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Fiction: Baleines.

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
06 avril 2005 à 06:50:27

Baleines.

Chapitre 1

Sur les falaises de Taïji, dominant le Pacifique. À l’époque où l’herbe de la plaine incline sous le vent ses cimes argentées, où les hirondelles attardées sillonnent plus vite le ciel en quête d’insectes, où passent les averses froides qui glacent les collines et les forêts denses dévalant jusqu’aux côtes de cette pointe méridionale du fief de Kii.

Sous le soleil tiède, les vagues d’une tempête qui avait fait rage deux jours durant brisaient leurs dernières forces sur les rochers, les falaises, les îlots déchiquetés qui griffaient le Pacifique, telles les serres d’un dragon.

Saburo, onze ans, quitta des yeux la flottille des baleinières, silhouettes sombres pareilles à des insectes aquatiques aux pattes innombrables sur la surface étincelant de la mer. Il scruta l’horizon. Au loin, les couleurs de l’océan changeaient sur le courant puissant qui servait de grand-route aux monstres qu’ils appelaient isana - poisson courageux.

L’aube est le meilleur moment pour les repérer, quand les rayons bas et doux du soleil levant tombent sur les panaches sortant de l’évent et font scintiller les jets d’eau huileuse. Les guetteurs, de leurs postes d’observation sur la côte, voient alors les grands animaux à des distances considérables.

Saburo parcourait l’horizon d’ouest en est, de l’obscurité vers la lumière. Ne voyant encore rien, il se trémoussa sur la mince natte de paille et jeta un coup d’oeil au vieillard près de lui. Le vieux Toumi semblait d’assez joyeuse humeur ce jour-là. Les drapeaux et fanions des signaux étaient prêts, la tempête s’apaisait en bourrasques capricieuses, et l’aurore se déployait du cocon de la nuit avec une promesse de chaleur. Le vieillard ne cessait de s’activer, de vérifier tout et rien, de parler entre ses dents, parfois à lui-même, parfois à Saburo.

Dans le village, les gens avaient tendance à se méfier du vieillard, ils disaient que son caractère s’était gâté encore plus vite que ses dents. Mais personne ne savait que sa vue, si précieuse, avait baissé et que Saburo, troisième fils du harponneur Tatsudaïyu, était devenu le regard du vieil homme.

Il y avait évidemment d’autres guetteurs, mais personne n’était encore capable de reconnaître une baleine et de prédire ses mouvements aussi bien que le vieux Toumi. En fait, son nom même n’était pas un nom mais un titre, car il signifie «qui voit loin»: depuis des générations, sa famille avait guetté sur ces falaises, les yeux parcourant l’océan à la recherche des baleines en migration.

- Oh, Saburo, dit le vieillard, tu tournes la tête encore trop vite! Tu dois regarder lentement et leur laisser le temps de remonter à la surface pour souffler. N’essaie donc pas de les précipiter, elles iront bien assez vite quand ton père les aura chatouillées. Ah, mais nous allons en repérer une bien grasse aujourd’hui, je le sens! Nous ferions bien de nous frotter les yeux, je ne voudrais pas que les guetteurs de la pointe de Kandori l’aperçoivent avant nous!

Il plissa les yeux et regarda avec tendresse le crâne rasé du petit garçon malingre.

- Respire lentement, Saburo, lentement et sans forcer, en conservant un peu de réserve dans ton ventre. Essaie de respirer comme une baleine, de penser comme une baleine.
- Haï, répondit Saburo sans quitter la mer du regard.

Derrière eux s’élevait le petit sanctuaire où ils priaient chaque matin en tirant d’abord sur la corde pour faire tinter la cloche ronde et réveiller la divinité. On disait dans le village de Taïji qu’une seule baleine sur la plage faisait la fortune de sept villages, mais Saburo avait des doutes à cet égard. Onze ans seulement, mais aussi loin que remontaient ses souvenirs il avait vu des baleines halées sur la plage, or ni son père ni ses oncles n’étaient riches pour autant. Ils n’étaient pas pauvre, bien sûr, et possédaient des maisons solides et propres, quoique assez petites. Mais hormis les cadeaux exceptionnels et les festins que leur offraient les familles Taïji et Wada -les maîtres de filet-, les baleiniers ne recevaient encore qu’un seul sho de riz non décortiqué par jour, et cela ne saurait suffire à rendre un homme riche.

***

Jamais Saburo n’aurait osé formuler une chose pareille, mais il estimait que son père aurait dû recevoir plus que les autres, et même plus que le seigneur du château de Shingu, à qui le village devait allégeance. Personne, pourtant, ne pourrait jamais exprimer une idée aussi révoltante, et d’ailleurs son père ne semblait pas s’en soucier.

Le soleil remonta lentement vers le rebord du monde. La flottille attendait, vingt-cinq barques formant une longue ligne courbe sur la mer; le bateau de pointe, avec ses bandes bleu, blanc, rouge et un phénix comme emblème, se trouvait au centre. Les yeux perçants de Saburo pouvaient à peine discerner la minuscule silhouette de son père debout tout au bout de la longue proue noire, curviligne. L’astre immense monta un peu et vira à l’or: l’enfant commença alors à percevoir les couleurs et les motifs qui distinguaient chaque bateau de son voisin.

