J'ai dévoré ce que tu viens de poster. Je trouve que ça se lit beaucoup mieux que ce qui précède - en tout cas j'ai tout lu d'une traite.
La suite ! ![]()
O rly Ardui ? Bah écoute, je vais pas trainer dans ce cas. Surtout que la chapitre 4 est le véritable commencement de l'intrigue. La partie plus personelle de mon univers
...
IV
.
L’I.A. de Febus Drust se révéla plus qu’efficace. La porte sécurisée du sas ne s’aperçut jamais qu’on l’avait piratée, vu qu’elle n’enregistra aucun mouvement. Là où même une mouche n’aurait pu rester inaperçue, j’étais devenu parfaitement invisible, brouillant jusqu’au traceur incorporé dans ma puce de combat. Personne ne pourrait me retrouver, et c’était mieux ainsi.
Le sort réservé aux déserteurs était encore pire que celui infligé aux traîtres, et même la mort au combat me semblait plus douce.
Si un soldat avait le malheur de m’identifier et de me capturer, il ne me restait plus qu’à me suicider rapidement. Les déserteurs étaient souvent considérés comme « aptes à combattre », et ils finissaient dans une cave anonyme, torturés jusqu’à la folie, tellement brisés qu’ils en perdaient toute notion de réalité, finissant par vouer une allégeance totale à un sergent sanguinaire. Un autre aspect des escadrons de la mort, plus terrible encore.
Autant dire que je ne souhaitais en aucun cas me retrouver dans cette situation surréaliste. La discrétion resterait mon plus gros atout.
La nuit était belle. Les nuages diffusaient une clarté mauve, reflet des lampes de la ville. Là-haut, on ne devait plus ressentir la peur ni la douleur. Car à minuit passé de vingt minutes, voilà où j’en étais.
Perdu, totalement.
Le boulevard Sébastopol saignait le quartier du nord au sud. Vingt ans auparavant, c’était l’une des artères routières de la capitale, mais à présent, les cadavres d’antiques voitures, les arbres abattus et les carcasses calcinées de quelques chars d’assaut urbains en bloquaient la plus grande partie. La voie idéale pour fuir loin d’ici.
Mon monde s’écroulait, chutant lentement dans les abîmes de la culpabilité et de la déraison. Personne, jamais personne ne s’était ainsi joué de moi. Personne ne m’avait à ce point trahi. Dieux ou diables, qui que vous soyez, venez-moi en aide. Le silence rendait fou, et tandis que je fuyais loin vers le nord, je sombrais vers cette folie.
Cette douce folie animale, couleur sonore aux mille chatoiements, me faisant oublier jusqu’à l’essence de mon humanité, jusqu’à la cause de ce délire psychopathologique. Des gens me parlèrent, sur ce long boulevard. Des militaires je crois, mais leurs mots étaient aussi creux que le silence de la neige. Ah, la neige ! Sombre luminescence, qui noyait le monde d’une douceur glacée, abrutissant ma volonté, me poussant dans une ruelle anonyme et crasseuse, où je chutai dans un rêve millénaire ...
— Est-ce qu’il est mort ? Demanda une voix enfantine.
— Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir ... Répondit un autre enfant.
Un violent coup de pied de biche sur le flanc gauche me relança en pleine réalité. Je me levai d’un bond, empoignant l’auteur du geste d’une main brusque et froide. Il suffoqua.
Nos regards se croisèrent, et je compris soudain. Ma main se desserra, il tomba au sol, son petit camarade se jeta sur lui.
— ‘Kael ! ‘Kael ! Cria-t-il.
Des larmes roulèrent sur ses joues. Il serra les poings, me regarda avec violence. Sa bouche s’entrouvrit, prête à hurler sa colère, mais il se ravisa quand ses yeux dérivèrent sur les grades gravés sur mon armure. Alors, résigné, il attrapa celui qu’il appelait ‘Kael et s’éloigna sans regarder derrière.
La lumière du ciel était changeante. Lorsque je consultai l’heure sur mon visuel, je remarquai que la date était erronée. « Cinq février deux mille quatre-vingt-dix » clignota un court instant, avant de disparaitre, et qu’un chek-up rapide ne remonte un diagnostic sévère.
« Bouffée délirante aiguë. Traitement par neurostimulation en cours. Contactez rapidement un médecin spécialisé ».
Je restai planté au milieu de la ruelle, stupéfait. J’étais devenu fou.
