Tout est plat.
Une chouette perdue dans la ville se met à chanter, trop loin pour inquiéter le sommeil apaisé des quelques dormeurs, trop près pour troubler mon insomnie habituelle.
Au loin, des pneus crissent, troublant le calme durant quelques secondes, pour lui laisser place une nouvelle fois. Un chien aboie, sûrement errant, abandonné, comme si on lui avait enlevé sa gamelle, ne pouvant rien se mettre sous la dent, que la satisfaction d’un boucan à cette heure où le monde est au repos. En pause, plus rien ne se passe, et ce jusqu’à la venue d’un soleil perturbateur.
La chouette hulotte, encore et encore, inlassablement. Elle annonce le décès d’un proche. Telle est la légende, la superstition. Malheur à qui l’entendra chaque nuit, comme moi, ne pouvant fermer l’œil, trop ébloui par les merveilles du soir, les surprises du noir. La bêtise sommeil. Les ignorants se taisent, les idiots reprennent de leurs forces pour la journée suivante. Pendant ce temps-là, la richesse du monde s’offre à nous.
Une ivresse innée s’empare de moi, pour ne me libérer qu’au matin levant. Le vent souffle, doux, un vent d’été, agréable et enveloppé d’une harmonie de nuitée. Il me berce, je peux le sentir, l’humer à plein poumon, partager mes joies avec lui, mes peines et mes confidences.
Les lampadaires n’éclairent plus. Il s’en référent aux humeurs de la lune, farceuse, scintillant au loin, trop éloignée des dangers de notre Terre, des méfaits des humains.
La beauté des instants passés, à observer au dehors, un paysage désert, habituellement peuplé d’inconscients, aveuglés, incapables d’apprécier les trésors de notre tendre nature.
Quelle aubaine pour moi, que ce spectacle me fut offert à ma seule personne, ce même spectacle qui ne pourrait se partager.
Le cri de la chouette accompagne le ciel étoilé, paisible, innocent, qui ne demande qu’à éclairer plus encore notre planète, notre merveille plongée dans une nuit réparatrice.
Cette chouette n’attend que de moi une attention particulière. Elle me trouble, et me berce, au-delà de toutes les symphonies que pu m’offrir la vie.
Tandis que je ressasse mes peines, je noie mes douleurs, la nuit me console d’une ironie morne. Seul, je reste, confronté à ma rancœur, à mon esprit persécuteur, sans pouvoir y échapper. Sans pouvoir éviter ce rendez-vous destructeur entre ma conscience et moi.
C’est cette même nuit qui, dès lors mes paupières fermées, mes blessures renfermées, ira rendre visite à une autre âme perdue, qui elle aussi en détresse, recherchera dans ce sombre infini, dans ces ruelles désertes, ces allées crevées par le sommeil, ces réverbères qui ne fonctionnent à présent plus que pour les insectes nocturnes, délaissés. A quoi bon chercher réconfort en cette douceur d’été ? Qu’a-t-elle de plus que les journées clairvoyantes, intenses, vivantes ?
Peut-être cette absence de vie. Ce retour au néant, au silence absolu, parfois dérangé par les sonorités réjouissantes de la nuit, et cette chouette.
Cette chouette qui nous hurle dessus, du fin fond de la ville. Cette chouette que je ne saurais situer, mais qui du haut de sa branche, me donne la chair de poule. Elle fait mes rires, comme mes peurs. Qu’a-t-elle à déranger de la sorte une nuit si paisible ? Que recherche t-elle, si loin de moi ?
Elle se moque, me nargue, m’appelle, me cherche, elle m’envie et endure, ces longues heures passées, solennelles, à patienter qu’un rayon fasse son apparition, pour retrouver les joies de la vie. Le bruit des klaxons, l’intensité des rires, le bouquant des enfants, l’atrocité des sirènes, toutes ces choses qui peuplent nos journées, et qui, une fois éteintes la nuit, nous laisse pantois à notre fenêtre. Quel plaisir, ce repos. Ce suspend d’activité.
La nuit est reine, et, bien qu’éternellement seule, elle fait à présent partie de mes journées. Sans elle, le monde ne serait pas. Sans elle, ce plaisir unique d’assister à cette atmosphère presque féerique, hors du commun, serait bafoué par les instants, tout aussi magiques pour les ignorants, les barbares qui se délectent d’un soleil rayonnant dans toute sa splendeur.
J’aime la vie. J’aime les journées douces, et les activités habituelles que nous procurent le jour. Mais, une fois plongé dans un soir d’été, les émotions se renouvellent, évoluent, et la nostalgie prend place. Accompagnée des rêves, des envies, de cet océan de sentiments.
La nuit est synonyme d’inventivité.
La nuit, c’est oser. Oser se projeter dans l’avenir, dans le passé, dans les instants présents. La nuit, c’est profiter. Profiter de ces émotions qui ne se renouvellent que chaque lendemain, pourtant trop rares, et si uniques.
Le vent dérange le feuillage, fait danser les arbres. Le vent est maitre, libre, et digne roi de cette douce nuit.
Je regarde si loin, les nuages passagers. Ils semblent faire chacun leur course, pour savoir qui sera le plus rapide. Une course d’un silence sincère, tandis que ces gros cotons visiteront de nombreux paysages, alors qu’ils sont dévisagés par mon regard rêveur. Ils laisseront une trace derrière eux, alors que d’autres les remplaceront, et ce sans jamais s’arrêter.
J’aperçois déjà très loin, un semblant de lumière. Le soleil ne tardera pas dans quelques heures à s’afficher au grand jour. Des couleurs merveilles se forment devant mes yeux. Des couleurs encore jamais observées, mystiques, et pourtant si réaliste.
Le jour se lève. Lentement, en silence. Bientôt, les oiseaux reprendront leurs droits, les humains, accompagnés de leur bêtise, envahiront les rues de leur ignorance flagrante, et le soleil sera seul conquérant, dans ce ciel condamné.
Bientôt le jour.