Sur un arbuste près de Saburo, une araignée attendait au centre de sa toile bercée par le vent. Une araignée noire, jaune et rouge, avec des motifs aussi élaborés que des émaux précieux, aussi beaux que ceux des baleinières peintes et laquées, qui attendaient comme l’araignée, attendaient, attendaient...

- Grand-père... ( L’enfant indiquait par là sa déférence car il n’était pas le petit-fils de Toumi.) Grand-père, comment s’appelait le premier Wada, celui qui a eu l’idée d’utiliser des filets pour attraper les baleines?
- Yoriharu-sama, répondit le vieillard. Wada Yoriharu. Un jour, il a vu une cigale empêtrée dans une toile d’araignée, et il s’est dit que si une toile aussi ténue pouvait attraper une aussi grosse cigale, les hommes pourraient attraper de même une baleine avec un filet de bonne corde. N’oublie jamais ça, car cette idée a fait de Taïji ce qu’il est aujourd’hui, et a changé entièrement la fortune et l’histoire de la chasse à la baleine. On nous a copiés, et on s’est inspiré de nous dans le Japon entier.
- Je n’ai pas oublié la toile d’araignée et le reste, répondit Saburo. Ce sont les noms que je ne parviens pas à me rappeler. Mais... Est-ce l’araignée qui nous a donné l’idée de décorer les bateaux de motifs colorés?

Saburo jeta un coup d’oeil vers l’araignée et la montra du doigt, tout en concentrant son attention de son mieux sur la mer. Le vieillard regarda dans la direction de l’index tendu: une araignée d’une espèce très banale dans la région, si banale qu’on cessait de la remarquer malgré sa beauté étonnante et sinistre. Elle avait sur ses longues pattes des bandes noires et jaunes avec des taches rouge rubis, et le motif sur son dos était peint avec une brosse trop subtile pour une main ou un oeil d’être humain. On l’appelait l’«araignée putain», mais le vieux Toumi ne savait pas pourquoi et il n’allait sûrement pas apprendre cela à l’enfant, sinon il serait encore harcelé de questions. Il avala sa salive et réfléchit.

- Qui sait? Tu devrais peut-être demander à Oncle Takigawa.

Les Takigawa étaient, de père en fils, les peintres de bateaux du village.

- Mais nous ferions mieux de ne pas penser à des araignées pour l’instant, tu ne crois pas?

Le vieillard tout ridé sourit à l’enfant: n’était-ce pas lui qui lui avait conseillé de veiller sur ses yeux et de les entraîner, qui lui avait appris à regarder loin et compter les étoiles, à regarder de l’ombre vers la lumière lentement en laissant à l’esprit le temps d’assimiler ce que perçoit le regard. Pour un oeil non entraîné, même la plus grosse des baleines n’est qu’un point minuscule perdu sur l’étendue toujours en mouvement de l’océan. Saburo lança un sourire à Toumi puis se hâta de scruter de nouveau la mer.

- Ah! Je vois des dauphins; en direction du sud, très loin après les bateaux.
- Excellent, dit le vieillard.

Il mit ses mains en porte-voix et fit semblant de crier:

- Mes petits amis! Appelez les gros pour qu’ils viennent jouer avec vous. D’accord?

Le vieil homme et l’enfant continuèrent leur guet côte à côte, heureux d’être ensemble.

Le voyageur s’avança vers eux en faisant si peu de bruit que ni Saburo ni le vieux Toumi ne prirent conscience de sa présence avant qu’une voix grave ne s’écrie dans leur dos:

- Si nous étions tous aussi vigilants, au Japon, nous n’aurions guère à craindre les ennemis venant de la mer.

Saburo et le vieillard tressaillirent, surpris et effrayés par l’intrusion inattendue, par l’accent cultivé et par le mot «ennemis». Ils virent un inconnu au visage dissimulé par un large chapeau conique en osier. Sur sa veste haori, un blason impossible à confondre: trois feuilles d’asaret dans un cercle. Les deux épées coincées dans sa large ceinture de toile avaient le pommeau recouvert de tissu pour les protéger et il était donc impossible de dégainer les lames, mais les deux guetteurs, terrifiés, se jetèrent à genoux et le vieillard se mit à bredouiller des excuses incohérentes: il n’avait pas remarqué l’arrivée de l’inconnu parce qu’il avait le dos, non, leurs deux dos tournés vers lui, mais ce n’était qu’un enfant, et avec les baleines...

L’inconnu ôta son chapeau et s’inclina légèrement en souriant. Il passa à une langue plus familière, bien que ce ne fût pas le parler de Taïji ou des pêcheurs, et les pria de l’excuser.

- Continuez de scruter la mer, je vous prie, leur dit-il. C’est votre devoir.

Au mot «devoir», le vieillard poussa un profond soupir et toucha de nouveau la terre de son front.

