C’est une ombre qui plane sur le jour.
Tandis que l’homme se bat. Et il ne veut pas la voir ; il aime la souffrance des batailles. Qui voudrait regarder cette ombre ? Qu’apprendrait-on, à la fixer ? Non, la guerre est moins dure.
Guerre pour la vie, guerre contre l’autre, qui se complaît aussi. Quand le jeu est partagé, qui remettrait en cause les règles ? Le trouble-fête, le trublion qui propose d’arrêter la partie : qu’on l’élimine, qu’on le réduise au silence. On ne sait que jouer à faire semblant. Éviter l’abîme à nos pieds ; au bord du plateau d’échecs, le gouffre béant.
Et voici la parade triomphante des meilleurs d’entre nous. De loin, on les dirait tous faits de la même matière, tous mus par le même élan. Approchons-nous : et celui-là, n’est-il pas de notre sorte ? Assurément, c’est un imposteur, il ne marche pas en cadence, son pas sonne creux. Il nous fait un clin d’œil, on l’a reconnu, il profite des honneurs sans en payer le prix : c’est le plus malin. Vraiment ? Mais voilà que son pas se fait mécanique, il est entraîné, il ne peut plus s’arrêter, il suit les autres dans leur folie. Et toujours il nous sourit, l’air entendu ; mais on détourne les yeux, il n’est plus des nôtres. Il a été gâté, il s’est pris au jeu. Il a oublié de refermer la boîte. Alors on n’a plus que nos cœurs, et même eux ne seront pas toujours à l’abri, qui sait quelles formes peut prendre la tentation.
Je marche au bord de la falaise. A l’intérieur des terres, on joue à des jeux passionnants, des distractions à se tuer. Je vois bien ceux-là, au fond sur les collines : eux ne risquent pas de tomber jusque chez moi. Là-bas, les parties sont courtes et intenses, le regard ne s’égare pas vers la mer. C’est tout un éventail de savoirs, des générations d’expérience. A croire que les ancêtres eux-mêmes sont nés là-bas, n’ont jamais connu nos contrées humides et glacées.
Je marche et certains sont encore indécis, dans leur village côtier, ils essaient de ne pas songer au repas du soir. Ceux-là sont encore libres de chaînes, ils peuvent venir marcher avec moi, seulement il faut l’envie, on peut bien rester encore un peu au village, les maisons sont chaudes. Certes les distractions de la côte n’ont pas la saveur de ce qu’on trouve sur les collines, mais doit-on tout abandonner pour l’exigence des embruns, ou monter là-haut, se trouver une cause, un passe-temps supérieur ? Chacun fera son choix et bien peu me rejoindront, la vie est dure ici-bas, on n’a le droit à rien.
Je marche et mes compagnons sont là. On ne se retrouvera pas après cette histoire, alors on essaie de faire connaissance le mieux qu’on peut. On parle et on lorgne chez les autres, mais les rideaux sont fermés, parfois ils les entrouvrent pour nous, qui sait ce qu’il se passe au fond, dans cette petite pièce ? Un soupir, un regard qui fuit, toute une histoire résumée, personne pour comprendre. Alors on se retrouve sur la place centrale, laissant nos maisons dans les faubourgs anonymes. Et on est seul à connaître le chemin pour rentrer après la fête.
J’attends aussi ma seule distraction, mon petit jeu à moi. Comprendre ce que je fais là. Oh, rien de mystérieux ou surnaturel à cela. Je connais déjà une bonne partie des secrets de fabrication. Seulement, j’attends la recette au complet, celle qui ne prend aucun ingrédient au départ. Qui sait ? Peut-être que je serais moins seul, sur ma falaise.