Partie II – Assiégé
Le noble entra à grands pas dans la salle du trône, complètement essoufflé. Harold Ier remercia sa bonne après un apport de vin.
- Qu’y a-t-il, messager ? Parle !
- Les Saxons ont regroupés leurs troupes, Majesté. Il sont à dix kilomètres du château, ils vont attaquer.
- Sont-ils nombreux ?
- D’après moi, au moins trois mille hommes.
Le Roi fut prit de colère.
- Informes-en le crieur public et les villages voisins, dit-il. Nous n’avons pas assez de soldats pour repousser une telle offensive.
Il lâcha instantanément sa coupe de vin, qui tomba au sol, serra ses deux poings, posés sur les accoudoirs de son trône, et fut alors perdu dans ses pensées. Il se demanda alors s’il n’avait pas fait une terrible erreur : il se doutait bien que si le château n’avait pas été attaqué au cours des deux dernières années, cela signifiait soit que l’ennemi ne se souciait plus de lui et de sa tyrannie – ce qui était très peu probable –, soit l’ennemi préparait une stratégie visant à le tuer. Le Roi ne répondait plus de rien. Il n’avait que pour unique pensée « Aurais-je condamné le château ? Aurais-je condamné notre royaume ? ».
Le crieur public, suite aux informations confiées par le messager, confia à tout le monde que les Saxons approchaient à grands pas, et qu’ils pouvaient arriver dans l’après-midi. Même si les villages voisins allaient apporter leur aide, tous ne seraient pas assez nombreux pour assurer la survie du château. Il fallait fuir. Il fallait s’en aller, loin d’ici. Mais le Roi, avec son sens du sacrifice, refusait d’abandonner. Il préférait mourir, selon lui, en héros plutôt que de fuir comme un lâche. Cependant, sa mort pouvait être une chose merveilleuse pour ses habitants. Ces derniers sont, dans la majorité, conscients que leur Roi a causé leur perte, et espèrent encore pouvoir vivre dans une période de paix, dans un château où un nouveau Roi serait magnanime, responsable et respectueux, et avec des gardes compréhensifs et protecteurs. Le Rohan serait ainsi un endroit paisible.
La cloche alertait les habitants. Dans un désordre immense, ils prirent des affaires en main, telles que des seaux d’eau ou de lait, des oreillers, des fourches, des bottes de foin… Mais d’autres prirent des armes, et rejoignirent la formation des rangs devant la porte de la forteresse. À l’Est et à l’Ouest, ils virent des petites troupes de soldats qui les rejoignirent aussitôt : les renforts des villages voisins. Une fine lueur d’espoir fut la pensée commune des chevaliers de Mornecour, même s’ils savaient que leur armée ne totalisait que cinq-cent hommes.
Vaast, qui avait rebroussé chemin et remonté sur son cheval, regagna les troupes de la cavalerie. Gauvain, qui commandait les troupes, fit cabrer son destrier, son épée levée de la main droite.
- Chevaliers ! cria-t-il. Notre Roi nous a condamnés ! Nous nous battons pour une cause perdue ! Mais affrontons les Saxons, laissons parler nos armes, et faisons honneur à notre royaume, à nos familles !
Les troupes crièrent, pour montrer leur encouragement.
Gauvain se retourna. Le vent devenait de plus en plus violent, et le tonnerre commença à retentit brusquement, suivi de quelques éclairs.
Harold 1er était encore dans la salle du trône, déserte et silencieuse. Il continuait de penser à son peuple, au Rohan. Soudain, Gautier entra brusquement.
- Sire, c’est affreux ! cria le conseiller.
- Je sais.
- Les Saxons sont à deux kilomètres, nos troupes sont prêtes.
Le Roi quitta son siège.
- Et les villages ?
- Nous n’avons reçu qu’une centaine d’hommes à eux deux…
Gautier tremblait.
- Sire ?
Il constata que le Roi versa une larme de son œil gauche. Ce dernier lui demanda :
- Va me chercher mon épée.
Le conseiller alla alors chercher l’arme du Roi, qui se trouvait à deux pas de celui-ci. Gautier la luit tendit des deux mains.
Le Roi prit alors son arme et, d’un coup brutal, décapita son conseiller. Son corps noyé dans le sang, il tomba à terre. À son tour, il enleva sa couronne dorée, et dirigea la lame vers son torse, avant de se transpercer et d’embrocher son cœur. Il cracha du sang, plusieurs fois, puis rejoignit le corps de son conseiller, baignant dans un rouge sombre et brillant.
Les Saxons étaient en vue. Les bruits sourds de leurs pas résonnaient à travers les plaines. Vaast fronça les sourcils, montrant un signe de haine.
Ils constatèrent au bout d’un moment que l’ennemi avait néanmoins stoppé sa marche. Puis, soudainement, ils virent un objet voler dans le ciel, dans leur direction. Une sphère noire.
Le boulet vint s’écraser brutalement sur le donjon. Ce dernier s’écroula, emportant avec lui les cadavres de Gautier et d’Harold 1er.
- Chargez ! s’exclama Gauvain.
Les cavaliers en première ligne, Vaast hurlait de toutes ses forces. Il vit de nouveau boulets bondir du sol et détruire le château. Il repensa alors à Dagaric Marbode, son ami, dans l’espoir qu’il ait fui avec les autres villageois.
Ils se rapprochaient à grande vitesse des Saxons, qui n’étaient plus qu’à environ six cents mètres d’eux.
Tandis qu’ils continuaient d’avancer, les soldats furent rapidement aveuglés par une pluie noire de flèches. Une grande partie fut stoppée sur place. C’est alors que les archers de Mornecour lancèrent à leur tour leur raid de flèches, qui fit de nombreuses victimes chez les Saxons. Ces derniers n’étaient plus qu’à une trentaine de mètres. Une vingtaine. Une dizaine. L’impact. Ce dernier fut d’une violence incomparable. Le choc de leurs armes en transperça plus d’un. Vaast, toujours sur son cheval, galopait à travers les hommes. Il réussissait à distinguer les alliés et les ennemis. Il criait, il frappait. Une décapitation par ci, un embrochement par là.
La bataille fut terrible.
Un chevalier Saxon utilisa sa hache pour couper une jambe au pur-sang de Vaast. Celui-ci, à terre, se releva rapidement, et pensa à ce qu’il allait devenir. Il esquiva rapidement les coups de son adversaire, puis lui trancha la gorge. Il sourit. Mais il subit un choc fatal, une douleur indescriptible. Il regarda sa poitrine, dégoulinante de sang, l’acier de son armure troué de part en part, tout comme son corps. Il se mit alors à pleurer, silencieusement. Seulement, ce n’était pas de la tristesse, ni de la déception.
Sa vision se troublait de plus en plus, les sons autour de lui s’entendaient de moins en moins.
Il s’écrasa par terre, vit ses alliés mourir, et le château à la proie des flammes. Il ferma les yeux, paisiblement, avec en lui la plus grande fierté qui soit : il a protégé la Terre Sainte.