L’inconnu ne le regarda pas. Il releva les pans de son hakama, en forme de jupe, et s’assit sur un rocher en enlevant de sa ceinture sa grande épée, qu’il pose à côté de lui. Ses vêtements, quoique poussiéreux et usés, étaient d’une qualité excellente. Ce n’était pas un ronin appauvri venu se pavaner dans le village et embêter tout le monde. Le vieux Toumi avait encore très peur, conscient d’avoir affaire à un homme important. Pourquoi était-il apparu soudain? Sans serviteurs et sans suite? À pied et non à cheval?

Mais le samouraï semblait parfaitement satisfait, assis sans bouger, les yeux sur la mer.

***

Suite du premier chapitre bientôt.

***

Glossaire, par ordre d’apparition:

Isana: baleine.
Haï: «Oui».
Sho: mesure de capacité, de l’ordre de deux litres.
Sama: titre honorifique particulièrement respectueux.
Haori: veste de cérémonie courte et ample portée par-dessus le kimono d’homme.
Asaret: plante vivace à rhizome rampant.
Hakama: sorte de jupe-pantalon.
Ronin: samouraï sans maître.
Samouraï: guerrier par sa naissance, autorisé à porter les deux épées.

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
07 avril 2005 à 00:32:35

Conseils?

lol007
lol007
Niveau 10
07 avril 2005 à 19:39:30

Oui, c´est pas mal, " très pas mal " , mais je trouve qu´il y a un peu trop de dialogue. Autrement je trouve que tu as bien fait, l´équilibre entre la description des personnages et du paysage. Bonne histoire, quoi que ce n´est pas vraiment ma tasse de thé.

Bravo!!

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
08 avril 2005 à 02:40:48

Chapitre 1, suite

Au large, trop loin pour que la coque du bateau soit visible de la côte, le capitaine Bartholomew Riggs du trois-mâts barque américain Midas, sur sa passerelle impeccable, baissa les yeux vers le pont sale et graisseux où un mât de charge grinçant faisait descendre une énorme tranche molle de lard de cachalot vers le hommes qui la dépeçaient avec leurs piquoirs, leurs tranchets et leurs coutelas. Le capitaine leur hurla:

- Forcez un peu ces maudits feux, sinon je vous envoie où il fera assez chaud pour fondre le lard de vos dos, bande de fainéants!

Une saute de vent fit claquer les voiles et rabattit vers lui la fumée noire et puante.

Un gamin prit à la louche dans les chaudrons les «graillons» recuits, marron et racornis, du lard fondu, et les jeta sur les braises au-dessous. Le capitaine Riggs lui lança un regard de travers et jura de plus belle. Sans doute une autre tempête suivrait de près le grain auquel ils venaient juste d’échapper - en perdant toutes les vergues, sauf la dernière de rechange. Les baleinières elle aussi étaient très fatiguées; l’une d’elles, éperonnée par une baleine grise prise de folie, ne pouvait plus prendre la mer. Chaque jour cet imbécile de charpentier réclamait du bois, comme s’il leur suffisait de tirer des bords jusqu’au chantier le plus proche pour acheter du rouvre ou de châtaignier! Nom de Dieu! Il ne pouvait pas interrompre la chasse en ce moment et retourner à Hawaï: les baleines soufflaient autour du trois-mâts tous les jours et il y avait encore trop de tonneaux vides dans la cale.

Très loin vers l’ouest, une chaîne de montagnes abruptes se profilait sur l’horizon, avec d’immenses colonnes de nuages s’élevant des sommets. Le capitaine ouvrit sa lunette d’un geste sec et parcourut des yeux la péninsule, à moins que ce ne fût une grande île. Il n’existait aucune carte de la région, absolument aucune. Il voyait simplement une succession de hauteurs qui se perdaient dans la brume. Il y aurait forcément des anses, des baies et des ports calmes. Nom de Dieu, s’il pouvait seulement s’y rendre, s’y abriter, jeter l’ancre, trouver des vergues, embarquer de l’eau douce et pure de la montagne, quelques légumes, des poulets, des chèvres, peut-être même acheter un peu de pacotille pour ses filles, à San Francisco... Mais pourquoi y songer? On racontait sur les indigènes qui habitaient sur ces côtes de histoires à faire frémir le plus audacieux des marins.

Le bateau dérivait dans le courant et s’éloignait lentement de la terre. Avec un peu de chance, le vent resterait calme assez longtemps pour qu’on puisse dépecer et cuire les trois cachalots harponnés, amarrés aux flancs du trois-mâts. Ensuite, il ferait voile plus au large. Après un dernier coup d’oeil vers le pont, il adressa un signe de tête à son second et descendit à grands pas pesants dans sa minuscule cabine, d’une propreté méticuleuse.

En mer, le capitaine Riggs passait pour un vieux tyran mal embouché, doublé d’un sacré baleinier. Quant à lui, sa fierté était son éducation. Il n’y avait jamais une seule faute d’orthographe ou de grammaire dans son journal de bord.

Il ôta son caban et s’installa pour enregistrer les prises de la journée. Il dessina à l’encre dans la marge, avec beaucoup de soin, trois petites silhouettes de cachalots. C’était le vingt-trois octobre de l’an de grâce mil huit cent quarante-six. Le capitaine posa le buvard sur son livre de bord, puis le referma et prit une belle feuille de vélin. Il allait rédiger une nouvelle lettre à son ami et ancien condisciple le député Pratt, représentant de New York à la Chambre.