Rien n’aurait pu me toucher autant que cette nouvelle. Mon moral venait d’être atteint dans ce qu’il pensait le plus stable possible. Les larmes affluaient, je les retenais, ne pouvant pas me permettre de gâcher la précieuse eau de mon corps. La folie la plus brutale m’avait coupé de la réalité pendant près de cinq jours, et sans ces gamins, je serais sûrement mort. Le générateur tournait plus que nécessaire pour maintenir une température corporelle stable, et la peau de mon visage était aussi dure que du carton. Des engelures, probablement, mais la morphine reléguée par l’interface médicale empêchait la douleur de se révéler.
Je fis quelques mètres, et défonçai une porte à moitié vermoulue. Il s’agissait d’une entrée de cour, visiblement abandonnée depuis le début de la guerre civile. L’épais manteau de neige dissimulait sûrement une large couche de crasse, encore accrochée aux fenêtres du rez-de-chaussée et sur quelques murs protégés des vents dominants. Les rares portes de l’immeuble semblaient toutes verrouillées. Personne n’avait donc dû visiter l’endroit, qui m’apparaissait dès lors comme un abri idéal.
La lourde planche de mélaminé la plus à droite du bâtiment subit le même sort que sa consœur de la cour. Elle vola en une pluie d’échardes, qui se répandirent dans la poussière d’un couloir.
Un calme insolent tenait l’endroit. Quelques appartements étaient restés ouverts, à peine vidés de leurs mobiliers. Les occupants avaient précipitamment quitté les lieux, n’emportant que le strict nécessaire. Le reste s’étalait sous mes yeux.
D’un hasard bien décidé, je choisis le premier logement ouvert pour me reposer quelques minutes. Mes pas, lourds, s’imprimaient dans le champ gris et floconneux d’une poussière vieille de trois ans, et le parquet s’insurgeait en grinçant que mes cent soixante-dix-neuf kilos le fassent tant travailler.
Ce ne fut qu’une fois assis dans la saleté d’un canapé humide de champignons aux couleurs délavées et bavantes que je réalisai l’horreur de ma situation. Bien plus que de m’avoir tué, la folie avait foré dans mon esprit un gouffre sans fond qui achevait de briser les rares ressources mentales capables de me maintenir au niveau de la réalité.
J’étais parfaitement incapable de survivre plus de soixante-douze heures ainsi. Maintenant, je le savais.
Une simple intuition ne m’aurait jamais conduit à cette triste conclusion, et ce fut le message orangé d’une erreur générale de système qui m’alarma. Le générateur ne retrouvait pas une stabilité dans les normes raisonnables, et surchauffait lentement mais sûrement. La partie droite de mon visage avait brûlé dans le froid. Même s’il y avait quelques médicaments lâchés dans le faible flot sanguin qui irriguait encore les parties organiques de mon corps, rien ne pourrait enrayer une gangrène à court terme.
Chose plus étonnante, l’interface non régulière de Febus avait stocké en mémoire la totalité de mes capacités intellectuelles, avant de les restituer au moment de mon réveil.
Sans elle, je n’aurais pas survécu jusqu’ici.
J’eus une pensée reconnaissante envers le cybernéticien, me promettant de le sortir de cette guerre où il croupissait sans pouvoir pleinement exercer son art.
Mais à présent, j’étais l’un des pires traitres de l’armée française.
Sans Prancard, jamais je n’aurais dû fuir. Des renforts auraient équilibré la situation, sauvant par la même Carier et une bonne partie des hommes de ces trois unités. La réalité n’était pas aussi optimiste.
Me rendre n’arrangerait pas mon cas. Mieux valait que je désactive tout de suite mon générateur plasma, sans souffrir.
Le manque de solution n’améliorait pas mon humeur, et je soupirai tristement.
Un sourire cruel mordit mes lèvres, après quoi, je me laissai tomber en arrière. Le canapé s’affaissa bruyamment en craquant et en grinçant. Dormir m’aurait fait beaucoup de bien. Mais dormir, c’était s’avouer vaincu.
La nuit retomba doucement, illusion bercée des relents mauves d’un crépuscule dégagé. J’étais apathique lorsque je me réveillai, la douleur de la blessure lançant par intermittence ses traits électriques dans la chair de mon visage.
Il me fallait une solution, et rapidement. Un nom, un lieu, n’importe quoi ferait l’affaire pour me sortir de l’impasse, du moment que je survivais jusqu’au mois prochain. Survivre, oui, mais pour quoi faire ? Par envie de s’accrocher ou par peur de la mort ?
