Est un honneur ou une honte ?
Est-ce un crime ? Dois-je être fière d´être la croix sur laquelle cet homme va rendre son dernier souffle ? Je n´en sais rien. Je n´ai pas choisi mais été choisie. Lui non plus n´a pas choisi d´être ici aujourd´hui. Il n´a pas choisi de me traîner à travers les rues de Jérusalem, cette couronne d´épines sur la tête qui l´élance à chaque pas qu´il fait. Et la foule crie. Les femmes se lamentent sur son passage et se frappent la poitrine. Veulent-elles partager sa douleur ? Vos cris ne lui sont d´aucune utilité, aidez le plutôt à me porter, moi son lourd fardeau. Il semble que ces hommes en armures m´aient entendu, il désignent quelqu´un pour assister le Christ, un certain Simon de Cyrène. Et lui, doit-il doit il être honoré ou honteux ? Toujours la même question ce sera à la postérité d´y répondre. Après s´être arrêtée plusieurs fois pour délivrer quelques sages paroles à ces femmes tourmentées, nous arrivons enfin au Golgotha, le lieu du crâne, où je vais devoir accomplir ma tâche, passivement et contre mon gré. Jésus s´arrête, et levant les mains et les yeux au ciel il souffle : Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu´ils font. Il ne reçoit pour toute réponse qu´un coup au ventre, assené l´aide d´un bâton de roseau par un soldat. Trois autres hommes armés le rejoignent pour lui ôter ses vêtements et tirer au sort qui en héritera. Quel crime cet homme aux paroles si sages a-t-il bien pu commettre pour subir une telle humiliation ? Non, en vérité je devrais me demander de quel crime est-il accusé, car la justice est bien loin d´être infaillible et encore moins d´être juste; quel comble. Et à la troisième heure, nu, le Nazaréen est plaqué contre moi et ses bourreaux le lient à moi à grands coups de maillets sur les clous qui s´enfoncent maintenant dans sa chaire. Moi matière végétale pourtant inerte, je ressens sa souffrance. Il déverse à présent ses larmes écarlates, ses larmes de vie, qui coulent le long de ma paroi et, accusatrices, s´y imprègnent afin d´y laisser la trace éternelle du rôle que j´aurais joué dans cette ignoble exécution. On a inscrit quelque chose sur moi juste au-dessus de la tête de ma " victime". J´apprend ce qu´on a écrit quand un homme s´adresse à Pylate : N´écris pas " le roi des juifs" mais " cet homme dis : je suis le roi des juifs.". Ainsi on doute de la noblesse de cet homme ? Une âme noble vaut mille fois mieux qu´un sang royal. Et Pylate de répondre : Ce que j´ai écris, je l´ai écris. Mais la foule continue de huer le messie. Elle lui remémore sans aucune conviction les miracles qu´il a accomplit, se moque de lui, lui demandant de se sauver s´il le peut. Heureusement des femmes font bientôt remonter dans mon estime l´espèce humaine, en proposant du vin de myrrhe mêlé de fiel au condamné afin d´atténuer sa souffrance. Mais lui refuse. Et il continue d´être insulté. Il aurait mieux valu pour lui que la douleur le rende sourd. Même l´un des crucifiés se permet de calomnier l´un des plus grands prophètes de tous les temps. A partir da la sixième heure l´obscurité se fait sur toute la Terre. L´agonie dure longtemps mais à aucun moment une plainte ne s´échappe de la bouche du crucifié. Certains dans la foule attendent, d´autres pestent et d´autres encore pleurent. C´est le cas d´un groupe de femmes qui semblent particulièrement proches de lui. A la neuvième heure, une personne prise de pitié, de compassion, ou de remords, je ne pourrais le dire, une personne trempe une éponge dans du vinaigre la plante sur un bâton et la lui tend. Il boit. Puis il remue ses lèvres. Aucun son ne se produit. Tout le monde semble retenir son souffle. Un silence parfait règne sur le Crâne. C´est alors que le fils de Dieu expire. Une bref secousse parcourt le Golgotha et un soldat souffle, sans même avoir l´air de s´en rendre compte : Vraiment, cet homme était fils de Dieu. Qu´a t´il dit ? Pourquoi ne l´ai-je pas entendu ? Pourquoi moi, qui était la plus proche de sa bouche, n´ai-je pu entendre ses dernières paroles ? A qui étaient-elles destinées ? Quel message délivraient-elles ? La rumeur reprend dans la foule. Très vite je me rend compte que chacun a entendu quelque de diffèrent. Père, en tes mains je remet mon esprit. ; C´est achevé. ; Mon dieu, mon dieu, pourquoi m´as tu abandonné ? . Qui croire ? Mais est-ce que ceci a vraiment de l´importance désormais ? Des hommes en armes s´approchent des crucifiés. Ils leurs brisent les jambes pour ensuite les descendre de leurs croix. Quand vient le tour de mon cadavre divin, constatant que celui-ci est déjà mort, ils ne lui brisent pas les jambes mais lui transpercent les côtés d´un coup de lance. Il n´en sort que du sang et de l´eau. Fait prodigieux, mais plus rien m´étonne et plus rien ne m´étonnera jamais à présent. Un homme richement vêtu s´avance vers moi, vers nous, vers lui, et me retire l´homme auquel j´ai été uni des heures durant. Il l´enveloppe dans un linceul et s´éloigne, très vite suivi par la foule qui laisse le lieu du crâne désert.
Voilà j´ai accompli ma tâche. Je ne le reverrai sûrement jamais. Les morts n´ont pas coutume de redescendre parmi nous. Tout ce que je lui souhaite est de m´oublier le plus rapidement possible, et avec moi ces longues heures de lente agonie. Lui doit oublier, pas les autres. Tout ce que cet homme a subi et accompli au cours de sa vie devra être transmis de génération en génération pour ne pas qu´elles oublient. Mais moi on m´oubliera. Moi je ne deviendrai pas le symbole de tout un peuple, l´image même de la souffrance. On ne m´érigera pas de statues, on ne construira pas de lieux de cultes en mon honneur, je ne serai pas représenté sur des pendentifs, des vitraux, des tableaux.
Non. Enfin…quoique.