On m’aura souvent dit que l’avenir est comme un gigantesque gouffre, béant et infini. On me l’a aussi décrit comme un ensemble de routes tentaculaire, bordélique à souhait. C’est triste à dire mais je crois bien que je n’ai jamais cru en tout ça. J’y ai jamais vraiment pensé non plus, d’ailleurs. Mais là n’est pas la question.
L’aurore brûle sur l’horizon, au loin, tranquillement. Le long de mon verre une goutte glisse, se faufile et s’étend sur le bois tiède. J’essuie du pouce la trainée humide qu’elle y a laissée. La brise de mai caresse mon visage, chargée des floraisons et m’apaise. Le fond de l’air est chaud, doux. De l’autre côté du monde, quelques teintes obsidiennes croissent et se mêlent au bleu rougeoyant de ce milieu de soirée. Au-devant de ce brassage de couleurs, quelques nuages timides voguent et se chamaillent, esseulés mais heureux. Mon manteau est faiblement balloté sur ma chaise, quelques pièces y résonnent. De temps en temps, un fiacre passe, sabots et essieux donnant un concerto gratuit et un peu tapageur. Je souris involontairement.
« On bouge?
- Déjà?
- On a d’autres choses à faire, hein.
- Comme quoi? Enfin, y a vraiment quelque chose de si urgent que ça?
- J’te rappelle que Haz et moi, on n’est pas censé être là. Si on se fait choper par un pavetier, on est foutu.
- Mouais, j’suis officier, y a peu de chances qu’on vous demande quoi que ce soit.
- Peu de chances, c’est ça. C’est pas tes épaulettes qui vont te sauver si on vient nous demander nos papiers.
- Mais si.
La moue exaspérée d’Afézine élargit encore mon sourire, je me sens bien. La Cantatrice sert de lieu de rendez-vous pour les déserteurs que nous représentons, et, assis en terrasse, nous sommes presque seuls à nous prélasser ici. Encore deux jours à attendre, c’est ce qu’on nous a dit. « Le passeur n’est pas en ville, revenez plus tard, dans une semaine. Là il est en train de se planquer, il a les piliers au cul. », c’est facile comme excuse. Je suis sûr qu’ils temporisent la situation , histoire de voir si nous constituons une menace.
- Bon, allez, on rentre. Laissez, je vous paye les verres.
- Ca marche, on t’attend là.
- Vous faites pas choper, bande d’immigrés.
- Va te faire, déserteur de mes deux.
J’attrape mon long manteau d’officier en me levant et l’enfile rapidement, cachant mon révolver et légèrement mon sabre. Je siphonne le fond de ma bière et prends les leurs entre mes deux mains. Accoudé au bar, j’attends le gérant et j’observe mes deux amis à l’extérieur. Fez et Haz, sœur et frère, ils ont émigré ensemble, fuyant la chute des empires. Ils espèrent partir pour les Etats Libres, y tracer une nouvelle route rien qu’à eux et ne plus avoir à avoir peur, ne plus être un fuyard et un réprimandable. Ça va le faire, je le sens.
- Trois bières ?
- C’est ça. Voilà.
- Merci bien. Dites donc, c’est vous le déserteur ?
- Hein ? Euh, non. Enfin… Non, non, j’ai jamais déserté de ma vie. Quelle horreur de déserter, mon Dieu. Comment peut-on faire quelque chose de si affreux à sa patrie ? Diantre.
- Ouais, bref, le passeur est revenu. Si vous voulez encore vous, rendez-vous demain soir dans l’arrière-salle des Frères Louis. Ne prenez rien avec vous, surtout pas votre uniforme d’officier, ce sera qu’un simple briefing.
D’un sobre hochement de tête je le remercie, dépose les pièces sur le comptoir et m’en vais. Je passe la porte sans vraiment regarder où je me dirige, me passant la main dans les cheveux. Je réajuste mon col sans mot dire et prends la tête de notre petit groupe. Direction l’ailleurs.