La question était délicate, et, d’un mouvement automatique, je me dirigeai vers le couloir, puis l’extérieur de l’immeuble, obnubilé par une réponse trop peu évidente. Vivre, risquer sa peau, c’était accepter le jeu de tout militaire, humain ou cyborg. Le refuser, c’était nier ce qui faisait la force d’une guerre. Nier ce choix, c’était nier la mort elle-même. C’était abandonner la peur de disparaître au profit de quelque chose de plus grand.
Ce quelque chose ne se présentait encore à moi que sous la forme trop vague et floue d’un nuage de poussière, m’entrainant plus loin dans la cour, poussant mes pieds d’acier vers le porche et la ruelle plongés dans la nuit. Personne ne se présenta devant moi, c’était tant mieux. Je n’avais pas le cœur à discuter, encore moins l’envie d’être identifié si l’armée s’était mise à ma recherche. Plus aucune information des mouvements militaires ne filtrait jusqu’à mon terminal informatique, et si j’avais tenté de griller les sécurités entourant les secteurs cryptés du Rezo, j’aurais signé mon arrêt de mort.
Et pourtant, ce fut un homme bien en vie qui me tira des tréfonds de ma pseudoréflexion. Un pauvre bougre, en haillons et mèches blanchies sur un visage tanné par le vin rouge, qui titubait au rythme d’une chanson silencieuse, et qui avait échoué en un choc sourd contre mon poitrail. Le carboacier tinta clairement, d’une note presque mélodieuse dans la nuit. Je détournai mon regard vers le sol, me confrontant à deux grands puits clairs malgré les ténèbres alentour. Ma vision augmentée possédait parfois une poésie étrange, et ces deux yeux me réchauffèrent le cœur.
— P ... p ... pardon, m ... monsieur, bégaya-t-il.
Trop saoul pour se rendre compte de quoi que ce soit, il s’apprêta à reprendre sa chorégraphie des ombres, mais je l’interpelai.
— Hé, l’ami ! Connaîtrais-tu quelqu’un pour une vilaine blessure ?
Il me regarda, pitoyable de sincérité, la voix embuée d’une liqueur acide.
— Y’a bien le Corbeau, un peu plus haut... Vous continuez vers le nord, il doit bien y être que’qu’part, vers Montmartre. Il donne pas ses tarifs, mais au moins, il soigne.
Il retira son bonnet de marin, laissant voir une large plaque de métal sur une partie de son crâne.
— Un grand balai, enchaina l’homme. Chauve ... les yeux méchants ... Un requin, c’t homm, mais un requin qu’en a sauvé plus d’un ...
— Et contre un paquet d’euros, parlerais-tu plus ?
— Trop fatigué pour ça, monsieur. J’causerais bien, mais le vin m’tord l’esprit.
Je lui fis un signe de main, mais il était déjà reparti vers le néant de la nuit.
Un médic’ foireux, c’était la seule chose que consentait donc à me donner le hasard. Tant pis, je ferais avec.
Tu peux poster la suite, c'est lu. ![]()
je n'ai pas le temps de faire un commentaire, mais ma lecture avance petit à petit ![]()
c'était déjà bon avant, et ça s'améliore au fil des chapitres ![]()
Un cabinet de rue ne se résumait souvent qu’à un compte bancaire hébergé dans un de ces nouveaux paradis fiscaux sibériens ou canadiens, et à une interface de diagnostic médicale plus ou moins perfectionnée.
Parfois, il n’y avait même pas de matériel, et seul l’argent circulait.
En l’occurrence, il ne s’agissait guère plus que d’une cave, quelque part sous un de ces immeubles haussmanniens encore debout, vue sur Montmartre avant la guerre. La cave, elle, n’avait aucune vue, si ce n’est les rares planches d’anatomie humaine, vieillissantes, pendant aux murs de chaux pour donner un semblant de sérieux. Une table en formica, renforcée de tiges d’acier, devait servir lorsqu’une auscultation un peu plus poussée s’avérait nécessaire.
J’eus la stupidité de me dire que c’était aussi sur ce genre de table que bien des terroristes rendaient leur dernier souffle, blessés à mort. Cette pensée me dérangea.
Je regrettais presque le médecin militaire de l’Hôtel de Ville lorsque mon sauveur surgit d’une porte branlante, le regard malsain. Une chemise passablement jaunie de sueur couvrait un corps maigre, presque fantomatique tant il était démesurément grand. Une main osseuse, gonflée de veines tortueuses et piquetée d’impacts d’aiguilles s’approcha de la mienne, la serrant mollement.
— C’est pour quoi ? Commença-t-il d’une voix stridente.
— Ça, répondis-je en me tournant sur le côté et en laissant tomber le bout de chiffon qui couvrait ma joue droite.