«Mon cher Pratt, commença-t-il de sa belle écriture à l’anglaise. Je tiens à attirer de nouveau ton attention sur la situation répréhensible et intolérable qui accable en ce moment notre flotte fort éloignée des États-Unis, mais qui chasse les baleines dont l’huile alimente les lampes de nos centres de civilisation et de christianisme, centres qui paraissent si lointains et si précieux, vus de nos navires au large des côtes dangereuses de l’archipel nippon...»

Sur le pont, ses hommes s’acharnaient comme des diables pour alimenter les gueules de la divinité maléfique du bateau, véritable Baal: les deux chaudrons incandescents qui crachaient feu et fumée.

***

Saburo se leva, les bras tendus.

- Regardez! De la fumée! À l’horizon!

Qu’étais-ce? Il n’y avait aucune île par là-bas. Le vieil homme prit la précieuse lunette et fit semblant de regarder, mais ses yeux étaient trop troubles et il ne distingua qu’une vague tache noire.

- Est-ce que je pourrais?

Le samouraï se leva et vint à ses côtés, en glissant son épée dans sa ceinture. Le vieux Toumi s’inclina et lui tendit la lunette à deux mains. Le samouraï regarda longuement puis s’écria avec une véhémence soudaine:

- C’est un bateau barbare, et il est en feu.

Le vieillard réfléchit.

- Sauf votre respect, messire, je ne crois pas qu’il soit en feu. ( Il faisait confiance à son expérience plus qu’à ses yeux.) C’est sûrement un baleinier. On dit que les barbares font fondre en mer l’huile des baleines qu’ils tuent: ils chauffent le lard dans des chaudrons placés au milieu de leurs grands bateaux noirs. Ce doit être des navires énormes, aussi vastes que des villes puisqu’ils vivent à bord et viennent des pays lointains chasser les baleines.
- Comment le savez-vous? demanda le samouraï d’un ton rogue.

Un édit des Tokugawa interdisait à tout Japonais de naviguer hors des vues des côtes et de prendre contact avec des étrangers. Pas une seule baleinière, pas un seul bateau porteur de filet ne pouvait être construit sans un permis délivré par les autorités de la seigneurie féodale de Kii.

- Pardonnez-moi, messire, ce sont de simples bruits qui courent...

Le vieillard s’inclina.

- Des bruits?
- On dit que les gens de Tosa ont sauvé plusieurs diables velus quand un typhon a jeté leur bateau sur des écueils. La rumeur est venue jusqu’à nous, et comme nous sommes aussi des baleiniers, nous n’avons pas oublié. Quels étranges personnages, ce barbares! N’ont-ils pas de baleines sur leurs rivages?

Le samouraï grogna sans répondre, comme s’il réfléchissait. Il était au courant des barbares naufragés mais ne savait pas qu’ils faisaient fondre l’huile des baleines sur leurs bateaux. Il s’était davantage intéressé à la taille et au type des canons pivotants qui équipaient même ces navires civils, armes assez puissantes pour mitrailler et couler n’importe quel vaisseau des Tokugawa, et sans doute bombarder une petite ville.

- Des bateaux de ce genre se sont-ils déjà approchés de ces côtes?
- Non, messire, pas ici.

Le vieillard tendit le bras dans la direction de la côte très découpée, où des vagues écumantes s’élevaient en panaches puis se brisaient sur des rochers et des récifs à demi submergés.

- C’est trop dangereux, ajouta-t-il. Il faut être né ici pour pouvoir naviguer dans ces eaux.

Sans doute vrai, se dit le samouraï. C’est même notre seule force. Jamais les barbares ne doivent apprendre ces parages.

Une image fantasque lui revint à l’esprit: un combat sur la côte avec plusieurs de ces demi-hommes velus - non, un bonne douzaine! Sa main se glissa vers le pommeau de sa longue épée, son doigt sentit les cordons de soie, le contour de la garde sous le tissu de protection, la peau de requin de la longue poignée. Puis, furieux contre lui-même d’avoir laissé aller son imagination, il chassa les pensées de sang et se retourna vers l’endroit où la courbe de la baie formait un petit port, abrité par une île. Un dédale de toits de tuile et de chaume entourait le port de toutes parts; le village se blottissait au pied des hauteurs couvertes de forêts denses. Nous pouvons défendre ces montagnes à jamais, se dit-il. Mais non la ville.

Comme la plupart des villages et des villes le long de la côte, Taïji manquait d’espace. Les maisons se serraient les unes contres les autres, se faisaient face de part et d’autre de ruelles étroites, poussaient jusqu’au bord de la ligne des plus fortes marées.

Un autre cri de l’enfant interrompit ses réflexions.

- Elle a soufflé.
- Quel angle? demanda le vieillard.
- Droit devant. On dirait une baleine franche.
- Pourquoi? questionna derechef Toumi.
- Le jet monte tout droit, répondit Saburo, puis il se divise, on dirait. Et c’est un jet plus gros que celui d’une jubarte, mais moins haut que pour un rorqual ou une bleue... Oh! Encore!

L’excitation rendait sa voix d’enfant plus stridente.

