Voici un texte écrit à l´origine pour le sujet libre du concours SF d´Ostra.
Merci à Red pour sa relecture.
Première partie.
Un homme nu flotte dans le vide, replié sur lui-même en position fœtale. Seul. Il est à des milliards d’années du monde habité le plus proche, sans espoir de l’atteindre un jour. Il ouvre les yeux et regarde une dernière fois l’espace autour de lui. Il le connaît par cœur, chaque détail, chaque point, chaque région, il les a regardés mille fois, il les a appris, et s’il ferme les yeux il pourra en revoir chaque particule s’imprimer sur sa rétine brûlée. Les longs filaments de lumières baignés de noir, ces milliards de petits points brillants dans l’obscurité, ce sont des galaxies, reflets d’un passé révolu depuis longtemps, dissout dans l’expansion sans fin de l’univers. Mais la distance est si grande qu’elles brillent encore en ce lieu. Il se trouve sur le point de l’univers le plus éloigné de toute étoile et le plus vide de toute lumière, absolument noir et froid, ne serait-ce ces lueurs fantômes.
Il est là depuis l’éternité passée en châtiment d’un crime commis jadis parmi les hommes. Ce crime terrible et d’une monstruosité absolue, la seule chose pour laquelle il ait jamais vécu, il l’a revécu, réécrit, parcouru avec des nouveaux personnages et des nouveaux décors. Il en a repensé les scènes et en a rajouté d’autres ; il en a inventé des histoires et en a fait un roman, puis un deuxième et un troisième, et il les a mis en vers. Il a fantasmé dessus et l’a répété jusqu’à l’écœurement. Il s’est glorifié jusqu’à devenir le dieu des dieux et s’est rabaissé en-dessous du pire des démons.
Et maintenant il l’a oublié. Il a oublié les hommes, le beau, la nature, le plaisir, la vie, l’air, la poésie, les forêts, la haine, la musique, le laid, le goût, les secrets, le froid, les odeurs, les parfums, l’eau, les animaux, la puanteur, le toucher, la mort, les oiseaux, les dieux, la douceur, les paysages, le rêve, l’amour, la douleur, les sons, les cauchemars, la parole, le déplaisir, la chaleur. Son cerveau s’est vidé peu à peu, et son corps a continué de vivre. Il est immortel.
Il s’apprête à refermer les yeux pour l’éternité future. Et une idée surgit tout-à-coup du recoin le plus profond de son esprit. Une idée qu’il a déjà eue un jour, et qu’il a oubliée. Les connexions entre les neurones qui formaient sa mémoire se sont peu à peu dissoutes, et au moment où la dernière petite connexion de mémoire va elle aussi disparaître, une infime décharge électrique la parcourt. Comme un baiser d’adieu. Elle aurait du passer inaperçue, mais le souvenir qu’elle véhicule est le seul qui reste. Le dernier. Et il emplit peu à peu tout l’esprit de l’homme. Il est sa seule pensée.
L’homme veut savoir ce qu’il y a derrière lui. Il n’a pas de mot pour l’exprimer, mais cette envie s’impose bestialement. Dans l’espace, impossible de se mouvoir sans point d’appui, de se retourner sans pousser quelque part. L’homme l’a intériorisé comme un instinct, et c’est sa condition. Il avait déjà tenté de bouger au début, mais sans succès. Brutalement l’idée de ne pas connaître la moitié de l’univers lui devient insupportable. Pour la première fois depuis longtemps, il se met à bouger lentement. Ses gestes prennent de l’ampleur. Il gesticule bientôt en tout sens, se tordant la tête, envoyant ses bras d’un côté, ses jambes de l’autre. La souplesse lui revient. Il ahane en silence sans qu’un gaz ne fasse écho à ses cris. Il se recroqueville, se détend, recommence, bat le vide de ses mains, se cambre, secoue ses jambes. Et brutalement il cesse tout mouvement.
En tournant la tête à la limite du possible, du coin de l’œil, il vient d’apercevoir une forme. Une forme inhabituelle, pas un point, pas une galaxie : une forme beaucoup plus proche de lui, toute proche en fait, et beaucoup plus grande dans son œil, et plus complexe aussi. Une forme de couleur rose.
Pendant encore un temps incalculable, immobile, il contemple cette forme, la découvre, s’y familiarise et l’apprend. Il en parcourt les méandres et les creux, et les reconnaît peu à peu quand il repasse son œil dessus. Puis arrive un moment où ses yeux se baissent sur lui, et il a une impression de familiarité. Il se reconnaît dans la forme. Certes, avec des différences importantes, mais des similarités s’imposent à lui. Et il comprend enfin qu’il voit un être « semblable à lui ». Il a découvert la femme.
L’homme flotte à l’envers par rapport à la femme. Ils se regardent. Un désir réciproque naît entre eux. Ils tendent le bras l’un vers l’autre. Leurs mains ne se touchent pas.