Il s’avança, siffla sans scrupule, avant d’enfiler une paire de gants et de commencer à palper l’énorme engelure qui me défigurait.
— Douloureux ?
— Pas trop.
Il resta silencieux, continuant son travail de prospecteur, calculant sûrement l’énorme paquet de fric qu’allait coûter le traitement d’une telle plaie.
— Et l’oeil ? Enchaina-t-il. Vous y voyez encore quelque chose ?
— Un peu ... L’interface visuelle doit sûrement compenser, mais elle n’indique rien de précis.
— Si elle n’indique rien, c’est peut-être à cause d’un défaut de contact ?
— Probablement, déclarai-je, sans conviction.
— Je ne veux pas vous inquiéter, reprit-il, mais il y a de grandes chances pour qu’il se nécrose sous peu. Et lorsque je dis sous peu, c’est de l’ordre de la semaine, tout au plus.
— Et ... Et donc ?
— C’est très simple : soit vous faites une double greffe de tissu cutané-globe oculaire, soit vous vous faites implanter du matériel cybernétique sur tout le coté droit du visage, soit ...
— Soit quoi ? Coupai-je.
— Soit vous faites une gangrène ... et là, a priori, vous n’aurez plus qu’à prier pour ne pas trop souffrir.
Conclusion nette et sans bavure, avec cette expression malsaine sur une bouche trop large pour cet homme. C’était évident qu’il avait à gagner quelque chose dans cette histoire. Et moi, j’avais tout à perdre. Ça on, le savait tous les deux.
— Je ne vais pas vous cacher la vérité, docteur. Je suis déserteur ...
— Je savais déjà cela, coupa-t-il.
— Et je n’ai de toute façon plus aucun moyen de payer, continuai-je. Vous comme moi, on a conscience que je ne pourrais même pas espérer une dose de morphine supplémentaire.
— Qui parle d’argent, mon « cher » major ?
— La réalité, docteur. Je ne pense pas que le bénévolat envers quelqu’un de mon genre soit votre fond de commerce.
— Eh bien ... Commença-t-il. Il y a des facilités de paiement. Des services en échange, sur fond de contrat moral.
— Quel genre de contrat ?
— Le genre qui vous fera sûrement hérisser le poil ... Mais bon, comme vous m’avez l’air d’être quelqu’un de trop droit pour toucher à ce genre de choses ...
Il sortit un bloc de post-it, un stylo, et nota en lettres capitales le mot « PARAMILITAIRES ».
— Vous chapeautez ce genre d’activité ?
— Pas directement, pour rester généraliste. Disons que j’en suis actionnaire ... C’est une activité très lucrative, vous savez.
Nous parlions de trahison, la pire chose que je puisse imaginer, avec une insolente simplicité. Le concept que la morale militaire m’avait toujours brandi comme la pire des fautes, le plus grave des péchés. Et malgré cela, je me faisais de plus en plus facilement à l’idée de transgresser cette règle absolue.
— Concrètement, je me fais soigner en échange d’un contrat dans ce genre de « business ».
— Un paiement en nature par avance serait plus exact.
Je hochai la tête, à peine convaincu du bien-fondé d’un tel procédé. Mais la réalité n’allait de toute évidence pas me laisser le choix. J’étais fauché, recherché comme déserteur avec ma tête probablement mise à prix, et une belle infection menaçant de m’achever dans le mois. L’évidence, désagréable conclusion qui me laissait bien trop souvent un goût amer dans la bouche ces derniers temps.
— Eh bien ... Je suis d’accord, conclus-je.
— Bien !
Un sourire pourri révéla des dents carnassières. Il m’attrapa la main, tout aussi mollement, sans cesser d’afficher cette insupportable expression satisfaite.
— La procédure est très simple, major. Vous n’aurez qu’à suivre les trois étapes.
Le Corbeau ne révélait jamais son prénom. Parfois, les interventions tournaient mal, et il connaissait pas mal « d’actionnaires » retrouvés une balle dans la tête pour avoir été trop imprudent avec leurs clients. Mais le Corbeau restait un très bon organisateur. Deux heures après avoir signé ce qui ressemblait davantage à une reddition sans condition plutôt qu’à un contrat moral, trois paras vinrent me chercher, me firent monter dans une improbable aérovoiture bricolée qui pétaradait dangereusement, et nous filions dans des rues obscures. Le trajet fut interrompu une bonne dizaine de fois, pour des causes qui me restèrent inconnues. Ces salauds avaient un brouilleur intégré sur le véhicule, ce qui m’empêchait de localiser le trajet.