- Vite, Saburo. Les fanions! Deux noirs avec des centres blancs. Vite! Avant que les gars de Kandori ne la voient!

Il porta une conque à ses lèvres, respira à fond et sonna une longue note à la fois lugubre et triomphante. À peine les échos s’étaient-ils tus que Saburo souleva les fanions noir et blanc, qui claquèrent dans le vent en longues langues rayées. Une longue note répondit de Kandori, autre guette au sud-ouest, puis plusieurs coups de conque, lancés des bateaux qui allaient diriger la chasse.

Saburo, sans regarder les bâtons-signaux qu’on agitait sur les bateaux, continua d’observer la mer.

- Elle se déplace vers le sud, de moins d’un ri. Une baleine franche, c’est certain.
- Est-ce qu’elle a un petit? demanda le vieillard.
- Non, je ne crois pas. Une baleine seule, et une grosse.

Le vieillard prit un bâton-signal, qui ressemblait à un chrysanthème à longue tige dont les fleurs seraient en grosse touffe blanche de pétales de papier. Il l’agita d’un geste large, le bras tendu.

- Saburo, regarde à ma place. Dis-moi s’il y a une réponse de Mukaïjima.

Saburo prit la lunette et regarda vers la terre. Il fit le point sur le château d’eau à l’endroit le plus élevé de l’île qui abritait le port. Puis il passa rapidement sur les eaux basses, traversées par le chenal profond, et scruta la plage devant le sanctuaire d’Asuka.

- Ah! Kakuemon-sama descend sur la plage, et il a vu notre signal.

Il suivit la silhouette avec sa lunette, attendant impatiemment une réaction.

- Oui! cria-t-il. Le signal est levé! En chasse!

Le vieux Toumi souffla de nouveau dans la conque, mais déjà les bateaux de filet s’élançaient pour prendre position; on eût dit des cornes dépassant la tête de la flottille. Et toute la chasse se déploya, de beaux bateaux, portant chacun son emblème - phénix, fleur de paulownia, de chrysanthème, pomme de pin, fleur de prunier, tige de bambou, motifs élaborés placés sur des bandes des couleurs les plus vives, permettant de distinguer chaque bateau de loin. La flottille était un ensemble organique coordonné, chaque bateau connaissait sa place dans la hiérarchie et chaque homme son poste, car l’endroit où il se tenait et ce qu’il faisait dans la flottille était presque totalement déterminé par sa naissance et par la tradition.

Le samouraï les regarda avec admiration qui s’éloignaient comme un bataillon discipliné de cavalerie. Des pavillons rouges flottaient au bout des hautes tiges de bambou plantées en poupe, pareils aux oriflammes dont les guerriers fixaient les hampes à leur corps avant de galoper vers le champ de bataille.

Il entendit un bruit de pas et se retourna brusquement.

Essoufflé par l’ascension de la falaise, Kakichi, le plus jeune fils de Toumi, courait vers eux sur la sente étroite. Il tenait d’une main une canne à pêche et de l’autre trois brèmes de rocher et un posson-perroquet rayé de noir et de blanc. En voyant l’inconnu, son costume, son allure, ses épées, Kakichi faillit trébucher et se jeta à genoux, tête basse. Des perles de sueur se formèrent sur le haut de son crâne rasé.

- Messire, ce n’est que mon fils qui se promène, dit le vieillard.

Mais c’était lui qui avait ordonné à Kakichi d’aller pêcher le déjeuner: il lui avait même dit sur quel rocher se placer et quel appât utiliser. Le samouraï rit de bon coeur.

- On en attrape des gros et des petits, ici, n’est-ce pas? dit-il en jetant un coup d’oeil aux braises toujours prêtes du feu de signal. Je pensais que c’était pour faire de la fumée, mais j’ai l’impression que le poisson va y cuire. Bonne idée! Bonne idée!

Kakichi rougit, gêné, mais le samouraï leva une main.

- Inutile de t’excuser, lança-t-il en riant. Ton petit frère a des yeux assez bons pour vous deux.
- Il ne sont pas frères, messire, dit Toumi. Cet enfant est le troisième fils du harponneur du bateau de tête. Lui et mon indigne fils sont cousins. Le gosse est trop jeune pour sortir avec la flottille, mais il aime venir ici, avec moi.
- Un jet! Un jet! cria de nouveau Saburo, qui n’avait pas quitté l’océan des yeux.

La baleine refaisait surface après une longue plongée.

- Elle s’éloigne de la côte, annonça-t-il.

Le vieillard oublia ses bonnes manières et tourna de nouveau le dos au samouraï pour brandir ses bâtons-signaux, cette fois un dans chaque main. La ligne de bateaux lui répondit, et un groupe se mit à aller plus vite, aussi vite que le permettaient les coques laquées de noir, lisses comme des miroirs. Les hommes tiraient de toutes leurs forces sur les huit avirons longs pour couper la route à la baleine. Les sillages traçaient des traits blancs sur la surface de la mer.

