Une très courte nouvelle, sans prétention aucune.
Au moins, celle-ci est en lien avec l'univers que j'ai l'habitude d'exploiter
...
IBERION
2775
Rigel Cinq, secteur d’Ibérion.
- La porte est tombée il y a trente minutes, chef.
- Les pertes ?
- Difficile à dire … Chez eux, plus de six cent. Et chez nous, entre deux et trois cent.
- Merci, sergent. Vous pouvez disposer.
Le sous-officier s’éclipsa sans demander son reste. Lassé, le capitaine Loup Elien se retira dans la tente qu’il occupait alors, et se laissa tomber sans vergogne dans son fauteuil de campement. Une ombre passa sur son visage. Il cligna des yeux plusieurs fois, lançant son regard triste et usé à travers l’espace de son lieu de vie, et malgré la tension qui bandait chaque muscle de son corps, laissa le sommeil gagner sur sa vigilance.
Ibérion tombait deux fois. Dans la réalité, bombardée par les charges explosive de l’assaillant, et dans ses songes, minée par un mal étrange qui frappait chacun de ses habitants de folie et de peste noire, condamnant la cité à l’oubli et à l’abandon. Loup avait tout fait pour éviter cela, mais chacune de ses tentatives l’avait replongé dans l’une ou l’autre des faces obscures de l’avenir de sa ville. Et de dépit, il abandonna comme les habitants l’espoir de sauver des murs qu’il avait tant chéri.
Loup ignorait le temps. Il en avait perdu toute notion, et se contentait de voir chaque jour succéder au précédent, portant avec lui son cortège de morts et d’horreurs ambulantes. La dernière trouvaille qu’il avait observée se résumait à une souche de bactérie particulièrement résistante à tous les traitements antibiotique à la disposition de ses troupes. Les pneumonies et les gangrène avait alors déferlé sur les blessés, les pliant de douleur et les emportant vers une agonie gémissante où aucun médecin ne pouvait faire quoi que ce soit. Loup avait alors autorisé à achever les plus faibles, pour sauver le peu d’homme encore capable de défendre la place. Une place qui se résumait à un assemblage de murs et de tours gigantesques, capables de résister à tout. Une place qui était resté debout, exempte de toute intrus, jusqu’à ce que le sergent qui servait sous ses ordres vienne lui annoncer la nouvelle qu’il redoutait depuis bien longtemps.
La porte principale prise, Ibérion mourrait dans les heures suivantes.
Loup savait que ses ultimes instants sur cette terre se précisaient. Comme dans la brume, la forme des fantômes des êtres aimés se devinait au fond de ses pensées. Des fantômes grisonnant, livide et décharné, qui ouvraient leur bras malingre pour l’inviter à rejoindre la danse funèbre chantée en son honneur. Lui qui avait craint cet instant, il devait se rendre à l’évidence qu’il ne pourrait plus l’éviter. Même sa piètre tentative de sommeil se soldait par un échec cinglant. La ville bombardée n’était plus un lieu sûr, et bien trop vite, il se réveilla en sursaut, moite de peur, tremblant comme un chien fou.
- Maudite guerre, grogna-t-il en se relevant.
Loup Elien décida qu’il était temps de se vêtir en conséquence. Troquant son treillis et sa veste kaki contre une flamboyant uniforme d’apparat, il agrafa avec minutie chacune de ses décorations à la poitrine. Il bomba le torse, se sangla de son holter en argent, se recoiffa, et sortit de sa tente. Au détour d’une vitrine brisée, il pu apercevoir son reflet affadi. « C’est vrai qu’il me va encore bien », constata-t-il. Personne ne l’aurait blâmé d’avoir cédé à quelques démons vestimentaires, tandis que la fin de la guerre se devinait dans l’éclat trouble de l’aube naissante. Mais aucune troupe ne passa, chaque soldat encore présent dans la place bataillant auprès de murailles éventrées par l’assaut, rabattu par l’audace de l’ennemi.
A Loup ne restait que sa fierté.
Au détour d’un chemin troué d’obus, il tomba sur le sergent qu’il aimait tant. Il l’attrapa par les épaules, le planta sur place, et le dévisagea sans vergogne.
- Dites moi, sergent, trouvez-vous que j’en fasse trop ?
L’intéressé resta sans voix, secoua sans conviction la tête, et se dégagea avec douceur.
- Vous avez fait ce que vous pensiez juste, chef.
- Les hommes apprécieront-ils de me voir ainsi ?
- Sauf votre respect, je pense que vous devriez retourner auprès de votre camp, chef. Il y a un convoi qui s’apprête à quitter la ville.
Loup se mit à rire. Un rire discret, comme une grimace, qui n’effrayait pas le sergent. Même dans la folle horreur de la défaite, l’officier avait su garder ses habitudes.
- Sergent, je ne peux pas partir. Vous comptez tous sur moi.
- Mais, chef … La guerre…
- Tout est terminé, sergent. Tout est terminé depuis longtemps.
Et sans plus de solennité, Loup trouva la garde de son épée, qu’il enfourna avec raideur dans le ventre de son subalterne. Le sergent écarquilla les yeux, et chuta sur les genoux, le regard plongé sur ses entrailles dégoulinantes.
- Chef … Mais … Chef …
Loup essora la lame d’un moulinet propre à un homme de vingt ans. Il bascula le corps de son serviteur dans la poussière, et se jeta en avant, sans regret.
Loup Elien éprouva un remord manifeste cinquante mètre plus loin. Les paroles venaient de lui sans qu’il n’ait jamais pensé le moindre mal de son sergent. Son bras s’était abattu sans qu’il n’en donne l’ordre. Dans cette scène de traîtrise pure, quelque chose échappait à son entendement. Il ne pouvait vouloir la mort de qui ce soit dans cette affaire. Il avait sciemment choisi la désertion pour ne plus avoir à servir un régime qu’il estimait fantoche. Trente années au service d’une dictature mettant la religion et la technologie au centre de ses préoccupations l’avait rendu servile, courageux mais incapable de décider par lui-même. Il s’était battu pour échapper à une emprise terrible, qui mettait son esprit en cage. En fuyant, il avait espéré ne jamais retrouver l’horrible sensation de la possession. Mais à présent, face au crime atroce qu’il venait de commettre, il doutait plus que jamais d’avoir été en pleine conscience de ses gestes. A nouveau, un sourire fade barra son visage. Qu’avait-il espéré ? Un cyborg tel que lui n’aurait jamais pu gagner face à l’énorme machine qui l’avait engendré. Il avait combattu avec ses maigres moyens, il avait perdu.
Alors qu’une foule de soldat déguenillé se précisait devant lui, mélangés aux fantômes de ses ancêtres, il aperçut une dernière fois l’ombre d’un sourire sur un cadavre dressé, face à lui. Puis, comme un corbeau surgissant de la nuit, la malédiction de sa vie passée faucha son âme.
- Citation à l’ordre du mérite du capitaine Loup Elien, au motif d’acte de bravoure suite à la prise de la cité rebelle d’Ibérion. Les crimes de haute trahison et de désertion prononcés à son encontre sont déclaré nuls et non avenus. Le capitaine Loup Elien réintègre son bataillon, après la bénédiction des cybernautes pour le purifier de ses exactions envers ses frères d’armes #