Bonsoir ! Je poste ici le texte d'une amie qui aimerait avoir quelques avis supplémentaires. Je vous laisse découvrir, merci d'avance !
La Rose du Diable, « NE CHERCHEZ PLUS MON CŒUR, LES BÊTES L’ONT MANGÉ. »
Nous étions dans ma voiture depuis ce matin. Elle m’avait demandé au réveil de l’emmener quelque part, dans un endroit inconnu, loin d’ici ; un endroit où elle pourrait respirer. Elle n’avait pas voulu m’expliquer pourquoi, et je crois me souvenir que je n’avais pas cherché à comprendre. Depuis quelques temps, nous passions notre quotidien enflammé par les disputes et par la violence de cet amour qui me détruisait peu à peu. Mais je n’arrivais pas à la quitter, à la laisser tomber, à me retourner après lui avoir dit que je ne souhaitais plus jamais la revoir et que sa folie m’empoisonnait la vie. Alors, j’avais fini par me taire et par accepter. Nous étions sortis rapidement dans la pénombre de la nuit, elle dans mes bras, suivis de quelques bagages dans ma main gauche.
Je ne savais pas où aller exactement. De temps à autre, je jetais quelques œillades vers elle en sentant un nœud se former dans ma gorge. Elle dormait paisiblement. Ses longs cheveux noirs ébène encadraient son visage qui pâlissait de jour en jour. Je ne l’avais jamais vue aussi proche de la mort, et pourtant j’avais l’impression d’aimer un fantôme. Cela faisait des jours qu’elle ne mangeait pratiquement plus, et les maigres aliments qu’elle finissait par avaler ne restaient guère longtemps enfouis dans son estomac : elle profitait de mon absence pour recracher le peu qu’elle avait ingurgité. Et je me souvenais l’avoir retrouvée maintes et maintes fois dans la salle-de-bain, ivre de malheur, son cœur ravagé par la peine.
Je me demandais quelle aurait sa réaction si elle m’avait parfois retrouvé dans un tel état. Je me demandais si à l’instant-même, elle n’aurait pas déjà pris la fuite. Au fond, elle ne s’était jamais vraiment intéressée à l’espèce humaine, si ce n’était pour la mépriser et pour la rabaisser. Elle m’avait toujours dit qu’elle se haïssait avant tout, tout en me confiant comme à son habitude qu’elle se punissait de tant de disgrâce et de laideur. Mon regard se retourna alors vers ses bras dénudés : de nombreuses cicatrices se fondaient avec la couleur opaline de sa peau. Ses veines ressortaient et lui donnaient l’allure d’une reine. Je me surprenais même à la désirer dans son sommeil. Son sommeil sempiternel.
Son corps me manquait, impur ou non. Cela faisait longtemps que nous ne nous nous étions pas retrouvés. Je désirais son corps autant que ses lèvres. Je voulais son amour. Mais elle refusait ; elle refusait sans cesse. Elle répétait toujours qu’elle ne voulait plus me toucher, ni être touchée par qui que ce soit. Elle se disait maudite, comme si ceux qui osaient s’approcher d’elle finissaient par disparaître dans les tréfonds de la mort. Elle avait l’âme noire, son cœur était sauvage. Il broyait tout sur son passage. Elle était mon soleil mourant. Mais elle acceptait que je reste auprès d’elle, même si je ne savais pas pourquoi au fond ; même si je ne savais pas si elle m’aimait encore, ou si elle m’avait un jour aimé. Mes yeux désormais face à la route, je rapprochai ma main de son bras que j’effleurai doucement afin de ne pas la réveiller. Malgré son état cadavérique, son cœur crucifié et suicidaire, je la trouvais belle. Elle me faisait penser à un ange qui s’était brûlé les ailes et que je désirais sauver.
Les heures s’écoulèrent lentement. Et puis, elle se réveilla enfin tandis que la forêt dévorait la voiture par ses tons lugubres. Je sentis sa main dans la mienne qui donnait l’impression d’être emprisonnée. Mon regard se tourna vers le sien et je me sentis chanceux de porter des lunettes pour ne pas qu’elle se rende compte à quel point elle m’attirait comme elle m’effrayait. Ses yeux noirs et injectés de sang me menaçaient. Je retirai alors délicatement ma main tout en ayant le souffle coupé. L’atmosphère devint soudainement glaciale. Je la sentis s’apaiser un peu, puis elle cessa de me regarder. Elle se tourna vers la vitre où elle observa le dehors d’un regard vide et faible. J’avais mal pour elle.
La Rose que je connaissais n’existait plus, désormais. Je l’avais perdue. Elle était morte. A jamais. Et pourtant, je refusais d’y croire, et je pense que j’aurais tué pour la voir sourire une dernière fois. La Rose que j’avais eue l’habitude de connaître me manquait effroyablement. Je me souvenais de la première fois où je l’avais vue. Sa chevelure de ténèbres qui cascadait le long de son dos argenté que la robe noire dévoilait, me revenait en mémoire. Je me souvenais de ses prunelles mordorées ce soir-là, de ses lèvres rouges et de sa gorge marbrée qui riait aux éclats. Elle m’avait parue si chaleureuse, et pourtant si froide à la fois. Je n’avais jamais su pourquoi tant de mépris l’habitait, ni pourquoi son comportement envers moi était détestable. Je repensais à ses paroles qui un jour m’avaient étonné et qui m’avait fait pleurer intérieurement : mes mots l’avaient sauvée. Mais la mélancolie m’envahit de nouveau : je n’avais pas réussi à la sauver entièrement. Cela ne fut qu’en vain.
« Tu as bien dormi ? » demandai-je.
Elle ne répondit pas. Au fond, j’aurais dû m’en douter. Elle ne semblait même pas avoir entendu ma question, ni frémi au son de ma voix. Elle me donnait l’impression de ne pas exister bien que je sois bel et bien là. J’observai la brume qui s’installait peu à peu. Des frissons m’envahirent. Je sentais l’atmosphère devenir diablement électrique. Il se passait quelque chose en Rose. Oui, quelque chose se tramait. Je jetai une œillade vers elle : elle était pensive. Un peu plus vivante que d’habitude. Mais je me demandais ce à quoi elle songeait.