Les bateaux obliquèrent à l’avant de la baleine et commencèrent à la rabattre. Même du haut des falaises on entendait le choc des mailloches sur les manches d’aviron, ponctuant la mélopée des hommes: Bong! Bong! Bong! Des dizaines de maillets frappaient et l’impact du bois sur le bois, amplifié par les coques des bateaux, résonnait encore plus fort dans les flots que dans l’air. Déjà la demi-lune des grands filets de corde était en place, et les bateaux de chasse se mirent à pousser la baleine dans sa direction.

- Elle va vers les filets! Vers les filets! cria Saburo. Ah, elle tourne, elle glisse à la surface comme un dauphin.

Le vieillard agita frénétiquement ses signaux et deux bateaux de poursuite, le chrysanthème et la fleur de prunier, accélérèrent pour cerner la baleine, leur cadence plus rapide et leurs coups plus forts que ceux du reste de la flottille.

De plus en plus soutenue au-dessus des flots et renvoyée par les falaises, la mélopée des voix ardentes de plus de trois cents hommes, ponctuée par le battement des maillets et du tambour, par le grincement des avirons et les coups de talons nus sur les planches, s’éleva soudain et emplit les oreilles des spectateurs, concentrés sur la course et le drame qui se déroulaient au-dessous d’eux.

- Quelle musique de bravoure! s’écria le samouraï.

Elle lui rappelait l’écho des grandes tambours de combat qui font trembler les os - des tambours demeurés silencieux depuis beaucoup trop longtemps. Il était un bushi, un guerrier, un samouraï et donc, par sa naissance même, très au-dessus de ces hommes qu’il observait; mais il ne pouvait s’empêcher de les admirer, voire de les envier un peu, car ils affrontaient un danger: leur proie, leur adversaire. Toute sa vie il s’était entraîné pour affronter le danger et peut-être la mort, mais ses ennemis étaient hors de portée, et il avait brandi la hallebarde et l’épieu pour s’exercer et non pour combattre - comme ces baleiniers.

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
08 avril 2005 à 02:43:16

À la proue du bateau de tête, Tatsudaïyu, le père de Saburo, se dressait, très calme, un harpon sous son bras gauche et un autre en attente, devant lui. La première série de filets semi-circulaires était prête et au-delà, les bateaux des filets se hâtaient d’étaler une seconde série. C’était une grosse baleine, et elle risquait de percer les premiers rets; elle s’y emmêlerait, ce qui ralentirait sa fuite: les poutres et les baquets qui servaient de flotteurs gêneraient ses mouvements et claqueraient contre son dos et ses larges flancs.

La baleine, terrifiée par le vacarme des maillets et des talons sur les planches, fit une embardée. Son énorme queue fouetta et des tourbillons animèrent la surface de l’eau. Derrière elle, les hommes chantèrent de plus belle, courbés sur les avirons. De la sueur ruisselait sur leur poitrine et leur dos, formant des taches sombres sur les plis rouges de leur pagne. Le bateau phénix prit la tête, et sa coque noire fendit un sillage blanc.

Tatsudaïyu leva le bras droit pour saluer la baleine, et poussa un cri à son intention. Ses hommes rugirent et leur bateau s’élança en un sursaut d’énergie. Tatsudaïyu fit passer le premier harpon dans sa main droite. C’était une arme légère, fixée à une corde mince, dans laquelle étaient entrelacés des copeaux de bois blanc. Il posa la base polie de la hampe du harpon au creux de sa main droite, puis saisit le milieu de la hampe dans sa main gauche sans serrer. Il baissa la main droite, dans son dos, pour orienter l’arme, et sa main gauche se trouva à hauteur de poitrine. Ses yeux ne quittaient jamais la baleine.

Le dos noir creva la surface, l’animal respira bruyamment et le jet de l’évent souffla vers eux. Au même instant, dans un fléchissement brusque et puissant de ses muscles, Tatsudaïyu lança le harpon vers le ciel. Il s’éleva en arc de cercle, puis il atteignit son zénith, plongea à la verticale et s’enfonça profondément dans la dos de la baleine.

Sentant la morsure, l’animal plongea. Mais la ligne flottante traça sa fuite sous les eux en serpentant en surface. Tatsudaïyu se pencha brusquement vers la droite, et prit le deuxième harpon sur son socle. Il était plus lourd et fixé à une grosse corde pourvue d’une ancre-grappin. Le second de Tatsudaïyu, debout derrière lui, était prêt à empêcher les lignes de se mêler quand la deuxième partirait par-dessus bord. Les deux hommes n’avaient nul besoin de se parler. Cela faisait dix ans qu’ils chassaient ensemble sur cette baleinière. Dans un an ou deux, le second se verrait sans doute confier un bateau de chasse.

Autour d’eux, les coups de talon et de maillet avaient cessé, et la mélopée semblait plus forte, jaillie du creux des ventres des hommes courbés sur les avirons.

Tatsudaïyu, d’un regard à gauche et à droite, vérifia que les deux premiers bateaux de poursuite se trouvaient en position. Leurs deux harponneurs, ou hazashi, attendraient qu’il ait effectué son second jet avant de s’élancer à leur tour comme des mâtins sur un sanglier.

