La mort est un poison insidieux. Elle décime en nos sens de brefs souvenirs , des images d'un quotidien passé ,condamné à ne jamais devenir Habitude . La ciguë , dévore peu à peu l'esprit , les sens. L' Homme commence tout d'abord à confondre les moments réels des moments souhaités.
Puis viennent les regrets , profondeur du désir nous poussant à rechercher ce qui est irréalisable. Comment peut-on espérer partager des moments de vie avec la Mort ?
La mort , si subite , ne nous laisse du défunt que des objets. Le matériel survit à l'essence et au corporel : - « ceci est vôtre père » . Disposés sur la table de la gendarmerie , quelques affaires. Un téléphone portable , un chargeur , des clefs . Voici ce qu'il reste de l'Homme après la mort. Des objets , sans importance. Alors fonce mortel , cours acheter les plus beaux objets , car ceux-ci seront ta postérité. Le témoignage de ta vie se fera dans des objets qui ne fonctionneront plus sans toi.
Les souvenirs reviennent en ouvrant l'album photo , figé à jamais dans l'éternité : ton portrait.
Les larmes contrastent ton sourire. Les images seront encadrées , misent dans des portefeuilles , imprimées parfois sur des t-shirts . Tu seras présent dans les cœurs uniquement comme une représentations, plus jamais le Vrai toi. Il n'y a plus d'évolution possible. Je vois qui tu fus , qui tu es devenu, mais je suis dans l'impossibilité de voir qui tu seras. La mort devient en ça insupportable. L'endeuillé ne peut plus se représenter un futur proche , car dans celui-ci , il est Seul. Solitude , solitude résonne , absence , désir, manque, regrets. Les regrets , symptôme emblématique de la mort.
Il faut faire son deuil , mais le deuil ,n'est rien. L'impuissance de l'Homme face à la Fin est une aporie . Les vies de ceux qui restent deviennent alors comme un métronome déréglé , calme , tristesse , calme , calme , tristesse. La mort , omniprésente , voir omnipotente. Alors on s'occupe , on tente de fixer notre attention sur des objets , sur des personnes, mais les moments de vides sont terribles . Seuls dans nos chambres , nous recommençons à penser. Il faut cesser de penser ! Arrête ! La tristesse : une infection. Pire qu'un cancer , des cellules de désespoir se démultipliant à l'infini.
J'ai pris une photo. J'ai choisi celle où tu souriais le plus. J'ai pris ce fragment de bonheur. Il ne reste plus que ça. Ça et ces objets stupides pour lesquels les autres se déchirent.
Le deuil est bien vite corrompu par l'aspect pécuniaire. Les pompes funèbres ont chaque jours une nouvelle clientèle , facturant des enterrements miteux à bas prix. Les papiers du défunts sont restitués à la famille. C'est comme un journal de bord , toute sa vie se situe sur ses bouts de feuilles que tous les organismes s'acharneront à vous demander. Votre père se résume alors à des pages. Une poignée de signes , souvent arithmétiques. - 20,000 euros. Votre défunt devient un nombre . Un nombre exorbitant que tout d'abord on ne comprend pas. Puis ce père se transforme en une question. « Comment en est-il arrivé là ? ».
Repasser devant les lieux comme ci ceux-ci possédaient la mémoire de son passé. Je marche dans la rue en te reconnaissant dans tous les visages que je croise. Je te fais renaître en espérant te voir de nouveau. Vil illusion. En regardant loin dans les intersections j'ai l'impression que tu vas te retourner et me sourire.
Un K-way multicolore … Une sacoche , un portable qui sonne … Un portable qui sonne. « Bonjour monsieur ***...
-Monsieur *** est mort.
-... Toute mes condoléances. »
La mort se résume à cette phrase qui est sans cesse répétée.
Comme un martèlement continu.
On se plaît à vous rappeler qu'il est bel et bien mort. On ne vous laisse pas espérer.