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[Nouvelle] Cobras

Psyclo
Psyclo
Niveau 10
04 août 2013 à 14:36:40

Voilà bon je ne fais pas que de la SF, je tente d'autre trucs aussi de temps en temps et je vous propose cette petite nouvelle (3 page word) nommée Cobras, qui narrent les aventures d'une famille occidentale à la rencontre des mystères orientaux...

COBRAS

Jimmy agrippait fermement les mollets de sa mère tandis que la jeep s'enfonçait sans compter dans la moiteur tropicale. Originaire de Charleroi, il n'était pas habitué à une telle dose d'exotisme et ce qu'on lui avait présenté comme une promenade ressemblait d'avantage à une visite au musée des horreurs. Il avait déjà rencontré les araignées géantes, les babouins au cul rouge, les perroquets arc-en-ciel, les jaguars et cela l'inquiétait un peu ; il affrontait la nature pour la première fois de son existence, loin du confort occidental dont il jouissait pleinement à la maison.

La jeep rugissait, troublant ainsi la sérénité des habitants de ce royaume vert, vaste océan vert en partie épargné par la modernité et ses tracas. Le conducteur empruntait un chemin étroit creusé par ses précédentes visites, il n'avait pas froid aux yeux et semblait prendre un malin plaisir à contrarier les touristes belges. Installé sur le siège passager, le guide parlait un français approximatif, décrivant la foule d'espèces qui défilait à toute blinde et dans tous les sens.

« Vous pouvez voir les caïmans dans la rivière à gauche, des tapirs à votre droite et si vous levez les yeux vous pourrez apercevoir et entendre les hurleurs roux...»

Le père de Jimmy s'appelait Dirk. Pour organiser cette semaine de vacance dont il rêvait depuis longtemps, il avait économisé pendant plus de trois ans. A partir de là, rien ne pouvait entamer son enthousiasme, pas même la méchante chiasse qu'il se coltinait depuis le début du séjour à cause de l'eau non-potable qui coulait du robinet. On l'avait pourtant prévenu dans les brochures de l'hôtel. Sa peau était rouge vive, agressée par une multitude de coups de soleil. Les mains accrochées à son appareil photo, il matraquait le paysage, un sourire poupin aux lèvres.

« Vous pourriez ralentir un peu ? Demanda la mère de Jimmy. Nos photos vont être floues. »

Interrompu dans sa description méticuleuse, le guide se retourna pour dévisager la femme boursouflée et ruisselante de sueur : il n'avait pas l'intention de lui répondre. Comme il la scannait de haut en bas, il tomba rapidement sur Jimmy et la terreur qui baignait dans son regard le fit sourire.

« Tu as peur, petit garçon ? »

Jimmy hocha la tête à l'affirmative, enfonçant un peu plus ses ongles dans les cuisses de sa grosse maman. Il n'osait même plus regarder autour de lui, angoissé par l'idée que l'homme puisse ne pas être au sommet de la chaîne alimentaire, surtout pas dans ce genre d'environnement. Les arbres étaient si touffus et si hauts qu'ils ne laissaient passer que quelques minces filets de lumière et paraissaient gagner en densité au fur à mesure que la jeep s'engouffrait. Amusé, le guide alluma un cigarillo.

« Quand j'avais ton âge, je venais capturer des singes avec mes copains. On les ramenait au village et on les fouettait jusqu'à ce qu'ils meurent.
- C'est vrai ?
- Non, en fait on les pendait par les pieds et on les lapidait, ces saloperies. Tu sais, c'est vicieux, un singe. A un neurone prêt, ils auraient pu dominer le monde et faire de nous des bestioles de laboratoire, tu le savais, ça ?»

Jimmy était en âge de comprendre la cruauté des hommes et cela ne lui plaisait pas beaucoup, mais d'un autre côté, il fut un peu rassuré de savoir que cet homme basané pourrait le défendre en cas d'attaque, au contraire de son père qui ne correspondait pas vraiment à l'image du guerrier impitoyable, celui tous les mioches rêvaient d'avoir. « Quel grossier personnage » murmura sa mère, vexée. Dirk n'en avait que faire, il gigotait dans tous les sens.