Les poitrines des hommes, fortement musclées et tannées par le vent, luisaient. Leurs jambes nues fléchissaient pour compenser le roulis du bateau. Épaule contre épaule, ils tiraient sur l’aviron, les yeux droit devant, leurs cheveux longs flottant derrière leurs serre-tête. Chants syncopés et solos plus aigus évoquaient une étrange lamentation. Même après cent, deux cents baleines et davantage, le grincement des avirons, la violence de la mélopée, le jaillissement de l’écume blanche le long de la coque, le craquement des hautes proues fines, le vent dans son visage - tout cela emplissait le coeur de Tatsudaïyu d’un enthousiasme presque insoutenable.

- Elle vient! cria-t-il.

Il prit son souffle au même instant où le souffle de sa proie s’élevait vers le ciel, à l’endroit où bientôt son second harpon jaillirait. Des odeurs de baleine dérivèrent vers lui lorsqu’il vit son fer s’enfoncer profondément à la base de la queue de l’animal, juste au moment où affolé il essayait de plonger de nouveau. Son second lança l’ancre par-dessus bord, et le bateau phénix se laissa distancer.

Avec des cris sauvages, le deuxième bateau s’élança, le harponneur en place, prêt à lancer.

Sur le bateau phénix, un jeune homme se hâtait de sortir de sous les planches du pont un autre harpon et un rouleau de corde. Mais, d’un geste, le second de Tatsudaïyu le renvoya à son aviron. Tatsudaïyu n’aurait pas à lancer un autre harpon sur cette baleine. Yosuké, le second, prit à la place la longue lance à tuer, à la lame large et à double tranchant. Il la sortit de son fourreau de bois, puis inclina légèrement la tête et la tendit à son chef. Tatsudaïyu la posa sur le socle, en position.

Les autres bateaux de poursuite s’avancèrent et leurs harponneurs, tour à tour, lancèrent les fers. Le large éventail de la queue se souleva et frappa la mer à grands fracas, arrosant les bateaux les plus proches. Les lignes des harpons couraient et se mêlaient avec, à l’autre bout, tantôt de longs flotteurs de bambou, tantôt des baquets, tantôt des ancres.

Puis la baleine fonça dans les premiers filets, brisa le corde qui les retenait et s’enroula dans un amas de poutres, de cordes et de seaux. Un autre harpon s’éleva dans le ciel et mordit ses flancs. La baleine voulut plonger mais en fut incapable. Sa tête, coiffée de bernaches et de parasites à longue tige, s’éleva très haut au-dessus des flots.

Iwadaïyu, le harponneur du deuxième bateau, pressa ses hommes d’avancer de nouveau, puis, par-dessus son épaule, il fit signe à son second, un grand jeune homme à la forte musculature, qui avait les yeux très enfoncés et un nez en bec de faucon. Les rameurs lui crièrent des encouragements tandis qu’il rassemblait tout son courage pour affronter le danger et la difficulté de la tâche qu’il allait maintenant accomplir. Pour les baleiniers de Taïji, c’était le moment le plus décisif de la chasse. Le jeune colosse vérifia la place du fourreau de bois de son long couteau, glissé dans son pagne, déterminé à faire son travail impeccablement ou à mourir dans la tentative.

La baleine à l’agonie se débattait au milieu des cordes et des entraves. Un des ses ailerons était tellement bloqué qu’elle avait du mal à maintenir son équilibre. Le bateau chrysanthème d’Iwadaïyu se rapprocha, en demeurant hors de portée des coups de fouet frénétiques de la queue de l’animal.

- Va! cria le harponneur.

Le jeune homme plongea, se mit à nager de longues brasses puis chercha une prise parmi le fouillis de cordes, sur le dos de la baleine. Au prix d’un effort herculéen, la baleine réussit à plonger; le jeune homme s’accrocha ferme, malgré la pression douloureuse dans ses oreilles. Ses poumons faillirent éclater, mais il s’accrocha comme une tique en faisant voeu que même si l’animal l’entraînait au fond de l’océan, il ne le lâcherait jamais.

Et la baleine remonta, creva la surface et souffla violemment. Du sang ruisselait de ses blessures en rubans écarlates. À la force du poignet, le jeune homme se hissa vers l’évent. La baleine souffla de nouveau et le bruit lui creva presque les tympans. Le colosse serra les dents, se retint d’une seule main et dégagea son couteau. De nouveau, la baleine roula et s’enfonça sous les eaux vertes, froides, en traînant ses rubans écarlates. Les nageoires de sa queue battaient, soulevant des nuages de bulles, aussi blanches que les taches irrégulières sur le ventre de l’animal. Tout autour de l’énorme corps, les cordes, les baquets et les flotteurs brinquebalaient et se mêlaient, toujours prêts à empêtrer l’homme cramponné au dos de la baleine. Plus d’un était mort dans cette entreprise et c’était pour ça qu’on lui attribuait un tel honneur.

De nouveau en surface, le jeune homme aspira l’air avec reconnaissance. Il était arrivé juste au-dessus de l’évent, qui souffla sous son nez un jet brûlant et humide. Et la baleine redescendit, beaucoup moins profond, car elle était à bout de forces. Un flotteur heurta la jambe du garçon, mais il oublia aussitôt la douleur. Il s’accrocha à un noeud du filet de la main gauche et, de la droite, il se mit à trancher, à creuser un trou dans le septum de la baleine, dans les cloisons dures de l’évent.

