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[One-Shot] L'équilibriste

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
01 juillet 2013 à 05:11:21

C’est une ombre qui plane sur le jour.

Tandis que l’homme se bat. Et il ne veut pas la voir ; il aime la souffrance des batailles. Qui voudrait regarder cette ombre ? Qu’apprendrait-on, à la fixer ? Non, la guerre est moins dure.

Guerre pour la vie, guerre contre l’autre, qui se complaît aussi. Quand le jeu est partagé, qui remettrait en cause les règles ? Le trouble-fête, le trublion qui propose d’arrêter la partie : qu’on l’élimine, qu’on le réduise au silence. On ne sait que jouer à faire semblant. Éviter l’abîme à nos pieds ; au bord du plateau d’échecs, le gouffre béant.

Et voici la parade triomphante des meilleurs d’entre nous. De loin, on les dirait tous faits de la même matière, tous mus par le même élan. Approchons-nous : et celui-là, n’est-il pas de notre sorte ? Assurément, c’est un imposteur, il ne marche pas en cadence, son pas sonne creux. Il nous fait un clin d’œil, on l’a reconnu, il profite des honneurs sans en payer le prix : c’est le plus malin. Vraiment ? Mais voilà que son pas se fait mécanique, il est entraîné, il ne peut plus s’arrêter, il suit les autres dans leur folie. Et toujours il nous sourit, l’air entendu ; mais on détourne les yeux, il n’est plus des nôtres. Il a été gâté, il s’est pris au jeu. Il a oublié de refermer la boîte. Alors on n’a plus que nos cœurs, et même eux ne seront pas toujours à l’abri, qui sait quelles formes peut prendre la tentation.

Je marche au bord de la falaise. A l’intérieur des terres, on joue à des jeux passionnants, des distractions à se tuer. Je vois bien ceux-là, au fond sur les collines : eux ne risquent pas de tomber jusque chez moi. Là-bas, les parties sont courtes et intenses, le regard ne s’égare pas vers la mer. C’est tout un éventail de savoirs, des générations d’expérience. A croire que les ancêtres eux-mêmes sont nés là-bas, n’ont jamais connu nos contrées humides et glacées.

Je marche et certains sont encore indécis, dans leur village côtier, ils essaient de ne pas songer au repas du soir. Ceux-là sont encore libres de chaînes, ils peuvent venir marcher avec moi, seulement il faut l’envie, on peut bien rester encore un peu au village, les maisons sont chaudes. Certes les distractions de la côte n’ont pas la saveur de ce qu’on trouve sur les collines, mais doit-on tout abandonner pour l’exigence des embruns, ou monter là-haut, se trouver une cause, un passe-temps supérieur ? Chacun fera son choix et bien peu me rejoindront, la vie est dure ici-bas, on n’a le droit à rien.

Je marche et mes compagnons sont là. On ne se retrouvera pas après cette histoire, alors on essaie de faire connaissance le mieux qu’on peut. On parle et on lorgne chez les autres, mais les rideaux sont fermés, parfois ils les entrouvrent pour nous, qui sait ce qu’il se passe au fond, dans cette petite pièce ? Un soupir, un regard qui fuit, toute une histoire résumée, personne pour comprendre. Alors on se retrouve sur la place centrale, laissant nos maisons dans les faubourgs anonymes. Et on est seul à connaître le chemin pour rentrer après la fête.

J’attends aussi ma seule distraction, mon petit jeu à moi. Comprendre ce que je fais là. Oh, rien de mystérieux ou surnaturel à cela. Je connais déjà une bonne partie des secrets de fabrication. Seulement, j’attends la recette au complet, celle qui ne prend aucun ingrédient au départ. Qui sait ? Peut-être que je serais moins seul, sur ma falaise.

Scarytaupinet
Scarytaupinet
Niveau 10
01 juillet 2013 à 08:53:12

Et bah voilà! La voilà, la qualité que j'attendais de toi.

Bon niveau fautes, j'en ai pas vues, et les tournures de phrases sont belles, coulent de source. Le vocabulaire correspond à l'idée que tu veux transmettre, c'est vraiment très très bien foutu :oui:

Et pour le fond? Bah je dois dire que c'est à chier. Nan j'déconne, c'est prenant, j'ai bouffé ton texte d'une traite (je l'ai d'ailleurs relu une deuxième fois). Ce qui m'embête un peu, c'est que je suis pas sûr d'avoir tout bien saisi (la faute au matin et aux bières d'hier soir) et pour le commentaire j'ai peur de faire un truc complètement à côté de la plaque :rire: J'm'y risque quand même :) Le thème abordé est particulier, j'aime la façon désabusée de parler du perso principal et son dédain envers "l'arriviste". J'aime énormément sa quête, qu'il s'impose de lui-même, entraînant ses potes avec lui. Et son petit cheminement interne qui le pousse en avant et le fait douter, c'est vraiment très bien fait :oui: Si tu pouvais juste me donner deux trois précisions, je serai ravi de pousser mon analyse un peu plus loin ^^

Somme toute, j'ai adoré ce texte à l'ambiance particulière, le style, la façon de laisser l'anonymat aux persos, de rien préciser (date, lieux...), tout ça, j'ai adoré :)

PS : ce qui m'a fait sourire, c'est que t'as conclu de la même façon que moi, dans un de mes premiers OneShot, avec le "qui sait?" :)

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
02 juillet 2013 à 00:08:15

En fait j'avais des choses bien précises à l'esprit en écrivant le texte, mais j'aime aussi que les gens se fassent leur propre idée donc je suis resté évasif.