Je fus pris au dépourvu lorsque nous arrivâmes à destination. Mes gentils accompagnateurs ne jugèrent pas nécessaire de m’informer, et je restai une paire de minutes dans la voiture. L’un d’entre eux eut néanmoins l’intelligence de revenir. Sa réponse ne se dessina qu’en un regard noir et insistant, auquel je préférai ne pas répondre.
Mon interface aurait dû s’agiter frénétiquement dès que nous nous étions éloignés de l’aérovoiture, mais je la laissai en veille, de peur d’être détecté.
Un imposant bloc de béton écrasait le paysage, face à nous. Seule une entrée semblait avoir été ménagée dans sa base, barrée par d’imposantes structures métalliques. En m’ approchant, je pus constater que le bâtiment avait dû être un immeuble d’habitation, dont on avait pris soin de murer absolument toutes les issues, et dont les murs avaient été recouverts d’un béton expansé de mauvaise qualité. De toute évidence, c’était un QG paramilitaire, ou quelque chose dans le genre.
Un canon se ficha contre mon cou. Le contact désagréable du chrome poli me fit avancer, toujours accompagné de ce silence évocateur. Quelques pas, ainsi, sous la lumière trop rare d’une lune glacée dans l’hiver. Aucun lampadaire n’éclairait la route, et sans ma vision augmentée, j’aurais vraisemblablement trébuché sur le sol irrégulier.
Une forme vaguement humaine se profila dans la large ouverture au bas de l’immeuble. La forme s’anima à notre approche, dissimulée dans une pénombre collante. Quelques lueurs naissaient là où devait se trouver un oeil, là ou aurait dû s’en trouver un tout au moins. Lorsque nous fûmes arrivés à sa hauteur, la silhouette se révéla être un cyborg au visage dévoré par un acier rutilant. Et les diodes n’étaient que des dispositifs visuels palliant un oeil inexistant.
Nous nous dévisageâmes, un court instant. Tellement semblables et pourtant si différents à ce moment précis. J’étais encore l’étranger, celui à qui les rouages du système étaient totalement inconnus. Les trois paras, en treillis réglementaire, vinrent couper court à notre étrange rencontre. La porte, la lourde porte blindée qui fermait le lieu comme un coffre-fort, chuinta et nous laissa pénétrer au coeur du trésor qu’elle verrouillait.
La lumière tamisée, qui descendait d’un ciel de plafond gris anthracite, semblait n’avoir qu’un but purement fonctionnel. Pourtant, à y regarder de plus près, les éclats blafards jouaient sur le dallage, béton ciré aux reflets beiges résonnant sous le choc sec de nos pas pressés.
Le canon me dirigea vers le fond de ce cube de vide aux proportions écrasantes, où plusieurs portes sans aucun signe distinctif s’étalaient sur un mur tout aussi neutre. L’un des paras frappa à l’une d’elles, la seconde en partant de la gauche. On lui ouvrit, sans rien dire. J’avais le vague pressentiment que ma venue était à moitié attendue. Ma réponse ne tarda pas arriver.
— Major Dernaz ? Demanda une voix masculine abimée par le tabac.
— Lui-même, répliquai-je sans joie.
Un homme d’une cinquantaine d’années se présenta face à moi, l’air contrit. Un fusil d’assaut en main, canon vers le bas. Il emmancha le tube d’acier, le brandissant à une telle vitesse que rien n’aurait pu l’arrêter. Le coup de crosse qu’il m’administra fut puissant, mais il ne me déstabilisa pas. Il me dévisagea avec arrogance, avant de m’adresser la parole.
— Les traitres n’ont pas leur place ici.
— Je ne suis pas un traitre, ripostai-je.
— Les traitres n’ont rien à faire chez moi, continua-t-il. Pourquoi devrais-je faire une exception ?
Un des soldats s’approcha de lui, se collant à son oreille. Il lui murmura quelque chose d’apparemment efficace, car son regard changea, dérivant de la haine à l’assentiment contenu.
— Il semblerait que la vérité soit moins claire que je ne le pensais, avoua-t-il. Soit, cela ne change en rien le fond du problème.
Il me fit signe de pivoter, et m’agrippa la mâchoire d’un geste brusque.
— La blessure est profonde, enchaina-t-il. C’est même étonnant qu’elle ne soit pas plus sale que ça ... Votre interface médicale est sacrément solide pour vous avoir conservé en si bon état.
Je n’osai rien répondre.
— Le Corbeau est un bien curieux menteur ... Pour une plaie propre, je la trouve salement compliquée. Pas infectée, mais trop compliquée. Je ne sais pas ce qu’il vous a raconté ... D’ailleurs, dites-moi, tout, major.
