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[Fantasy] Grou.

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
04 juillet 2013 à 16:15:23

La neige crissait sous les bottes de cuir, un vent violent sifflait dans les fentes des casques. Les soldats sentaient la morsure du froid dans chaque défaut de leur armure. Ils étaient sortis de la forêt voisine il y a quelques instants, quittant avec regrets la chaleur de leur feu de camp. Une fois de plus, ils devraient attendre.
Un homme se détacha du rang et avança vers la porte du village, s’efforçant à grand-peine de conserver une allure digne alors qu’il s’enfonçait jusqu’aux genoux dans la poudreuse. Il s’arrêta quelques mètres devant les battants en bois noir. En levant les yeux, il aperçut le vieillard qui attendait, juché sur la tour de guet au-dessus de l’entrée. Le blizzard était trop intense pour distinguer les traits de son visage, mais sa posture était sans équivoque. Il ne cèderait pas.
Gagné par le découragement, l’émissaire mit cependant ses mains en porte-voix et hurla :
« Dites-nous où est votre fils, Artifald ! Le temps que nous vous avons accordé est écoulé. Dites-le nous ou nous détruirons ce village jusqu’à la dernière pierre ! »

Puis, haletant, il tendit l’oreille pour une réponse. Pendant un temps, seul le chuintement des rafales lui répondit. Enfin la voix puissante de l’ancêtre lui parvint.
« Nous vous avons fait attendre, homme de l’Ouest. Nous vous avons fait attendre jusqu’à aujourd’hui. Je sentais venir une vague, une redoutable déferlante. Elle s’est fait désirer, mais aujourd’hui la voilà. Votre insupportable présence va prendre fin. »

A ces mots, le visage du soldat se décomposa. Il avait compris et fit volte-face : à l’endroit où se trouvaient ses compagnons une seconde plus tôt ne subsistait qu’une surface glacée étrangement aplanie. Une autre rafale de vent et il ne resta plus que la légère empreinte de ses bottes dans la neige. Bientôt toute trace fut effacée.

Quand il fut clair que tout était fini, un homme jeune monta dans la tour de guet, aux côtés du vieux chef. Contemplant la plaine maintenant immaculée, il interrogea :
« Artifald, vous savez que ces hommes appartenaient à la Juste Garde. Leur roi ne les aurait pas envoyés s’il n’était pas dans la plus grande difficulté. Que se passe-t-il à l’Ouest ? »

Le vieil homme eut un soupir résigné.

« Les hommes de Pol ne font pas le poids face à la puissance des Lamiens. L’Histoire les entraîne peu à peu vers la chute. Ils savent que le cours des évènements ne peut être inversé que par un seul homme, d’où leurs supplications ; mais l’envoi de cette compagnie d’élite était une mesure désespérée. Le Juste sait bien que je ne possède plus aucune information sur Grou depuis bien longtemps. D’ailleurs, personne à ma connaissance ne peut se targuer de savoir où il est. J'ai envoyé ces soldats directement dans le palais d'Opola, et les généraux sauront fort bien interpréter le message. »

Les deux hommes restèrent un moment accoudés à la rambarde. Le Juste n’enverrait pas de représailles, car son amitié avec Artifald lui interdisait de mettre ses menaces à exécution ; l'émissaire de la Garde avait menti en prétendant qu'ils brûleraient le village. Mais ces troupes envoyées si loin dans l'Est glacé étaient le premier signe de la guerre qui allait bientôt secouer les prairies prospères de l’Ouest. Une guerre qui ne manquerait pas de toucher cette petite enclave indépendante qu’était Aornfold, le village où l’homme qui pouvait changer le monde était né.

~~ Deux milles kilomètres au sud-est : dans les plaines verdoyantes du Royaume de Pol.

