Voici une nouvelle dont le titre annonce le thème ! Pour paraphraser un écrivain bien meilleur que moi, j'espère que vous aurez un petit intérêt à lire cette nouvelle, comme on a de l'intérêt à lire le journal.
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Désert ! Vide ! Mort ! Le processeur de pensée d'Iselia n'avait eu besoin de recourir qu'à ces archétypes pour décrire la situation de cette pauvre planète dont personne ne semblait vouloir. Pour un androïde, il s'agissait de quelque chose de tout à fait immoral : ne pas créer d'êtres vivants là où c'était possible était un génocide de potentialités. La différence entre ça et un vrai meurtre de masse n'était qu'une affaire de conjugaison : est, était, sera. Dans tous les cas, des espèces entières étaient privés du don de la vie. Et voici qu'on lui avait confié la création d'une biosphère. Mais ce serait dur. Il n'y avait guère que de la roche et de l'eau ici.
— Ca risque de prendre un certain temps.
— C'est toujours comme ça, Vargys. Tu ne vas tout de même pas te décourager ?
— Bien sûr que non, répondit l'androïde vaguement agacé. J'ai une tâche à accomplir, et je ne déçois jamais mes employeurs.
— Admets-le. Tu crèves d'envie de voir ce que tu pourras engendrer ici.
— Mouais... J'ai déjà fait ça pas mal de fois, tu sais. Alors une de plus ou de moins, tout ce que ça va changer, c'est me faire gagner quelques crédits.
— Tu n'as pas changé depuis l'école neuronique. Toujours à tout garder pour toi même dans les simus d'équipe.
— Bah, quelle importance ! Finissons ça vite fait, j'ai besoin d'empocher mon fric le plus tôt possible.
Ils configurèrent la grosse machine circulaire qu'ils avaient amené depuis le vaisseau, qui produisit rapidement une grande quantité d'ARN, la base du processus d'abiogenèse. Les molécules créées furent envoyées dans l'océan, et Vargys remplit son rôle d'observateur, pendant qu'Iselia remonta dans le vaisseau pour calibrer l'auto-pilote afin qu'il leur permette de revenir à la planète-mère. Tout ce qu'il avait à faire, c'était vérifier que l'ARN supportait les conditions de température et de pression de cet environnement hostile. Quand ce fut fait, il rejoignit sa collègue et amie mais celle-ci lui annonça un problème.
— Le réacteur hyperespace déconne, on a dû se faire toucher par une saloperie en passant par la ceinture d'astéroïdes.
— Hé merde. Tu crois que tu peux le réparer ?
— Oui, je sais me débrouiller. Ca risque de prendre une heure ou deux.
Sur ces paroles, elle s'éloigna à l'arrière du vaisseau, pendant que Vargys regardait un drama traitant d'un enfant colosse, qui s'apitoyait sur son sort après avoir découvert que les balles avec lesquelles il jouait aux football étaient des planètes peuplées de milliards d'individus, qu'il avait massacrés sans même savoir qu'ils existaient. Quand ce fut terminé, il s'étonna qu'Iselia ne soit toujours pas revenue, et se demanda pourquoi elle mettait tant de temps ; il se rendit à l'emplacement du réacteur pour savoir ce qui se passait. Mais elle avait disparue, alors que l'ordinateur de la pièce montrait un signe d'activité récente.
— Bon dieu de merde... se dit-il alors qu'une pensée funeste lui traversait l'esprit sans qu'il n'ose se la formuler clairement.
Ce qu'il redoutait fut confirmé lorsqu'il inspecta les opérations effectuées sur l'ordinateur : il y avait les traces d'une connexion à Raziel, l'ordinateur-mère de la société androïde, contenant tout le savoir accumulé par cette espèce depuis sa création, dont l'accès était interdit aux citoyens de leur classe, mais des failles existaient. Il monta immédiatement dans une navette et se posa sur la planète, là où ils avaient installé la machine. Iselia se tenait debout à côté d'elle.
— Je pense que cette planète va être amusante, fit-elle avec un sourire espiègle.
— C'est tout ce que tu as à dire ? Tu pourrais subir la peine de vie pour un crime pareil ! On t'enfermerait dans un corps biologique !