« Jimmy, regarde ce caïman,dans le lac ! Il t'avalerait en une seule bouchée ! Si seulement Jacky voyait ça !
- Monsieur, je vais vous demander de vous calmer et d'enlever le flash de votre appareil, plus vite que ça. Nous allons aborder la partie la plus dangereuse de notre excursion »

Dirk ne releva pas la condescendance de son guide, il avait l'habitude avec son patron et ses collègues de bureau, au point qu'il jugea que c'était normal. Il se tut un instant et dégaina la brochure de l'excursion « sensation forte » coincée dans la poche arrière-gauche de son short.

« Après la rivière aux caïmans, la fosse à cobra ! »

Il s'exclamait comme un commentateur sportif et ça ne faisait rire que lui. Voyant que l'ambiance n'était pas à la plaisanterie, il attrapa l'épaule de son fils et le secoua énergiquement.

« T'as vu ça gamin ! La fosse à Cobra ! Ça change des ballades champêtres à Namur, n'est-ce pas ?
- Arrête, papa, tu vas les énerver.
- Votre fils à raison, taisez-vous un peu, c'est juste histoire de quelques minutes. »

Psyclo
Psyclo
Niveau 10
04 août 2013 à 14:36:58

Le moteur de la jeep poussa un dernier grognement et s'évanouit pour de bon. Le guide descendit, invitant la famille Vanems à l'imiter. A l’affût de la moindre facétie, Dirk sauta par au-dessus au lieu d'ouvrir la portière. Il s'écroula dans la terre d'une façon lamentable. Là encore, personne ne décrocha ne serait-ce qu'un rictus. Jimmy et sa mère avaient hâte que ça se termine, hâte de dériver dans la piscine d'eau de mer de l’hôtel, hâte de se goinfrer au buffet à volonté, qui ouvrait ses portes d'ici une heure et demi. Néanmoins, Dirk parut satisfait.

« J'ai toujours rêvé de faire ça , avoua-t-il en dépoussiérant ses vêtements souillés.
- Suivez-moi, restez les uns derrière les autres et surtout, lorsque nous serons dans la fosse , ne faîtes pas de gestes brusques. Les cobras sont impressionnants, c'est vrai, mais tant que vous ne vous montrez pas hostile, ils ne vous attaqueront pas.
- Papa, j'veux pas y aller.
- T'es homosexuel ou bien quoi ?
- J'veux rester dans la voiture. »

Furieux, Dirk se rapprocha de son fils jusqu'à ce que leurs nez se cognent et le foudroya dans le blanc des yeux.

« Jimmy, dit-il en brandissant son index, tu n'auras peut-être plus jamais l'occasion de voir des cobras. Dans dix ans, tu repenseras à ce moment, tu auras des frissons et tu regretteras ta jeunesse d'enfant gâté et trouillard ! »
Jimmy ferma les yeux ; c'était le seul moyen de ne pas être aveuglé par les postillons. N'ayant pas d'autre alternative et, encouragé par sa mère, il emboîta le pas du guide. Ils marchèrent durant quelques minutes sur une surface plane et envahit par tous types de végétaux avant d'entamer une descente par le biais d'un escalier terreux sculpté par la nature. Le chemin était étroit, parfois fragile : un seul mouvement et c'était la dégringolade. Pour éviter tout risque de chute, le guide tendit un bâton à Jimmy.

« Accroche-toi bonhomme, ça va aller. »

Sa mère fut contrainte d'abandonner, l'escalier ne pouvait pas supporter son poids. Elle regretta toutes ces années de frustration sexuelle compensées par l'excès de nourriture. Elle avait la ferme intention de prendre un amant comme partenaire minceur, dès son retour au pays. Elle et Dirk n'avait pas eu de rapport depuis octobre 2004, ça commençait à bien faire.