Le boulet de canon, d'un noir mat, fendit la plaine en direction de Subor. Suivant sa trajectoire inéluctable, il passa au-dessus d’un des nombreux champs abandonnés, où la récolte pourrissait sur pieds en l’absence des fermiers. Survolant un récent champ de bataille, il projeta une ombre fugace sur les cadavres des derniers soldats ayant tenté une sortie. Enfin il approcha des murailles suboriennes.
Cependant il ne visait pas les remparts : les assaillants de la cité avaient décidé de cibler les habitations en pratiquant le tir en cloche. Ainsi leur commandant pensait allier la terreur du pilonnage des habitations à la famine provoquée par le siège, et précipiter la reddition.
Le projectile, dédaignant les murs de pierres déjà à moitié éboulés, plongea sur le quartier des artisans. Il s’écrasa avec grand fracas sur le toit d’ardoises rouges d’un artisan potier, réputé dans toute la ville pour la solidité de ses créations mais aussi pour son intransigeance à l’égard des mauvais payeurs.
Par malheur, la fille du commerçant se trouvait à cet instant au premier étage de la maison : elle s’occupait de la correspondance de son père, illettré. Le boulet fit s’effondrer la charpente, écrasant le corps de la jeune femme sous une pluie de débris. Le potier, qui avait échappé au désastre car il discutait avec un ami devant sa maison, se précipita dans les décombres pour la retrouver. Après plusieurs minutes de recherche fébrile, il ne parvint à extirper le petit corps sanglant des ruines que pour voir sa fille rendre son dernier souffle.
A genoux sur les gravats, contemplant sa vie réduite en miettes par une guerre dont personne n’avait voulu, il leva les yeux vers les montagnes lointaines, qu’on apercevait par-delà les murs de la ville. On disait que le salut viendrait de ces hautes cimes, qu’une gigantesque déferlante en descendrait pour balayer les injustices de la plaine. N’avait-on pas déjà assez souffert ?

Au-delà des remparts, à quelques cinq cent mètres au sud de la cité, le colonel Antiome se réjouissait du succès de sa nouvelle tactique. Bientôt Subor rendrait les armes et la ville serait sienne. Une étape indispensable dans l'encerclement de la capitale que les différents régiments avaient mis en place.
Le camp était placé sur une modeste colline, hors de distance des arbalétriers ennemis. Les cinq canons profitaient ainsi d'un angle de visée idéal sur la ville en contrebas.
La ville, située dans une province intérieure du royaume de Pol, n’était pas habituellement frontalière : surprise par les avancées lamiennes, elle n’avait pas eu le temps de se doter d’installations militaires dignes de ce nom, et les assaillants avaient pu prendre pied sur des places stratégiques de la plaine.
Mille cinq cent hommes vivaient dans les baraquements, attendant la reddition ennemie. Car il n'était pas question d'assaut : Antiome aimait ses hommes et il n'appréciait guère les boucheries inutiles.
Le colonel regardait ses canons brillants sous le soleil, tandis que les artilleurs s’affairaient à les nourrir de poudre et de métal. Par leur puissance destructrice, ils le faisaient avancer lentement et sûrement vers la victoire à mesure que la cité sombrait dans le chaos. Il songeait à aller encourager les canonniers quand son aide de camp surgit devant lui.
« Colonel, les mages sont formels : la vague est enfin arrivée à notre niveau et sera disponible dans les minutes qui viennent. Ils suggèrent d’anéantir ce qu’il reste des remparts avec une onde de choc classique.
- Non, Farul. Je ne vais pas gaspiller cette énergie tant attendue pour détruire ces murailles misérables. Dis-leur d’envoyer une flèche de mort sur le gouverneur, comme prévu. D’après mes espions, une grande part de la résistance tient à sa popularité. C’est un proche du Juste, il sait comment soulever les foules et motiver ses troupes. Sans lui je ne leur donne pas deux semaines avant de se rendre.
- Bien, mon colonel. »

Le lieutenant repartit vers la tente des mages, située à l’écart des baraquements ordinaires. Il y resta quelques minutes, puis ressortit en trombe, l'air affolé. Oubliant toute formule de politesse, il courut vers Antiome et s'écria :
« Les mages ne peuvent pas utiliser la vague ! Elle est bloquée ! L'un d'eux s'est évanoui en tentant de forcer le blocage ! »
- Allons, Farul, c'est impossible. Personne ne peut... »

Il s'interrompit, comprenant enfin. Et il se demanda ce qu'il avait pu faire pour déplaire à un homme qui, disait-on, ne prenait jamais partie pour quelque camp que ce soit.
La gueule des canons s'incurva lentement vers le sol, tandis que le métal rougeoyait. Tous les hommes portant un casque métallique se mirent subitement à hurler de douleur, provoquant une atroce cacophonie. Les soldats se convulsaient par terre, tentaient d'arracher les sangles en se brûlant les doigts. Le colonel lui-même dut arracher les médailles de son uniforme, celles-ci le torturant déjà à travers l'étoffe.
Dans un coin relativement désert du camp, un homme portant l'uniforme règlementaire marchait d'un bon pas vers la porte principale. Antiome, qui cherchait désespérément le coupable de cette catastrophe, courut à sa rencontre et le retourna violemment en agrippant son épaule. Mais il s'agissait seulement d'un de ses hommes, qu'il avait vu le matin même charger en poudre les pièces d'artillerie. Il le laissa donc partir.