Son regard pétilla lorsqu’il lâcha ma peau meurtrie pour mieux m’observer.
— Une greffe, me contentai-je de répondre. Une greffe, ou un process bionique.
— Vous pouvez déjà oublier la greffe, mon brave, répondit-il. Les vaisseaux et les nerfs sont endommagés trop profondément pour que l’on puisse en tirer quelque chose.
— Alors ?
— Alors il ne reste plus que la cybernétisation. Rapide, bien plus efficace à long terme, surtout si on ne prend pas en compte l’impact esthétique ... Mais là n’est pas le principal.
Il m’examina à nouveau.
— Il me faudrait à peine une dizaine d’heures pour effectuer le travail. Votre ossature rentre dans la moyenne supérieure ... Je devrais avoir le matériel ici, normalement ...
Il se tut, perdu dans ses pensées, avant de se détourner vers un des paras.
— Il faudra juste un accord signé du Magister ... Pour autre chose.
— Bien sûr, mon colonel, répondit un des paras.
Mon sang se glaça lorsque j’entendis ce mot. « Colonel ». Un de ces fumiers qui m’avaient fait tout quitter. Un de ces pourris allait me sauver la vie ? Non, c’était trop cruel pour être vrai.
— Major ... Je ne sais pas si vous en avez conscience, mais votre état va nécessiter la mise en place d’un coma artificiel. L’intervention est trop longue pour vous laisser sous anesthésie locale ... Et le coma aura l’avantage de « court-circuiter » la durée de cicatrisation.
D’instinct, je reculai d’un pas. Des fusils d’assaut se braquèrent sur moi.
— Pas de coma, lâchai-je, tendu.
— Ce n’est pas une demande, major.
Deux paires de bras vinrent me maintenir contre un mur. J’aurais pu les envoyer se fracasser de l’autre côté de la salle, mais c’était sans compter sur le nombre de soldats qui auraient aussitôt rappliqué.
— Je ne fuirai pas, grondai-je à l’adresse de mes geôliers.
— Nous le savons, major, poursuivit le colonel. Simple procédure de sécurité.
Une longue aiguille transperça ma jugulaire. Le ciel de néons tourbillonna violemment, et j’oubliai tout. Encore une fois.
Je posterais dans la soirée
...
V.
Non.
Non, car il méritait de vivre, après tout. Il avait payé bien assez cher comme cela, et ajouter un poids supplémentaire à son fardeau aurait été d’un sadisme total.
Marcus consultait des dossiers depuis une bonne heure. Les textes défilaient devant ses yeux, il n’en retenait guère plus que quelques mots, tous plus inintéressants les uns que les autres. Son attention était ailleurs.
On frappa. Il soupira tout en retirant ses pieds du bureau où ils jouaient les équilibristes, et se leva sans conviction vers la porte qui clôturait son bureau.
— Entrez !
Le battant s’entrouvrit, une tête puis un corps se faufilèrent timidement dans l’embrasure.
— Magister... Le commando « Spiritus » est revenu de mission.
— Bien. Faites venir le capitaine Keller.
Il y eut un raclement de gorge, gêné.
— Un problème, sergent ? Demanda Marcus.
— Le capitaine Keller est juste derrière moi, Magister.
— Eh bien, faites-le entrer !
Quelques pas, des regards s’échangèrent, une poignée de main fugace, pour que Marcus et Keller se retrouvent assis face à face, de chaque côté du bureau.
— Capitaine...
— Le Major Dernaz est dans nos murs, Magister, répondit Keller d’une voix neutre. Le colonel Jurcourt l’a examiné, et il est actuellement placé en coma profond.
Le regard de Marcus s’assombrit.
— On l’a blessé ?
— Je n’en sais rien, Magister. Mais la partie droite de son visage est très abîmée. Le colonel parlait d’implantation cybernétique.
Marcus resta silencieux. Ses mains, métalliques, vinrent se placer en douceur contre son menton, tout aussi mécanique.
— Merci capitaine.
Keller se leva, avant de réaliser un garde-à-vous impeccable et de sortir du bureau.
Une fois seul, Marcus se laissa aller sur son lourd fauteuil. Le major était un soldat de choix, et malgré le coût financier que pouvait représenter une telle intervention, rien ne devait justifier son abandon.