« Je remonte à la voiture, faîtes attention. »

La moustache de Dirk suintait d'une fine couche de sueur et une énorme auréole collait sa chemise à son dos. Au terme de l'escalier, la chaleur augmenta sensiblement, l'air était très lourd et Jimmy n'y voyait presque rien, il faisait très sombre. Quand son père lui prit la main, il ne broncha pas : l'angoisse mêlée à la moiteur de l'endroit le faisait suffoquer. Des sifflements fusaient, à droite et à gauche. Les cobras étaient ça et là, dressés sur eux-mêmes, capuchons déployés, prêt à cracher leur venin toxique à la gueule des intrus. Dans l'obscurité, Jimmy distinguait leurs écailles luisantes et leurs yeux déments. Inévitablement, il se pissa dessus.

« Ceux-là sont habitués à la présence des humains, déclara le guide, ils sont à peu près apprivoisés, mais pas totalement. En temps normal, vous seriez déjà mort.
- Voilà qui est rassurant. Vous pensez que je pourrais me rapprocher d'eux, pour une photo ?
- Oui, vous pouvez, mais n'oubliez pas d'enlever le flash.
- Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Jimmy, tu veux venir avec papa pour la photo ?
- Non merci, mais je veux bien la prendre.
- T'as vraiment pas de couilles. Tu m'agaces, tu le sais ça ? »

Sans dissimuler son mécontentement, il balança l'appareil photo et Jimmy le rattrapa de justesse. Armé d'un courage imparable, Dirk gonfla sa cage thoracique en réponse aux serpents qui s’élevaient pour le défier, se retourna, s'accroupit et prit la pose : sourire à s'en décrocher la mâchoire, pouce levé et muscles bandés.

« C'est bon, tu peux y aller. »

Jimmy s’exécuta et il y eut un éclair lumineux. Jugeant que cela nuirait probablement à la qualité de l'image, Dirk n'avait pas désactivé le flash. Il hurla. Les cobras lui sautèrent dessus, il ne pouvait pas s'en sortir.

« Aidez-moi ! »

Dix ans plus tard, périphérie de Bruxelles.

Seul dans son loft, Jimmy fut soudainement submergé par la nostalgie. Après avoir feuilleté quelques pages de l'album photo qui moisissait sous son lit, il retrouva le cliché. Son père, l'air vaillant, le pouce en l'air, les yeux pétillants. Les serpents, noirs et hostiles, l'encerclant comme une proie naïve. Il entendait encore leurs sifflements. Cela lui procura un frisson désagréable. Après ce macabre épisode, sa vie avait beaucoup changé. Sa mère s'était remarié à un riche avocat et avait perdu une vingtaine de kilos. De ce fait leur train de vie s'était rapidement amélioré : le salaire de l'avocat était trois fois supérieurs à celui de son pauvre père. Des voyages en terre exotique, il en fit d'autres, beaucoup d'autres, mais aucun ne lui laissait un souvenir aussi amer, à part peut-être celui où leur avions avait dû se poser d'urgence à cause d'une tempête électrique. Décidément, son père n'avait rien d'un héros. Il était banal, presque affligeant. Mais dans son regard luisait quelque chose que Jimmy ne parvenait pas à déceler chez les autres, si bien qu'il prit un certain temps avant d'être capable de la définir correctement : c'était la lueur d'un homme qui avait foi en la vie au point d'organiser un concours de celui qui pisse le plus loin avec la mort.

Songeant à cela, il dû se retenir pour ne pas l'admirer.

PierreRapsat
PierreRapsat
Niveau 10
04 août 2013 à 16:52:36

Sympa ce petit texte. Bien écrit, comme dans ta précédente nouvelle SF j'ai bien aimé ton style. On ressent un côté humour noir et touchant en même temps, c'est assez intéressant.