La baleine fouetta et tenta de nouveau de plonger mais la «coupure» était faite. D’un coup de pied le jeune homme évita les ailerons, puis, le couteau levé au-dessus de sa tête en signe de triomphe, il fit surface. Les autres baleiniers poussèrent des vivats et des mains le hissèrent à bord du bateau.

***

Jinsuké, le fils aîné de Tatsudaïyu, avait «coupé» sa première baleine - et avec courage.

Un deuxième jeune homme plongea dans l’eau avec une corde autour de la taille. Il nagea vers la baleine, grimpa sur son dos et fixa la corde autour de la coupure triangulaire.

Jinsuké savait que sa jambe écorchée saignait, il se sentait raide, moulu, les muscles en feu, mais son capitaine lui donna une claque chaleureuse sur l’épaule et les louanges joyeuses de ses camarades lui firent oublier la douleur.

- Jinsuké, tu es vraiment le fils de ton père, et nous ferons de ton un vrai baleinier!

Attentif mais silencieux, Tatsudaïyu se tourna vers le bateau de son meilleur ami et vit son fils. Sa poitrine se gonfla et il saisit sa lance à tuer, que Jinsuké brandirait lui aussi un jour. Sans se retourner vers son équipage, il agita sa main libre. Le bateau s’élança, juste au moment où la baleine atteignait la deuxième ligne de filets. Elle s’arrêta presque.

- Aïe-hi! cria Tatsudaïyu.

Il lança la lourde lance à lame large entre les côtes de la baleine. Le bateau d’Iwadaïyu s’avança de l’autre côté de l’animal et l’acier brilla. Les harponneurs Tatsudaïyu et Iwadaïyu continuèrent de frapper sans répit. Ils ramenaient aussitôt leurs lances en tirant sur les cordes tressées.

La mer verte devint d’un rouge foncé, puis le rouge passa au rose écumant tandis que la baleine se débattait contre les cordes et les entraves.

Bientôt elle se mit à rouler d’un côté sur l’autre et les bateaux de chasse s’écartèrent. La fin était proche. Deux mosu-bune, ou bateaux porteurs, plus grands et plus lourds, décorés de bandes rouges et noires, se mirent en position, non sans précautions. Chacun avait quinze hommes et huit avirons mais lorsqu’ils s’avancèrent de part et d’autre de la baleine, les rameurs rangèrent les quatre avirons du côté de l’animal. Les rameurs de l’autre bordée maintinrent les bateaux à leur place, la baleine mourante serrée entre eux. Les hommes qui avaient cessé de ramer saisirent des cordes, plongèrent sous la baleine et firent passer les cordes d’un bateau à l’autre.

On fixa deux grosses vergues en travers du dos de la baleine, de sorte que les bateaux devinrent des pontons avec la baleine entre eux.

Puis le dernier acte de la mise à mort commença, et les hommes des bateaux porteurs se préparèrent à sauter par-dessus bord au cas où l’animal mourant se débattrait avec assez de violence pour les faire basculer. De nouveau les lances frappèrent, et bientôt l’évent souffla une pluie de sang lourd, épais, qui retomba sur les hommes. Frémissant dans les affres de la mort, la baleine s’étira. Ils purent entendre le craquement de tissus dans la colonne vertébrale, puis monta une plainte grave, bouleversante: la baleine souffla son cri de mort.

La mâchoire s’ouvrit, béante. Les petits yeux devinrent vitreux. L’évent parut flasque soudain. Le silence tomba sur toute la flottille. Hormis le mouvement de la houle, les bateaux et les hommes étaient immobiles; l’isana, le poisson courageux, était mort. Paix à son âme! Des gorges de trois cents hommes de Taïji s’éleva un chant de bénédiction et de gratitude, grave et doux comme une brise de printemps.

***

Suite du premier chapitre bientôt. Merci pour le commentaire Lol007, mais j´espère en recueillir d´autres.

***

Glossaire, par ordre d’apparition:

Ri: lieue japonaise, d’environ trois kilomètres.
Bushi: samouraï de la classe des guerriers.
Hazashi: harponneur; statut et profession héréditaires, transmis du père au fils aîné.
Mosu-bune: bateau de transport large, utilisé comme plate-forme pour tuer et amarrer la baleine, ainsi que pour la remorquer.

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
09 avril 2005 à 00:15:30

J´admets qu´elle est un peu longue, cette histoire, mais je crois que la lecture ne décevra pas.

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
09 avril 2005 à 18:23:36

Tant pis.

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
12 avril 2005 à 18:43:16

Tu aurais dû la poster en différents petits épisodes parce que là c´est normal que personne ait envie de lire ces milliers de lignes...

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
12 avril 2005 à 20:37:51

Tu as probablement raison, mais le premier chapitre n´est même pas encore publié en entier. Je l´avais divisé en trois parties, conscient qu´une surcharge d´information rebuterait les lecteurs.

Si je reçois d´autres remarques similaires, je vais recommencer le topic, en espérant plus de succès.

Aakjaer
Aakjaer
Niveau 2
18 avril 2005 à 01:35:46

Up.

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