2.
Il est un peu plus de 5h du matin, mais je suis toujours au max. J’ai pas envie que cette soirée s’arrête. Pas envie de reprendre ma vie de demain. Si seulement on pouvait figer l’instant, vivre dedans jusqu’à ce qu’il nous lasse. Si seulement on pouvait avancer sans avoir peur d’avoir laissé quelqu’un ou quelque chose derrière. D’avoir raté une occasion qui aurait tout changé. Il y a trop de possibles, du moins c’est ce que l’alcool aime à me faire penser quand je suis seul. Un mec bourré vient me parler, probablement parce qu’il pense que je suis inoffensif, le drame de ma vie, ne pas avoir une tête de méchant. Le mec est plus grand que moi, d’une tête environ. J’ai jamais aimé les mecs grands, la plupart pensent que ça leur donne une forme de supériorité. Comme si le fait de regarder de haut s’était inscrit dans leur mentalité. Le type est plus jeune que moi mais il a l’air de l’avoir oublié. Il s’allume une clope, me souffle la fumée à la gueule et me balance :
— Avant, tu sais, j’étais comme toi.
Ça commence mal, vraiment mal, mais je le laisse continuer, j’ai pas envie de me prendre la tête ou même de partager le secret du Fluide avec ce mec. J’ai plus le temps pour ces conneries. Avant, tu vois, moi, les gens qui se la pétaient, qui faisaient croire des trucs aux autres, je m’en foutais. Ça me passait au-dessus – puis je me suis mis à réfléchir. C’est là que ça a changé. Je termine de rouler mon joint en le regardant du coin de l’œil, comme si j’attendais la suite, mais lui il a pas l’air de comprendre, sa phrase est terminée. Voyant que j’ai pas l’air décidé à l’embrayer, il continue :
— Parce que tu vois, moi, avant j’étais comme toi. Ce que je veux te dire, c’est qu’un jour, tu verras, toi non plus tu pourras plus laisser faire.
J’éclate mon joint et je me vois lui briser la bouteille sur le haut du crâne avant de lui encastrer le visage dans la table. Mais ça serait un peu trop violent. Mon réservoir de patience va pas tarder à être sur la réserve, et ce mec continue de me pomper la roue. Tout fier il me regarde, et dans ses yeux je vois le pire de tout ça. Il croit vraiment en ce qu’il dit, il pense vraiment être acteur de la vie. Ça me donne même pas envie de vomir, juste de partir. J’en ai marre des mecs qui se prennent pour des prophètes ou des héros. Il y en a de plus en plus, c’est un des méfaits d’internet : tout le monde peut se penser important. Je me lève et le laisse planté là. Fut une époque où je lui aurais laissé le pilon, mais je suis persuadé que ce mec aura rien à foutre dans ma vie future, qu’il ne vaut même pas la peine de l’effort. Il réagit pas alors que je me casse.
Maintenant bien loin, j’erre entre les gens. Je me dirige vers le jardin où une fille est en train de jouer au foot toute seule. Un mec coiffé au gel est dans les cages, il attend qu’elle tire, mais elle a l’air d’être suffisamment bourrée pour jouer seule. Encore un qui ne va pas serrer ce soir. C’est peut-être ça le pire, quand la personne voit pas où tu veux en venir.
C’est au moment où je m’apprêtais à faire demi-tour que ça m’est tombé dessus. Un halo de lumière tout droit venu de l’espace, d’où sinon ? Ça a duré qu’une seconde, mais ça avait bien été là. J’ai regardé autour de moi comme pour chercher chez les autres une réponse, mais il n’y avait rien, personne ne semblait avoir remarqué quoi que ce soit. Pas de bruit d’orage, pas de pluie, un éclair inoffensif ? J’avais eu ma dose pour ce soir, j’ai décidé d’abandonner tout le monde et de rentrer.
Le soleil s’est levé alors que j’étais sur le périph, repensant à la lumière. J’aurai bien aimé qu’il s’agisse d’un truc exceptionnel, mais par précaution à la déception j’ai préféré ranger ça dans le dossier des affaires non résolues de la vie, celles qui laissent toujours une part de mystère. Elles figent celui qu’on a été, et ça fait pas du bien de les revoir à celui qu’on est devenu.
Bref, je suis rentré chez moi et j’ai fermé les yeux, prêt à faire face à demain. Mais j’ai pas réussi à m’endormir. Le dossier de la lumière était encore chaud, et finalement j’avais pas envie de le laisser courir. Il fallait que je sois sûr que rien n’était changé. J’avais pas eu de sensation particulière à son contact, rien d’autre qu’un aveuglement. Peut-être qu’on m’avait rien donné, rien changé. Peut-être que quelqu’un ou quelque chose avait prélevé un truc ? Genre des extraterrestres qui préparent leur invasion, ou Dieu qui s’apprête à délivrer le jugement dernier et qui pèse l’âme d’échantillons d’humanité. Ça aussi ça serait cool, une bonne remise à zéro des compteurs… Une invasion de zombies ! Que ce soit une espèce de génome qui mute, et que la lumière m’ait immunisé ! Je pense que je commencerai par sécuriser mon immeuble, tuer les infectés même s’il s’agit de voisins, me barricader, attendre que les pillages passent et sortir. Mon voisin du haut serait une proie facile, avec son air de malchanceux un peu apathique, ça serait pas un zombie qui court, lui. Non : ceux dont il faudrait se méfier, ce sont les gamins du bas, ça c’est du zombac qui marche au plafond. Des sacrés teignes, ces gamins…
J’ai essayé de m’endormir sans penser à tous les possibles, revivant encore une fois ces histoires déjà racontées. Mais j’y ai pensé jusqu’au réveil et sa réalité, qui sont toujours loin des rêves de la veille.