Lire des noms de villes comme Charleroi ou Namur, même si c'est pour représenter une famille "beauf", est toujours plaisant pour moi. :noel:

Alors bon, même si on devine vite que le père va y passer (je pensais que la mère allait connaître le même sort au début) on prend plaisir à lire ta nouvelle. On se doute que le gamin survivra parce qu'il semble le plus réfléchi de tous, j'ai du mal parfois avec les gamins moralisateurs dans les histoires ça me dérange un peu.

Mais la fin vient rebalancer tout quand le gosse regarde la photo de son père, je m'attendais pas à lire ça du tout. C'était bien vu.

N'hésite pas à recommencer d'autres textes comme ça, c'est sûr que tu n'es pas doué qu'en SF mais aussi en nouvelles plus réalistes comme celle-ci. :ok:

dadlow
dadlow
Niveau 6
05 août 2013 à 16:35:38

Salut mon cher psyclo, je tiens a te dire que tu a fait du bon boulot malgré une histoire un peu cliché au début mais seulement le début car la suite est excellente et la fin est juste génial.

Enfin je tiens a dire du trés bon boulut et essaye d'eviter les clichers mais le reste est trés bon alors voila.

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
18 août 2013 à 14:39:04

Yop.
Moi je n'ai pas tellement aimé la fin, je la trouve un peu déplacée. Souvent les gens sont minables jusqu'au bout, je ne vois pas la nécessité d'ajouter un aspect transcendant incongru dans un tel texte.

Sinon, j'ai bien aimé, ça se laisse lire.

Psyclo
Psyclo
Niveau 10
20 août 2013 à 20:54:32

héhé visiblement tu as un problème avec mes fins ! J'avoue que c'est mon point faible ^^

par contre pour le coup, je comprends pas trop ou tu veux en venir en disant "souvent les gens sont minables jusqu'au bout" peut-être parce que le message du texte est "aussi minable qu'on puisse être, on est toujours un héros à sa manière" ... à cogiter lol

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
20 août 2013 à 21:30:49

Justement, je m'oppose au message. Je dis que la plupart du temps, les minables sont vraiment minables, et même pas héros. Alors tenter de faire un héros à partir d'un regard lancé juste avant de mourir, je trouve ça un peu facile comme fin.

Psyclo
Psyclo
Niveau 10
20 août 2013 à 22:27:27

tu as l'air d'avoir une définition très claire de ce qu'est un minable.

Déjà, pour moi un père de famille qui travaille pour offrir à son fils des voyages et des sensations fortes est loin d'être un minable, mais bien au contraire, un héros. C'est aussi cela que dit la nouvelle. Un homme qui n'a pas vraiment réussit sa vie mais qui veut être vu par son fils comme un héros, quoi de plus beau, de plus touchant ?

Nous n'avons donc pas la même définition de ce qu'est un minable.

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
20 août 2013 à 22:34:21

Non mais ce qui m'ennuie, c'est que tout du long tu le fais passer pour un idiot, et là avec une dernière phrase sans rapport avec le reste tu essaies de nous arracher des larmes. Je trouve que c'est vraiment en rupture avec le reste. Et surtout je n'aime pas du tout qu'on essaie de m'arracher des larmes (surtout de manière aussi artificielle).

Psyclo
Psyclo
Niveau 10
20 août 2013 à 23:03:17

ah d'accord oui je vois mieux ou tu veux en venir :)

En y repensant et comme je travaille actuellement sur un roman du point de vue d'un enfant, je me dis que j'aurais peut-être dû écrire celle-ci à la première personne car c'est vrai que le narrateur juge Dirk un peu trop grossièrement c'est vrai, caricature du barraki belge sauce dikkenek.

bon c'est vrai ça manque sans doute de panache et d'ambition, disons que j'ai voulu donner à la fin un ton très ironique, c'est un peu mon style, mais là je me rends compte que ça fait plus baclé qu'autre chose.

merci pour ta lecture attentive en tout cas :)

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