Dès que le Corbeau avait prévenu l’Ordo Humanis, Marcus s’était montré plus qu’intéressé par le « cas » Dernaz. Il ne savait que peu de choses sur le jeune homme, si ce n’était qu’il s’agissait d’un cyborg venant de déserter son corps d’armée, et qu’il était recherché pour haute trahison et insubordination. La possibilité qu’il eût un lien avec l’attentat des Halles éveilla chez Marcus un sentiment étrange mêlant culpabilité et respect. Il avait fait poser la bombe par d’autres que lui, mais c’était bien son ordre l’origine de ce chaos. Indirectement, pouvait-il avoir participé à la déchéance de Dernaz ? Probablement. Il ne serait fixé qu’après un entretien avec le major.
Il lui faudrait attendre dix jours. Dix longues journées, pour voir si le hasard avait tracé le bon chemin.
Pour la première fois depuis longtemps, je me réveillai dans un calme absolu. Les uns après les autres, mes sens me firent remonter la réalité comme une entité objective, ni douce ni violente. Autour de moi je pouvais deviner l’agitation maîtrisée, silence entrecoupé de mots secs et précis. Ce coma n’avait été qu’une nuit parfaitement noire, sans douleur ni sentiment possible. Le colonel ne m’avait pas menti, et lorsque mon oeil intact fut assez vigoureux pour s’ouvrir, je ne fus pas surpris pas de croiser le regard de cet homme.
Un sourire froid mais satisfait éclaira son visage quelques instants, et il plaça une main ferme contre le métal de ma joue droite.
— Merci, glissai-je d’une voix éteinte.
— C’est moi qui vous remercie, major, enchaîna l’officier-chirurgien. L’interface de gestion médicale a tout fait pour que l’intervention soit un succès total.
— Comment ça ?
— La cicatrisation s’est révélée plus rapide que prévu, et le matériel est parfaitement ajusté à votre morphologie. À croire que l’I.A de gestion avait tout intérêt à se conformer à nos actes...
— Je ne comprends pas, colonel...
— Jurcourt, enchaina-t-il. Colonel Jurcourt, chirurgien cybernétique en chef de l’Ordo Humanis. Ce que je veux dire, c’est que vous n’avez pas « dormi » dix jours comme je l’avais prévu initialement... Nous sommes le huit février, major. Comprenez-vous ce que je veux vous dire ?
Je secouai la tête.
— Que votre cas a fortement attiré l’attention du Magister. Que celui-ci souhaitait une entrevue en tête-à-tête dès votre réveil.
— Le Magister ?
— L’homme à qui vous apprendrez à tout devoir.
Je restai silencieux, totalement hermétique à ces paroles.
— Je vois que vous ne saisissez pas bien ce que je tente de vous faire comprendre, major. En ayant accepté le contrat moral du Corbeau, vous avez mis un pied dans une possible intégration au sein de l’Ordo Humanis. Votre passé militaire et les capacités exceptionnelles dont votre corps est la preuve ont définitivement fait de vous un de nos semblables. Officieusement, du moins.
Un autre homme s’approcha de moi. Ses mains s’empennaient dans des gants bourrés de composants cybernétiques. Il n’hésita pas un instant. Des doigts se baladèrent le long de câbles qui me reliaient à une matrice inconnue. Je réalisai que j’étais resté debout tout ce temps, maintenu dans un filet invisible, celui de mon propre corps bloqué par plusieurs systèmes de verrouillage parfaitement bouclés.
— Suis-je si important à vos yeux ? Demandai-je, sans crier gare.
Le colonel me toisa.
— Ne soyez pas stupide, Dernaz.
Un geste discret de sa main relâcha l’étreinte mécanique que maintenait le caisson de stase sur moi. Une tension qui n’avait rien de naturel emplit soudainement mon corps, et j’esquissai quelques pas. Mon champ visuel s’anima, et plusieurs informations s’y affichèrent. Je restai dubitatif et sceptique devant quelques-unes.
— Vous avez installé un système à hémooxygénation ?
— Votre coeur et vos poumons étaient condamnés à moyen terme, justifia-t-il. Le choc de l’hypothermie et un début de péricardite m’ont fait agir dans ce sens. Et avant que vous ne posiez la question, nous avons aussi mis en place un relais moléculaire contre votre état délirant. Vous êtes parfaitement stabilisé sur ce plan-là, rassurez-vous...
À mon tour, je portai une main contre mon visage. Le contact sans chaleur de l’acier ne m’était pas particulièrement plaisant, mais je savais pertinemment qu’il n’y avait pas d’autre choix. Compensation minime, j’y gagnais un oeil plus performant que le précédent.
— Bien entendu, nous avons totalement révisé le reste de votre corps, major. Je ne sais pas qui s’occupe de vos réparations, mais il fait un très bon travail.
