Il paraît que quand on écrit, le fait de reformuler l’histoire permet de sentir mieux. Je sais bien que je ne fais jamais rien comme tout le monde, mais pour l’instant, je dois dire que j’ai rarement entendu aussi faux. Ça fait repasser les souvenirs, on se remémore la scène, et on n’oublie pas de détails. Jamais. Ce serait trop simple, sinon.
La porte a claqué. Pas un petit claquement du dimanche, non, le genre tremblement de terre sur New York. Sur une échelle de 1 à 10, dans laquelle un représenterait petit frère, fâché de ne pouvoir regarder son dessin animé préféré, claquant la porte de sa chambre pour tenter de culpabiliser ses parents, et dix Dieu, en pleine crise de puberté, chassant l’homme du Paradis, je lui mettrais… hem, disons sept.
On s’est donc retrouvés à trois. Free’ n’était pas content, et il le montrait. Il est vrai que la fin de soirée avoisinait jusqu’alors les limites du satisfaisant. On était au salon, ça faisait plus de six heures qu’on flirtait avec le coma éthylique, et on n’avait massacré que deux verres et un coussin. Bon score. Moi, j’étais plus gêné qu’en colère, parce que je connaissais mieux l’éveillé que lui. Quant à Volkie, il m’a avoué plus tard qu’il était déjà hors-jeu depuis un moment. Le mélange Whisky cola/Vodka/Martigny, faut pouvoir l’assumer.
L’éveillé était donc monté dans sa chambre dans une humeur peu encline au pardon, et l’avait fait savoir au détriment de la santé du chambranle de sa porte. Soit. Nous étions chez lui, il y avait un bordel monstrueux, et nous aurions une chance de pendus si l’espace de temps qui nous séparait du retour de ses parents nous permettait de tout nettoyer. Encore une soirée glorieuse.
Dans notre inclination naturelle à accepter les défis, nous avons rapidement décidé de nous tirer vite fait, laissant le champ de bataille tel quel. Une fine lumière sortait de la chambre de notre hôte. Il ne dormait donc pas, mais aucun de nous ne jugea nécessaire d’aller lui souhaiter bonne nuit.
La question n’est plus « pourquoi ? », et ce depuis longtemps. Ce serait plutôt du genre « aurions-nous pu le prévoir ? »
Personnellement, dans mon cas, la réponse est non. J’avais passé la majeure partie de la soirée à me demander quand il me serait enfin possible de retourner sur msn. Et ouais, pas de miracle, je pensais à moi, comme d’habitude. Je me serais défilé, si j’avais pu. Mais l’éveillé venait d’être engagé par la filière informatique d’une multinationale au nom aussi obscur que dénué d’intérêt, et il nous avait tous formellement invités. Bien sûr, toujours joyeux et prompt à la déconnade qu’il était, personne n’a imaginé qu’il voulait seulement qu’on l’écoute. Peut-être même qu’il criait, mais en silence. C’est jamais facile à repérer.
Volkie n’a rien senti venir. Quant à Free’, il m’a avoué que quelque chose sonnait faux, et qu’il s’en voulait de ne pas en avoir tenu compte.
Est-ce que je m’en veux ? Encore une question foireuse, hein ? Si je vous dis que non, vais-je passer pour un monstre ? Après tout, j’étais là, et j’étais un de ses amis les plus proches, il aurait fallu que j’intervienne. Ou au moins, si j’étais trop captivé par mes deux Limogeoises préférées, que je réagisse après coup en allant toquer à sa porte. Je pourrais m’excuser, en prétextant avoir voulu lui laisser le temps d’assimiler ce qui lui était resté en travers de la gorge, ce genre de chose. Non. La seule chose que j’ai pensé, c’est « Cool ! J’ai une excuse pour retourner à l’ordi. » Alors oui, je pense que je me reprocherai cette soirée. Pour toujours, mais pas continuellement. Parce que le monde avance. Parce que vivre avec une obsession n’est possible que si elle est positive. Sinon, c’est comme une gâchette, que tu appuies constamment dans l’espoir de te faire sauter la tête, sans comprendre qu’il n’y a pas de balles dans le canon. C’est la punition que s’est infligée l’éveillé, mais sans le game over salvateur.
Free’ s’est retourné à la déflagration. C’était comme si Dieu avait décidé que le plafond de la chambre de l’éveillé était le ciel, et que, énervé par l’athéisme du personnage, il y avait fait tonner un orage. Le fusil a heurté le sol juste après, dans un choc peut-être plus sourd encore que le coup de feu. Les deux autres partagent mon point de vue sur ce sujet. Et en vérité, peu m’importe que vous me croyiez ou non.
Voilà. On n’est pas restés, et on a « appris » le suicide par les journaux. Peut-être qu’on aurait dû rester. Sur le moment, ce n’était même pas une option, pour une raison difficile à exprimer. Le goût de la tranquillité, peut-être. Être mêlé à un suicide impliquait des interrogatoires, des questions, des heures de contrainte. On a nettoyé la table, Free’ a emporté le coussin, j’ai pris les débris de verre. Ils sont dans la haie derrière chez moi, pour longtemps. Ce n’est que le lendemain matin que j’ai supputé qu’il aurait pu être toujours en vie.
Pour quelle raison a-t-il fallu que je tape ce document ?
Laisser une trace écrite de nos actions de la nuit ne me semble pas une bonne idée. Mais bon. Maintenant c’est fait, et en plus j’ai eu la bonne idée d’en parler à Clara, il fallait bien que je termine le texte.
Bravo, Jack. Toujours aussi cohérent.
Je commence à revenir à la ligne tous les deux mots. C’est malin. Comme si c’était ça qui donnait de l’impact aux textes de Lili.
Enfin bref.
Au fait, mon nom est Jack Kincaid. Je l’ai pêché dans un bouquin de Connelly, qui s’appelait « l’Envol des Anges ». J’ai trouvé sympa, je l’ai gardé. Mais ce n’est pas de moi que je suis venu vous parler – quoique c’eût pu être intéressant – comme vous avez pu le constater. C’est clair, je suis là pour moi. Mais indirectement. J’imagine qu’écrire est juste un moyen de saigner comme un autre.
J’en fais un peu trop, non ?
Je ne sais pas.
Et, à vrai dire, je m’en fous un peu.
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Valà.
Merci à Cold pour " The Day Seattle Died", à Littlething pour les encouragements et pour l´inspiration, et à Soulblighter pour l´avoir lu en avant-première.
Bonne nuit, et merci aux lecteurs^^