27 ans plus tard…
Il était employé aux Ressources Sensorielles, c’est à dire chargé de supprimer les sensations vécues par les gens trop malheureux en leur faisant suivre un traitement spécial. Les riches sont riches, les pauvres pauvres, mais le dicton « L’argent fait le bonheur », dicté par Arno L., grand penseur et économiste du XXIe siècle ne trouve plus sa place dans le cœur des partisans.
Place à « La Force fait le Bonheur », ô combien plus juste et réaliste, l’un des nombreux symboles de la grande Diversité.
« Reltih ! Délaisse quelques temps les masses populaires pour t’attaquer au gratin de la Diversité. Ce soir a lieu la cérémonie des Daliars, et je vois mal comment nous pourrions diffuser devant des milliards de téléspectateurs des visages figés par la haine…
Le moral du peuple serait affaibli, triste de voir ses idoles plongées dans un profond désarroi…
Nous comptons sur toi pour appliquer à la lettre les nobles idéaux du Second Parti dictés par Enilats Ier.
- Je le ferai pour la Diversité, monsieur le Directeur aux Ressources Sensorielles. »
Reltih vivait confortablement. Sa paie lui permettait de posséder une maison dans le centre-ville de la Capitale, suffisamment éloigné des « ghettos de malheureux », ainsi qu’une voiture, véritable symbole de richesse.
Après plusieurs d’années passées dans le campus de « Sciences Humaines » à décortiquer le pourquoi du malheur, il fut inscrit d’office aux listes électorales du Second Parti, qui remporta une nouvelle fois les élections. Les prochaines avaient d’ailleurs lieu dans quelques semaines, et les instituts de sondage de l’unité prédisaient déjà une victoire écrasante du Second Parti.
Reltih était fier de travailler pour le bonheur des gens, et surtout fier de traiter les gens malheureux.
Les ouvriers le lui rendaient bien en choisissant le Second Parti lors des élections judiciaires, économiques et surtout idéologiques, ces dernières déterminant quel parti doit gérer les pensées des militants pour plus de dénonciations et donc moins de brebis galeuses, moins de malheureux égarés, ces derniers représentant un véritable danger pour le Pouvoir.
21h. La 23e cérémonie des Daliars, en hommage au réalisateur attitré du Second Parti, s’ouvrit sous un tonnerre d’applaudissements. Le président de la cérémonie, Franck O., offrit un bref discours aux spectateurs, énumérant les valeurs du cinéma coïncidant avec celles de la grande Diversité.
Les premiers prix n’offraient que peu d’intérêt et pour les masses, qui s’empressaient de zapper sur la seconde chaîne du Second Parti, consacrées aux documentaires retraçant sa glorieuse histoire.
Mais ces documentaires ne concernaient pas Reltih . Tout en manipulant des leviers et boutons, il gardait les yeux rivés sur de grands malheureucrans qui retransmettaient la cérémonie sous divers angles, de l’Oeil général à ceux de Franck O. Débrancher les maheureux. Féliciter les vainqueurs.
Un gagnant ici. Bravo à lui. Un malheureux ici. Débranchons-le. Artisan de la Force et de la justice, Reltih ne pouvait s’empêcher de verser quelques larmes d’émotion.
23h46 marqua le début de la présentation des films en lice pour le trophée du « Meilleur Film ». Trois films se disputaient cette prestigieuse distinction.
Le premier était un film d’aventures, mettant en scène un avocat du Second Parti kidnappé par un groupuscule terroriste. Il montrait et démontrait de brillante façon la cruauté des ennemis du Second Parti, avant de prouver que ces traîtres sont largement vulnérables par n’importe quel militant volontaire. Une fiction idéale pour encourager le peuple.
Le second était une comédie. Le message idéologique était mince, mais ce film permettait de créer quelques sourires nécessaires à l’ouvrier et de l’éloigner du malheur.
Enfin, le dernier n’était autre que le 23e épisode de « L’Odyssée du Second Parti », retraçant évidemment la 23e année du Parti, ou de façon plus générale la 23e année du Renouveau.
Pour la 23e fois, lors de cette 23e édition des Daliars, « L’Odyssée du Second Parti » reçut le trophée des mains de Stiv S. sous une immense ovation.
Grâce au très bon travail de Reltih, le public ne vit pas les deux malheureux perdants, ayant vraisemblablement décidé de quitter la salle sous les applaudissements réservés au gagnant.
Des pics d’audience furent atteints durant quelques minutes avant une interruption brutale due à la fin des programmes, l’extinction des feux et le début des rêves.
Il était temps pour Reltih d’éteindre les malheureucrans, de souhaiter une bonne nuit aux intelligences et de fermer son bureau jusqu’au lendemain matin.
Quand soudain, de violents coups se firent entendre.