Donc si vous n'avez pas lu le texte, ne lisez pas ce qui suit. :o))

Le bord de l'océan, c'est une image pour l'absurde. Je ne sais pas si tu as lu Camus, dans tout les cas je vais expliciter.

Plus tu t'approches de l'océan, moins tu t'autorises de choses pour te rendre la vie plus supportable. Ces choses peuvent être diverses : la religion, les conflits en tout genre, les grandes causes dans lesquelles tu t'impliques. Plus tu t'enfonces dans les collines à l'intérieur des terres, plus tu t'impliques dans ces choses.

J'appelle tout cela les distractions. Les distractions te permettent de ne plus penser à l'absurdité de la vie. Quand tu es profondément impliqué, tu as tendance à penser que la cause pour laquelle tu t'impliques est plus grande que la vie, qu'elle dépasse ton individualité, et du coup tu n'es plus seul. Certes la lutte pour une idée peut être dure, mais au moins tu ne risques pas de sombrer dans le désespoir, tu as un but.

Et tu ne regardes plus vers la mer. Au bord de la mer, il y a les gens qui regardent l'absurdité de la vie en face, sans aucun voile. Ils savent que la mort est la fin de tout, qu'il n'y a pas de grande cause qui dépasse la vie. Que tout ce qui est donné à un homme est un certain temps sur terre, ensuite il meurt sans plus d'explications. Il n'y a que ça, et rien d'autre.

Au bord de la mer, tu te refuses aux distractions, car tu penses que la vérité lucide vaut mieux que le bonheur aveuglé.

Voilà. (merde, c'est presque aussi long que le texte).

Scarytaupinet
Scarytaupinet
Niveau 10
02 juillet 2013 à 00:16:54

Bon bah j'avais raison, j'ai compris à côté de la plaque ^^ J'ai pas lu Camus à mon grand dam mais je lirai, promis :) C'est vachement bien foutu comme idée, le texte prend une sacrée dimension après ça. C'est une très belle illustration de ton propos que tu nous offres, c'est très rafraichissant de voir une vraie portée philosophique dans un texte aussi bien écrit. Ouais, j'vais pas épiloguer pendant 107 ans, c'est superbe en tout points.

PS : tu me conseilles quel Camus?

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
02 juillet 2013 à 00:26:11

Si tu veux un roman de Camus, je te conseille "La Peste" (ou "L'étranger").

Si tu veux l'essai où il décrit ses idées sur l'absurde, c'est "Le mythe de Sisyphe". Bien sûr c'est un essai, donc plus dense qu'un roman, faut pas faire autre chose en même temps. Mais pour ma part, ça a été un élément fondateur de ce que je pense aujourd'hui. :)

StrangerHD
StrangerHD
Niveau 10
15 juillet 2013 à 19:38:30

Je marche et mes compagnons sont là. On ne se retrouvera pas après cette histoire, alors on essaie de faire connaissance le mieux qu’on peut. On parle et on lorgne chez les autres, mais les rideaux sont fermés, parfois ils les entrouvrent pour nous, qui sait ce qu’il se passe au fond, dans cette petite pièce ? Un soupir, un regard qui fuit, toute une histoire résumée, personne pour comprendre. Alors on se retrouve sur la place centrale, laissant nos maisons dans les faubourgs anonymes. Et on est seul à connaître le chemin pour rentrer après la fête.

:d) Splendide, franchement splendide.

En lisant ton explication, je me suis dis que j'avais plutôt bien compris ton texte, d'ailleurs, j'avais déjà assigné il y a quelques temps le bord de mer à la lucidité, au point de non retour, tout comme je suis un fidèle adepte du concept de la distraction pascalienne. J'adore, d'ailleurs, tes descriptions concises sont vraiment plaisantes: chaque partie du paysage a sa caractéristique: à l'intérieur des terres , le village côtier , sans pour autant tomber dans des descriptions Balzaciennes que je ne peux pas supporter ( si tu n'as pas encore lu eugénie grandet, il est temps de te brûler les yeux devant les descriptions interminables de ce cher Balzac :noel: ).

Dark_Hit
Dark_Hit
Niveau 10
15 juillet 2013 à 21:11:41

Bah écoute, j'aime beaucoup ! Je me retrouve un peu dans le style de ce One Shoot. Un tas d'idée mis cotes à cotes, de pensées volatiles avec un fil conducteur.

Bravo :)

jeudinoir
jeudinoir
Niveau 10
16 juillet 2013 à 02:17:21

Ah ben tiens, ça me fait plaisir que ce texte remonte, je vous avoue qu'il me tient particulièrement à cœur.
Merci pour vos commentaires.

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