Calé dans son fauteuil centenaire, les oreilles remplies par l'écoute de Ben E.King, "Papy" comme tout le monde l'appelait, fumait sa pipe l'air pensif.C'était son plus fidèle compagnon, bizarrement cette pipe.Quand il était comblé de douleur, elle fumait comme la chaumine.Ce n'était pas sa chienne Pépite ni ses 6 enfants qui lui étaient d'un quelconque réconfort, c'était bien sa pipe.Il l'avait eu lors de la guerre, il l'avait raflée dans la maison d'un de ces "connards de nazis" comme il se plaisait à les appeler.Il n'était pas haineux, malgré la guerre, mais le nazisme créait en lui un vague dégoût, rien que l'évocation de ce mot suffisait à le rendre malade.
Dans le salon, le silence hurlait.Il était aussi envahissant que le froid de cette soirée d'hiver, c'était les deux compagnons de dernière minute qui profitent de votre espace et s'installent comme si ils y étaient légitimes.Papy lui, était seul avec eux.Sa femme l'avait quitté pour s'en aller rejoindre sa regrettée famille dans le repos éternel.Elle l'avait bien mérité ce repos, elle avait souffert le martyre de son cancer du foie qui l'avait bousillée de l'intérieur pendant 1 an.Pendant que les gens commençaient à jouir de la plage et des congés payés dans l'effervescence d'après guerre, lui enterrait ses proches et élevait ses enfants comme il pouvait, sans appui et trimant 12 heures par jour à nettoyer des baraques de gens riches.Il ne les enviait pas.Il n'était pas envieux Papy.Il n'avait pas ce mépris du riche que les pauvres ont parce qu'il a réussi et eux non, comme si la seule réussite eut été matérielle.Les riches le savaient bien que ce n'était pas le cas, mais les pauvres eux, devaient bien trouver une vitrine reluisante devant laquelle baver.Même si derrière cette vitrine se trouvait une boutique vide et triste, ils s'en foutaient, la vitrine était belle après tout.C'est tout ce qu'ils avaient le temps de voir.La guerre, tout horrible qu'elle fut, savait au moins donner à quelques uns le sens des priorités.
Maintenant Papy était là, vieil homme décrépit et plein d'arthrose, tenant à peine sur ses deux jambes tremblotantes.Il avait le teint pâlot, et les derniers cheveux sur son crâne était grisés par l'âge.Ses dents aussi étaient en piteux état.Mais Papy ne sortait plus de chez lui, il ne cherchait plus à plaire.Ses enfants allaient lui rendre leur visite annuelle pour Noël, comme chaque année, ils parleraient de leurs problèmes au travail, boiraient un peu de vin et s'en iraient passé 22 heures, pour que Papy puisse se reposer.
Mais ça c'était dans deux semaines.Et pendant 364 jours il jouissait de sa maigre retraite et portait le peu qu'il pouvait quand il allait faire ses courses une fois par mois.Il regardait en boucle des vieux films en DVD que lui offraient ses enfants pour se donner bonne conscience.Fallait pas qu'il leur disait.Là, c'était "le faucon maltais", premier grand rôle de Bogart.Un régal.
Il avait appris quelques semaines auparavant qu'un cancer bien avancé lui bousillait l'estomac depuis quelque temps.IL avait refusé le traitement, il avait bien vu ce que ça avait donné sur Margarette.De la souffrance en plus, pour étirer aussi douloureusement que possible ses jours comptés.Il entendait dehors des jeunots courir.C'était beau.Mais rien n'happait son attention, plongé qu'il était dans ses pensées, le film défilant.Il le connaissait sur le bout des doigts.Il les connaissait tous.Tous ces films.Autant en emporte le vent ? C'était le cadet de ses soucis maintenant... Il avait l'esprit tranquille, libre, sa pipe fumant de sa fumée la plus belle pour l'occasion.Ses idées commençaient à s'embrumer, la fatigue sans doute.Elle allait être longue la nuit, très longue.Tout un voyage.Encore une nuit sans rêve.Le repos.
Il s'éteignit à cet instant, père aimant et finalement peu aimé, compagnon de choix pour les asticots.Sa carcasse fut découverte par sa fille horrifiée.Tout le monde pleura une bonne semaine.Personne ne connaissait son nom dans la rue à Papy, c'était un peu triste.La maison fut vendue 4 jours plus tard.