Bonjour, à l'origine c'était sensé être une nouvelle mais je n'ai jamais eu le courage de la finir.
J'ai couru. J'ai couru jusqu'à être hors d'haleine. Jusqu'à ce que mon cœur explose dans ma cage thoracique. J'ai couru jusqu'à crier de douleur. J'ai couru jusqu'à pleurer. Jusqu'à y voir trouble. J'ai couru. Couru. Couru jusqu'à ce que mes jambes se dérobent sous mes pieds. Tombant, brisant mes lunettes. Trop fatigué pour bouger. J'essaye encore d'avancer à la force de mes bras. Je les entends arriver au loin. Loin, très loin. Mais si je peux les entendre, c'est qu'ils sont trop près. J'avance tant bien que mal. Le goudron m'arrache la peau du visage. Mais j'avance. J'ai mal à l’œil. Pas le temps de vérifier, mais je le fais quand même. Je retire le morceau de verre de mes lunettes qui s'est coincé dans mon globe oculaire. J'ai toujours mal. Mais j'avance. Dans le noir, j'avance. Ils ne m'auront pas. Pas comme ça. Pas rampant comme un serpent. Être tentateur et perfide. Non. Ils ne doivent pas m'avoir comme ça. Il faut que mes derniers instants soient ceux d'un homme. Pas d'une créature qui n'a plus la force de se mouvoir correctement. Mais j'évite de penser qu'ils vont m'avoir. Je peux encore leur échapper. Je dois leur échapper. Le goudron m'arrache la peau des coudes. Mais j'avance. Je sens la douleur parcourir mon corps. Voilà où j'en suis. Misérable et pathétique être humain. Misérable. Pathétique. Ils se rapprochent. Ils ont des voitures. J'ai mes avant-bras, plus de dignité et une volonté chancelante. Mais je leur échapperais. Je suis trop malin. Trop malin... Tellement malin que je suis là, à ramper pour espérer fuir. Non. Ne pas fuir. S'échapper. Je n'ai jamais fuis. Je ne fuirais jamais. La fuite n'est pas pour moi. Je ne suis pas un lâche. Je m'arrête. Je n'avance plus. Ils sont là, leurs voitures, leurs sirènes, leurs pistolets, leurs menottes, leurs idéaux, leurs uniformes, leurs vies. Ils sont là. Devant, et derrière. Je ne peux plus m'échapper. Je ne veux pas fuir. Ils sortent de leurs véhicules et braquent leurs armes sur moi. "Restez où vous êtes !" me crachent-ils au visage. Rester où je suis ? Non ! Je suis un être humain, pas un chien malade attendant d'être abattu. Je ne mérite pas de mourir de cette manière. Pas par ces gens là. Je pose mes mains au sol. Et je force. Je dois me lever. Je le dois. Mes jambes me lancent. Je vois mes veines parcourir mon corps. J'entends mon cœur qui veut s'extirper de mon torse. Je sens mes poumons, déchirés par l'effort. Je suis assis. Je n'irais pas plus loin. Je regarde vers le bas. Je me suis pissé dessus. Je pleure. Suis-je donc si pathétique ? Si horrible à voir ? "Ne bougez plus !" s'égosillent-ils en vain. Je me penche pour vomir. J'ai mal. Pourquoi ne bougent-ils pas ? Pourquoi restent-ils derrière leurs véhicules. Auraient-ils peur de moi ? Non. Ils ont juste peur que je fasse des conneries avec le pistolet dans ma main.
Ce putain de flingue. Un Beretta 92FS en inox. Fabrication italienne. 15 balles 9 x 19mm Parabellum dans le chargeur, une dans le canon. Environ un kilogramme. Un kilogramme, et je l'avais oublié. Oublié, dans ma main. Je ne m'y connais pas en arme, mais je me renseigne avant d'acheter. Je me souviens. Parabellum. "Pour la guerre" en latin. Je crois. Je ne suis pas là pour la guerre. Je ne dois pas abandonner. Je dois me relever. J'appuie le canon du pistolet au sol. J'appuie ma main au sol. J'appuie mes genoux au sol. Je pousse de toutes mes forces. Je tousse. Je crache. Je pleure. Ils me regardent de haut. Même debout, je ne suis pas un humain à leurs yeux. Je ne suis plus un humain. Je n'ai pas envie de voir leurs visages. Ils me font peur. Les aléas des gyrophares m'éblouissent. Je fais une baisse de tension, tombe en arrière et me fracasse le crâne contre le sol. Je sens le sang couler, chaud, liquide. La tête est l'un des derniers endroits à être irrigués en cas de mort proche. C'est pour ça qu'il y en a autant. Une flaque autour de moi. Je me remets à pleurer. Non pas de fatigue mais bel et bien de tristesse. Un immense chagrin emplit mon corps. Ils ont raison de me regarder comme si je leur étais inférieur. Je le suis. En cet instant, je suis plus bas qu'eux. Mais l'être inférieur se doit de s'élever au rang de l'élite. Sinon, il n'est même pas qu'en-dessous des autres, il est en-dessous de tout. Il ne mérite même pas la vie. Alors, je me relève. Me tenant le plus droit possible. Le sang coulant lentement sur mes épaules. Mes sens se perdent. Je n'arrive plus à sentir mes extrémités. J'ai froid. "Posez votre arme !" postillonnent-ils. Non, je refuse. Ils ne doivent pas m'avoir. Je colle le pistolet contre ma tempe. Il est froid. Plus froid que moi. La balle est déjà dans le canon, pas besoin de l'armer. "Ne faites pas ça !" chantent-ils. Aux prémices de la mort, tout devient plus merveilleux et ont devient soi-même plus lucide. Je ferme les yeux.
Non ! Je ne ferais pas ça. Je ne mourrais pas comme ça. Je mourrais debout, comme un homme, mais pas de ma main. Ce serait lâche. Ce serait fuir. Et je ne fuirais jamais. Jamais. "JAMAIS ! Vous m'entendez !" Je les braque. Je pointe de mon arme ces êtres si supérieurs, ces fonctionnaires de l'état. Je pointe de mon arme mes calvaires, mes ennuis. Je pointe de mon arme mon passé, mon futur, et surtout, mon présent. Si je tire, ils devront tirer. Ils le doivent. C'est leur devoir. Et c'est le mien aussi. J'ai oublié la douleur. Ma main vacille, elle n'est plus apte à viser correctement. "BAISSEZ votre arme !" roucoulent-ils. Tout est plus beau. Tout est plus merveilleux. Je tire. Ce sera le dernier acte d'un homme. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ils me touchent. Une fois. Deux fois. Je m'effondre. Mais je suis heureux, je n'ai pas fuis, j'ai gagné. Ils ont perdu. L'espace d'un instant, eux, qui se croyaient si supérieur à moi, l'espace d'un instant, ils se sont rabaissés à mon niveau. L'espace d'un instant.