La flaque était brillante, un peu ridée par endroits à cause de la légère brise qui s’était levée du nord. Le soleil la rendait éclatante sur les bords et elle aurait été presque belle si je n’avais pas réfléchi plus longtemps. Tout compte fait, c’était un bel été. Les fleurs embaumaient l’air d’un parfum sucré, les papillons dansaient sur leur dos velouté, les nuages immaculés couraient dans le ciel bleu, l’herbe était verte, le paysage était magnifique. Et moi, je crus bien que j’allais devenir folle en apercevant cette flaque pourpre et toi au centre, couché sur le dos dans un champ de pâquerettes comme pour contempler béatement les nuages qui filaient à une allure folle…
La flaque me donna la nausée, une incontrôlable nausée, à m’en broyer le cœur. L’odeur de ta flaque contrastait avec le parfum des fleurs ; je connaissais trop cette odeur âcre pour ne pas trembler. Le soleil faisait briller tout ce sang sorti de ton corps. Les papillons se tachaient les ailes à trop vouloir s’approcher de toi et de toute cette peau écorchée vive. Les nuages reflétaient une légère teinte sombre, à peine rosée pourtant… L’herbe se gorgeait d’eau rouge. Le paysage était immonde et moi je toussais de dégoût courbée dans le caniveau à côté de ton cadavre. Mon cœur chavirait à la vue des ces petites rigoles rouges qui s’en allaient plus loin former un fleuve gros comme la Seine à son embouchure.
La flaque grandissait à chaque seconde, tu te vidais littéralement. La flaque séchait aux bords parce que le sang se figeait rapidement au contact de l’air libre. Des larmes acerbes coulaient, giclaient aux bords de mes yeux. Ces chapes de plombs brûlantes de fièvre tombaient goutte à goutte dans la flaque, délayant un peu le rouge. Mon estomac se comprimait de plus en plus fort. La mare écarlate avait teinté des couleurs du couchant tes habits blancs. Le pourpre n’allait pas bien à ton teint, crois-moi… D’un geste à la fois triste et rageur, je balayai d’un revers de la main les larmes traîtres qui commençaient à vouloir sécher aux bords de mes joues tremblantes.
Je ne cessais de regarder cette mare anonyme et ton visage inconnu, pâle, souillé par des traces rouges et effritées ça et là, en vrac. Et tes cheveux blonds comme les blés... Et tes yeux bleus comme le ciel, mais vide de vie désormais... Tes mains ensanglantées qui n’avaient même pas eu le temps de saisir une arme pour te protéger. Tes pieds bottés qui n’avaient même pas eu le temps de courir pour te sauver. Toi le paysan qui défendait notre terre, toi qui résistait à l’envahisseur, toi qui n’avais pas vingt ans.
La flaque m’obsédait. Ta vue me gela, la vue de tout ce sang, de ton visage meurtri, de ton corps percé par je ne sais combien de dizaines de balles, comme si on t’avait planté dans tout le corps des piquets de bois et qu’on les avait retiré et enfoncé à nouveau pour voir le carnage que ça provoque quand on tue de sang froid.Un vrai bonheur pour tes bourreaux de s’acharner comme ça, un parfait défouloir. Ta vue, ton visage que je ne connaissais pas avant notre rencontre, une heure auparavant, quand je suis passée par hasard devant ton corps inerte en revenant du marché. Corps désarticulé. Ta vue m’a donné envie de pleurer de rage. Tu ne dormais pas, non, tu souffrais. Qu’on ne vienne pas me dire que vingt balles dans l’abdomen ou dans la tête ne font pas de mal ; même si on meurt sur le coup, va savoir... Mais je devrais me résigner et ne pas me mettre à hurler en rase campagne devant ton corps endormi ; tu étais mort pendant l’attaque de Paris Est, point. Tu es mort pour la liberté, quel triste honneur ! Tu as eu de la chance finalement, c’est fou, je t’envierais presque… Et vous, ne venez pas me consoler ; vous, les vieux trouillards qui vous cachiez au fond de votre trou miteux, c’est vous qui auriez dû y passer ; et non toi le jeune paysan qui n’avait rien demandé à personne, surtout pas aux grandes personnes de te mêler à leurs sales histoires de grandes personnes pas si sages qu’elles le laissent croire…
La nuit tomba vite sur la campagne, je m’étais assise sur une pierre à côté de toi. Je ne savais plus où j’étais : près de Paris La Sourde comme on l’appelait depuis le début de la guerre, au cœur d’une campagne déchirée, près de toi ? Pauvre veillée funèbre en réalité… J’avais du mal à me contrôler, à savoir ce que je voulais. Pleurer, crier, rager, hurler ou me réveiller en vitesse ?