De ses yeux abîmés par l´âge, le vieux Marcel regardait les voitures passer. Assis confortablement dans son rocking-chair sur sa terrasse, il profitait de l´air frais en cette journée d´été. Tout en se balançant d´avant en arrière, il examina sa montre car il commençait à s´impatienter. En effet, une heure auparavant sa petite fille l´avait appelé lui disant qu´elle et son époux apporteraient une bonne nouvelle. Il mit les petits plats dans les grands, ce n´était pas tous les jours qu´on lui rendait visite à lui, le vieux grand-père. Ils arriveraient vers 16h, il avait donc préparé le thé et installé les tasses, les biscuits, etc. Il attendait dans ce fauteuil depuis environ 10 minutes et les grincements commençaient à l´agacer quelque peu. Mais quand il vit la voiture avancer dans l´allée, un large sourire s´étendit sur son visage, creusant de plus belles ses nombreuses rides. Quand sa petite-fille sortit de cette automobile, elle souriait à pleine dent. Alors que dans le sourire de Marcel ne subsistait que quelques vieux chicots. Elle était belle sa petite fille, âgée désormais de 25 ans, elle avait bien grandi cette petite pitchoune qui sautait encore sur ses genoux vingt ans auparavant. Elle s´appelait Rose et c´était lui qui avait trouvé ce prénom en déclarant :"Rose, parce que ce sera la plus belle et qu´elle ne manquera pas de piquants ! ".
Ils s´installèrent tous les trois autour de la table basse du living et commencèrent à discuter. Et même si Marcel ne semblait pas vouloir demander quelle était l´annonce que sa petite fille avait à lui faire, au fond de lui, il avait gardé une curiosité infantile. Il lui posa donc la question d´un air faussement détaché :"Tiens, au téléphone, tu disais avoir une nouvelle à annoncer. Rien de grave j´espère ? ". Cette réflexion arracha un sourire à Rose car elle voyait bien que son grand-père trépignait d´impatience de savoir de quoi il retournait. " Eh bien voilà, Claude et moi, dit-elle en prenant la main de son mari tout en lui jetant un regard malicieux et plein de tendresse, allons avoir un enfant.". Marcel s´exclama :"C´est vrai ? Mais c´est formidable ! Et c´est pour quand ? ", " Dans huit mois, répondit Rose, à la mi-Mars". " Champagne" cria Marcel en se levant d´une traite, mais s´était dressé trop brusquement, la douleur reprit dans sa jambe et il se rassit. " Regardes-moi, regardes ton vieux fou de grand-père. Mais comprends-moi de savoir que je vais être arrière-grand-père me fais me sentir jeune, alors que cette douleur me rappelle à l´ordre". L´après-midi se poursuivit en soirée, l´agrandissement de la famille avait donné à Marcel l´envie de regarder à nouveau les albums de photos. Après avoir évoqué les souvenirs, Claude et Rose rentrèrent chez eux et Marcel s´installa devant la photo de sa défunte femme :"Tu vois Lucienne. Aujourd´hui, je suis heureux, j´aimerais que tu sois encore là même si je sais que de là-haut tu m´entends et que tu as tout entendu d´ailleurs. C´est merveilleux, dans 8 mois je serais arrière-grand-père, moi qui n´aurais jamais cru vivre assez longtemps que pour l´être..." et il continua toute la soirée à parler de sa future descendance.
Malheureusement, un mois plus tard, ce fut le drame : Marcel tomba gravement malade. Il avait été emmené à l´hôpital de toute urgence pour être placé sous assistance respiratoire. D´après les médecins il n´en aurait pour un mois tout au plus avant de passer de vie à trépas. Dès qu´elle appris la nouvelle, Rose accouru à l´hôpital pour le voir. Elle débarqua en pleurs sur le chevet de Marcel.
ROSE : Pépé, je suis désolée de ce qui t´arrive. Mais je viens aussi te dire que le petit sera un garçon. Oui, un beau garçon, courageux et fort comme son arrière grand père.
MARCEL : Rose, ma petite...je te promets...je tiendrai le coup...jusqu´à la naissance...de ton bébé...Je connaîtrais...mon arrière petit fils...
Rose éclata en sanglot, triste de voir que le souhait de son grand-père ne sera pas exaucé d´après ce que disaient les médecins.
Mais quelque chose d´imprévu arriva, 6 mois plus tard, Marcel vivait encore. Il était très faible, il souffrait beaucoup. Mais à chaque fois que Rose venait il disait qu´il allait bien et demandait des nouvelles du petit.
3 jours après la naissance, le petit pouvait sortir mais pas sa mère. Claude le prit et l´emmena vers l´autre hôpital, car l´accouchement était urgent et ils n´avaient pu se rendre au même hôpital. Claude prit un taxi, mais la circulation n´avançait plus à 1 Km de l´hôpital. Le temps pressait, il sortit du taxi, le petit dans les bras. C´est à ce moment précis que Marcel s´est éteint. Alors que Claude se retenait de courir pour ne pas trop bouger le nourrisson qui ne cessait de pleurer et pleurer depuis sa naissance.
Marcel arriva au paradis, face à Saint Pierre.
SAINT PIERRE : Eh bien, mon cher Marcel, pourquoi faites-vous cette tête ? Votre croyance de la vie après la mort vous est confirmée, vous devriez être content...
MARCEL : Le problème n´est pas là. J´allais enfin être arrière grand père, j´avais lutté huit mois contre la grande faucheuse malgré le pessimisme des médecins, pour échouer si près du but... Je suis détruit.
SAINT PIERRE : Mais vous savez que vous pouvez le voir d´ici ? Je vais vous indiquer sur quel nuage monter et vous le verrez.
Cette nouvelle rendit le sourire à Marcel, tout espoir n´était pas perdu. L´ange Gabriel ( ange dont le nom est reconnu parmi les naissances) l´amena au nuage demandé.
Quand Marcel vit cette toute petite chose toute rose, il sourit et une larme coula le long de sa joue pour quitter son visage et tomber.
Claude continua à courir, le temps se couvrait et quand une goutte atteignit le bébé, coulant de son front à son oreille, il s´arrêta net de pleurer. Et les larmes firent place à un large sourire.
Rose fut triste que son grand-père ne l´ait pas vu. Mais si il avait raison, il pourrait le voir de là-haut, son petit-fils : Marcel deuxième du nom...
Alors la prochaine fois qu´une pluie est annoncée et que les premières gouttelettes annonçant l´averse vous tomberons sur le visage, pensez à tous ceux que vous avez aimé et qui sont là-haut, parce que eux...ils pensent à vous. Et puis, après tout la pluie... ça a du bon ; -)