Le lendemain, quand il se remémorerait cet épisode, il se rendrait compte de ce qui lui avait échappé dans la panique : L'homme portait casque et gants de métal, et ne les avait pas retirés.

Scarytaupinet
Scarytaupinet
Niveau 10
05 juillet 2013 à 00:33:51

Désolé j'pourrai pas critiquer ce soir, j'ai quelques empêchements persos :-( Demain pour sûr!

Godrod
Godrod
Niveau 10
05 juillet 2013 à 20:58:12

J'ai beaucoup aimé, la vague semble être une forme de magie inhabituelle mais intéressante, les pays en guerre est un classique mais c'est que le début et je suis sur que l’influence de Grou (peut être l'homme aux gants de métal ?) ne va pas tarder à jouer un role dans tout ça !
Mon seul point négatif concerne le potier, je vois mal comment à défaut d'être tué, il n'a pas été blessé alors que dans une explosion comme ça il y a des éclats de par tout !
Sinon j'attend la suite parce que l'histoire m'intéresse vraiment beaucoup !

Scarytaupinet
Scarytaupinet
Niveau 10
09 juillet 2013 à 16:54:00

:up:

Allez, hop, je relis une 3ème fois et je commente.

Bon, faut dire qu'on en bouffe de la fantasy, de l'heroic fantasay et tout ce genre de truc sur ce fofo et je dois avouer que j'ai jamais été très friand de ce genre de textes. Mais il faut des exceptions. Donc, oui, j'ai aimé ce texte.

J'ai bien aimé cette atmopshère sereine d'un siège déjà gagné sur le papier, à peine commencé sur la pratique. Le général philantrope, c'est un peu cliché mais c'est manié de ma bonne manière donc c'est un personnage attachant. Le petit retournement de situation final est rondement mené, bien qu'un peu trop court à mon goût.

J'ai dit plus haut que j'aimais pas forcément la fantasy pour un truc majoritaire et caractéristique du genre : la magie. J'trouve que c'est vraiment la légitimation facile de tout et n'importe quoi. Même si ici, elle est plausible, logiquement militarisée et tout, c'est vraiment une réserve que j'émets (notamment sur la rafale de blizzard qui jarte tous les hommes au début du texte) et qui est toute personnelle.

Ensuite y a deux trois trucs qui m'ont fait tiquer dont un qui se résout cahin-caha avec la fin du texte. Premièrement, tu dis que les boulets "[fendent] les plaines" et après que les canonniers pratiquent le tir en cloche. ´fin bref, tout le long du voyage du boulet, j'avais l'impression qu'il était tiré horizontalement et c'est qu'à la fin que je me rends compte que non, il a été tiré en cloche. (C'est ça qui est résolu puisque tu me dis qu'ils sont sur une colline en surplomb donc y a peut-être un arrangement géographique qui rend ça possible) Ensuite, le boulet qui éclate la maison du type, j'ai trouvé ça un peu longuet sur la fin. On s'en touche un peu que sa fille clamse dans les décombres et que sa vie est finie et que le secours viendra d'ailleurs etc etc. Juste retailler un petit peu ce passage qui est en soi très bon, juste trop long.

Voilà, en somme j'ai vraiment aimé ce texte, il m'a bien pris, juste que la magie me rebute toujours un peu (purement personnel) et que le passage du boulet tire trop en longueur. Je plussoie :ok:

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
09 juillet 2013 à 23:56:57

Merci pour le commentaire, je note.
Pour la magie, moi aussi j'ai des réticences sur le concept, c'est pour ça que j'ai voulu mettre des restrictions dans mon univers : On n'utilise pas la magie comme on veut, il faut attendre qu'elle arrive.

Pour le passage du boulet, je vois qu'il pose encore problème. Je te cache pas que j'ai beaucoup de mal avec, je l'ai déjà remanié une première fois (ce texte, c'est la V2) et il n'est toujours pas tout à fait satisfaisant. Cependant j'y tiens donc je voudrais le rendre bien.

Dark_Hit
Dark_Hit
Niveau 10
10 juillet 2013 à 00:30:35

Les restrictions ... cela me fait un peu penser à Lanfeust de Troy non ?

Pour revenir sur le boulet, si tu y tiens, essaye en revanche de l’alléger plus que de le modifier. Je pense que certaines choses sont moins importantes, réduit sa taille et cela passera mieux je pense !

Sinon, c'est plutôt intéressant et j'ai bien aimé les tournures de phrases à certains moment, l'ambiance également ! Mais le mieux, ça reste " Grou " Rien que pour la sonorité j'accroche :rire:

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