Lorsque j'avais 12 ans, je rêvais d'avoir des seins.
Lorsque j'avais 14 ans, je rêvais qu'on me les touche.
A présent, je rêve d'être morte.
Les désirs juvéniles, les fantasmes d'adolescents sont comparables aux décors en papier mâché des séries Z. Ce ne sont que façade. Bien vite, on retombe de haut, on se casse les dents sur une triste réalité. Notre réalité.
Je ne suis plus rien. Souillée. Torchons utilisé puis jeté au caniveau de telle sorte que l'on ne s'en souvienne plus, et qu'il se meurt en silence dans des égouts hantés par bon nombre d'autres torchons. Souillés.
Je ne rêve plus. Je n'espère plus. Je ne rigole plus.
La vie à pour moi un goût amer et périmé. Détestable, et détestée par tous ceux qui, comme moi, ne jurent que par l'abandon.
Je suis dépourvue de sens, depuis déjà quelques années. La vie n'a plus de senteur. Les fleurs ne sont que chrysanthèmes. Je ne parle plus que par nécessité. Mes paroles ne sont plus que superflues, et le concret n'existe plus. Une conversation me rappellerait trop mon enfer.
Le toucher est crime.
La nature humaine me répugne. J'assimile chaque personne à mon criminel. Et puis quoi ? On provient tous du même arbre. On a tous la même rengaine. La même haine.
Nos visages bouffés, nos regards accusateurs, dévisagent chaque parcelle de celui de notre voisin.
La méfiance l'emporte sur l'ignorance. La confiance m'a quitté depuis l'irréparable. Celui qui a fait de moi une autre. Une femme. Souillée.
J'ai honte. Honte de moi, de ma réalité. Je m'en veux de ce que je suis, de ce que l'on m'a infligé. De ce que je me suis laissée faire.
Cette honte est plus terrible encore que n'importe qu'elle autre de mes douleurs. Tout est de ma faute. Et même si ce que je dis est connerie et stupidité, même si je suis consciente que mes dires sont faux, une part de moi-même m'oblige à culpabiliser.
Je me cramponne à cette haine. Je ne souhaite pas que mon meurtrier meurt, ou même qu'il regrette. Cela serait trop simple. Pour lui comme pour moi.
Adolescente, je rêvais coucher avec un beau garçon.
A présent, je rêve que l'on soit tous dénué de désirs sexuels, qui entraînent parfois pulsions incontrôlées.
Je rêve d'un monde niais. Cucul et chiant au possible. D'un monde où bites et cons ne se rencontreront jamais. D'un monde enfantin, où l'innocence régnerait, aux côtés de l’insouciance. Un monde dépourvu de sens. Que m'importe de déroger aux lois de la nature, si celle-ci est fondée à terme sur une souffrance physique et morale ? Cette souffrance qui ne vous quitte plus, de jour comme de nuit. Une souffrance espiègle et infiniment novatrice. Qui vous inflige toujours sans se fatiguer de nouvelles peines, plus atroces les unes que les autres. Elles se diversifient, se multiplient, s'enquillent, sur ma conscience, sans que je ne puisse y changer quelque chose.
Un monde mauve. Un monde moche. Un monde qui n’innove que dans le crime. L’abîme de la violence, des péchés. Un enfer qui ne s'en réfère qu'à nos plus grands peurs.
A présent, je rêve d'être morte.
Je suis Sheila. Celle qui s'est faite violée.