— Tu as donc compris où je voulais en venir. Si tu veux mon avis, les lois, c'est très surfait. Tout ce que j'ai fait, c'est piocher quelques informations dans une base de données pour peaufiner le travail. On a le pouvoir de définir des lignes directrices pour l'évolution via le logiciel de l'abiomachine, alors autant s'en servir. Tout cet ARN va muter, encore et encore, et d'ici quelques milliards d'années, il y aura des espèces assez intelligentes pour qu'on puisse dialoguer avec. C'est pas mal, non ?
— Mais on est seulement censés créer la vie ! Pas des espèces intelligentes ! Tu sais très bien ce qui arrive quand on tente ce genre de choses.
— Je sais. Mais je pense qu'à long terme, c'est meilleur pour notre civilisation. Ça nous offre plus d'options.
— Je ne vois pas à quel genre d'options tu penses, dit Vargys consterné. C'est toujours pareil. Chaque fois qu'on a tenté le coup, l'intelligence des espèces que nous avons crées étaient en déphasage avec leurs sentiments et leur moralité. Les individus qui les composent sont pleins de contradictions, mentent aux autres et à eux-mêmes et semblent tout faire pour se détruire mutuellement, alors qu'ils appartiennent à la même foutue espèce. Ça tient un moment, et ça finit par éclater en morceau. Ils pourraient même nous découvrir et devenir hostiles envers nous. C'est d'ailleurs bien pour ça que c'est devenu illégal.
— J'ai confiance, cette fois. Je suis sûre que ça va marcher. Mon intuition me le garantit.
— Connerie d'intuition féminine ! Qui a eu l'idée d'encoder un truc pareil dans vos neurones ? Je devrais te dénoncer à la fédération et mettre fin à cette ridicule expérience tout de suite.
— Fais-le donc, rétorqua Iselia avec un sourire assuré.
— Je le fais ! Regarde ! J'active mon module de communication interstellaire !
— Hé bien, j'attends.
Vargys prit un air contrarié, tenta d'avoir l'air menaçant, et tous deux restèrent immobiles, sans parler, pendant une dizaine de secondes. Puis Iselia éclata de rire.
— Merde ! Je peux pas faire ça...
— Je te connais bien. On a passé trop de bon temps ensemble à l'époque pour que tu me balances comme ça.
— Mais ce que tu as fait, c'est tout de même une grosse erreur. Je vais trouver un truc.
Il rumina ses pensées, tourna en rond pendant une heure, s'assit à côté de l'océan, et un déclic se produisit dans son esprit.
— Ça y est, je sais ! Quand une espèce intelligente apparaîtra, on pourra s'arranger pour qu'elle ne nous emmerde pas !
— Ah oui ? fit Iselia sincèrement intriguée.
— Il faudra leur donner du libre-arbitre, mais juste un peu. De quoi leur donner l'impression de penser par eux-mêmes, alors qu'on les aura formatés avant. Il va falloir leur raconter des histoires auxquelles ils adhéreront pour leur faire adopter des processus de pensée bien précis. Tiens, dis-moi ce que tu penses de ça : au commencement, il y avait un jardin, et dans ce jardin, un mâle, une femelle, et un arbre sur lequel poussait le fruit de la connaissance, dont la consommation était interdite par Dieu à ce couple. Mais la femelle, curieuse et pas très futée, décida d'en manger un morceau malgré tout. Elle réussit à convaincre le mâle de faire de même, et ils devinrent savants au prix d'une grande honte, et de l'apparition d'une multitude de formes de souffrance dans leur vie. De là naquit une lignée d'êtres auxquels ce Dieu confia des lois qu'ils devraient respecter sous peine de morfler encore plus. Ça tient la route, non ?
— Tu manques vraiment d'imagination, tu n'as fait que recycler ce qui s'est passé aujourd'hui avec ton esprit tordu. Et ce n'est pas très subtil, cette critique envers moi, fit-elle plus amusée qu'outrée. Cela dit, ça a l'air d'un compromis honnête... Tu penses que ça peut marcher à long terme ?
— On n'a pas vraiment d'autre choix. Sans référentiel absolu, ces pauvres types vont être complètement paumés. Même avec ça, la situation ne sera pas idéale. Ils vont probablement se massacrer les uns les autres pour pas grand-chose, juste parce que ça les amuse, dans le fond, mais au moins on pourra réguler un peu ça avec les mythes. Et au pire, on les actualisera de temps en temps si c'est nécessaire.
Tous deux satisfaits de ce plan, ils regagnèrent leur vaisseau, se demandant dans combien de millions d'années allait apparaître le premier peuple qu'ils allaient devoir éduquer.