s´adressa à elle :
- Para-Medic...
Il s´interrompit. Il ne la connaissait que par son nom de code. La situation, moins officielle, exigeait un support plus rassurant... mais il n´avait pas le tact nécessaire pour lui demander son prénom. Aussi il résolut de lui donner le sien.
- Je m´appelle David.
Para-Medic fixa sur lui un regard magnifiquement inexpressif.
" Bloody hell", se dit David. " Mais comment faisait-il donc, ce général Turgidson, pour séduire sa chère secrétaire ? "
- Ce n´est pas si grave, reprit-il. Un homme comme lui... a des faiblesses. Comme tout le monde.
- Ce n´est pas une faille, rétorqua la jeune femme. C´est un fléau dont il n´a jamais demandé à être frappé.
La phrase " Frappe-moi encore" vint à l´esprit de David sans qu´il puisse s´expliquer pourquoi. Il ouvrit un tiroir de sa table de nuit et en tira une bouteille de scotch.
- Vous pouvez sûrement l´aider à arrêter, très chère.
Para-Medic secoua la tête, ferma les yeux et s´allongea plus confortablement sur le lit de la chambre de motel.
- J´ai tout essayé. Nous n´avons jamais été très proches et il ne m´a pas rappelé depuis que je lui ai offert un roman de Bram Stoker pour son anniversaire.
- Mais... c´est absurde. Il va forcément arrêter de lui-même.
- Je ne crois pas, Major Zero. Il est accroché, et il en veut toujours plus. Qui aurait cru cela d´un homme comme lui ? Un homme comme lui...
Le Major Zero se mordit les lèvres.
- Vous n´allez pas recommencer. Le motel est plein, et si vous parlez trop fort, la présence d´une femme dans ma chambre à minuit passé fera jaser. Non pas que quiconque ici connaisse mon identité... mais ´a fortiori´, cet anonymat, avantage de ma position à la CIA, ne doit pas être fragilisé par des futilités
- Major, je ne le comprends pas. Déjà, lors de ses missions en URSS, je ne le comprenais pas. A présent, il en a une grande réserve à la cave, et il pioche dedans tout le temps.
L´homme déglutit. Il avait dépassé la cinquantaine, et il n´avait que rarement été confronté à des crises de cette gravité. Quel bonheur que celle-ci n´affecte qu´un unique individu... mais pourquoi devait-il être celui qu´il avait commandé à maintes reprises, un soldat d´ores et déjà légendaire ?
- Il en est à quelle fréquence ? s´enquit-il.
- 120.85.
Le Major Zero poussa un très profond soupir.
- Non, je voulais dire... quelle fréquence de consommation ?
- Oh. Trois doses par jour, Major.
Un instant, le flegme du militaire l´abandonna... cela se traduisit par une certaine rougeur de sa balafre. Et il fut fort contrarié d´avoir laissé percevoir son trouble, aussi enchaîna-t-il :
- Trois par jour... comment se débrouille-t-il pour les trouver ?
- Les missions Virtuous et Snake Eater lui ont assuré un joli pactole. Big Boss ne vit pas aussi bien que vous le croyez, Major. Il change peu de vêtements. Il ne va pas au cinéma - et ce n´est pas faute de l´y inviter.
- Tout son argent passe-t-il dans la satisfaction de son vice ?
Para-Medic ne répondit pas.
La stupéfaction du Major Zero prolongea le silence. Puis, ne trouvant pas ses mots, il fit signe à Para-Medic de se relever et la reconduisit à la porte. Elle ne fit pas mine de s´éloigner dans le couloir : ils restèrent sur le seuil, les yeux dans les yeux, et s´il y avait eu le moindre spectateur, la présence d´une jeune femme vêtue à la hâte à la porte d´un homme âgé aurait suscité des questions embarrassantes autant que déplacées.
- Pas un mot de tout cela à quiconque, finit par articuler le Major Zero. C´est notre petit secret.
- David, j´aurais dû le deviner... nos conversations radio durant la mission Snake Eater, quand son nom de code était encore Naked Snake... la manière dont il... ça aurait dû me mettre la puce à l´oreille. David...
- Ne m´appelez pas comme ça.
Une pointe d´humour le traversant, il ajouta :
- Restons-en à Zero et à Para-Medic. Ca ne pourrait jamais marcher entre nous.
Elle rit ; il s´autorisa un sourire, heureux de comprendre que quand il aurait refermé la porte pour se retirer dans la solitude de cette petite chambre, ils resteraient en bons termes.
- Je ne dirai rien sur le problème de Big Boss, promit Para-Medic.
- Je vous remercie.
- Ce n´est que mon devoir, Major Zero.
L´homme leva les yeux au ciel.
Il fallait trouver une solution.
" Que deviendrait la renommée de l´armée américaine si l´on apprenait que le plus grand de nos soldats passe son temps à manger plus que de raison, à manger des serpents ? "