— Un indépendant, répondis-je en souriant légèrement.
— Il faudra nous l’amener un jour.
Je fronçai un sourcil.
— Vous comprendrez vite pourquoi, major.
Une porte. La dernière d’une longue liste. On l’ouvrit, j’avançai et passai au travers, après quoi on la referma à clef. « Drôles de manières », pensai-je, partagé entre un cynisme trop éprouvé et une angoisse retenue. J’en oubliai l’espace d’un instant l’objet de ma venue dans cette pièce sans fenêtres, étroite, mais lumineuse. Le plafond était dix mètres au-dessus de moi, verrière grisonnante à laquelle se suspendait un long fil puis une ampoule nue. L’ampoule était éteinte, et de toute façon, elle n’occupait déjà plus le centre de mes préoccupations.
Je n’étais pas seul.
Un autre homme me faisait face. Assis, raide et digne sur un fauteuil chromé rutilant, il tentait de faire bonne figure. La cinquantaine commençait à marquer ses traits, quelques rides se dessinaient sur son front, haut et luisant. Un sourire neutre releva des lèvres tellement blanchies qu’elles en paraissaient diaphanes, son large nez saillant aurait dû ajouter à cette attitude avenante, mais un oeil artificiel, cercle parfait légèrement surélevé dans une orbite métallique, venait contredire cette expression maladroite. Hormis une partie de son menton, le côté droit de son visage et la face antérieure de son cou, rien sur cette personne ne ressemblait à quoi que ce soit d’organique. Le métal s’en était là aussi donné à coeur joie, mais je doutais que cela fût pour les mêmes raisons que moi.
— Asseyez-vous, demanda-t-il simplement.
J’avançai encore un peu, avant de me trouver à hauteur du second fauteuil, et de m’exécuter.
— Major Christian Dernaz, vingt-quatre ans, ancien chef de section dans l’infanterie française, décoré à trois reprises pour actes de bravoure et d’héroïsme ?
— Oui, répondis-je.
Nous laissâmes le silence occuper l’espace quelques instants. Le Magister reprit le fil de la discussion.
— Major, jouons cartes sur table, commença-t-il. J’ai demandé cette entrevue dans le seul but de vous cerner un peu mieux, même si je connais le fond de votre pensée.
— En quoi ?
— Mémoire silicée, continua le cyborg. Autant dire que cela a été un jeu d’enfant de connaître vos intentions à partir de vos souvenirs récents. Et pour reprendre sur le vif du sujet, je pense sincèrement que nous allons pouvoir trouver une entente.
— Pourquoi m’avoir fait venir, si vous connaissez déjà mon point de vue ?
Ma question était sèche, mais pertinente. Il le savait, moi aussi, mais le Magister ne se démonta pas pour autant.
— La parole garde son aspect sacré, quoi que disent les faits, répliqua-t-il. L’entendre de vive voix ne sera jamais la même chose que le « voir » sur un écran ou au travers d’yeux bioniques. Pour cela, et puis aussi, car vous êtes un homme d’honneur. Et les hommes d’honneur ont une place à part ici.
Son oeil artificiel passa du bleu ciel au vert émeraude. Un cliché holographique en surgit, se modélisant entre nous deux. Ironiquement, l’image s’anima, se transformant en film. Un piratage de caméra tout ce qu’il a de plus classique hormis le fait qu’elle avait enregistré une partie de l’offensive désastreuse dans la banlieue nord.
— Si vous n’aviez pas agi correctement, ils seraient tous morts en moins de quatre-vingt-dix secondes. Bien sûr, vous ne les avez pas sauvés, mais au moins avez-vous fait votre possible.
Mon coeur, du moins ce qu’il devait en rester, se serra douloureusement.
— Vous ne revivrez plus cela, Christian. Nos connaissons nos terrains d’action, nous faisons peu de victimes, le minimum possible. Bien en deçà de l’armée française.
— Essayez-vous de me séduire avec de beaux arguments, Magister ?
Son regard s’assombrit un court instant, avant de redevenir aussi neutre qu’avant, mais son sourire s’effaça définitivement.
— Tout n’est que point de vue, major.
— Oui, je sais cela.
— Vous le savez, mais vous ne le comprenez pas. Vous admettez que vos anciens supérieurs vous ont conduit à la pire sanction possible, vous savez que notre collaboration sera fructueuse des deux côtés, mais vous ne l’admettez pas comme quelque chose de fondamentalement bénéfique.
Il s’installa plus profondément dans le fauteuil, et coupa l’holotransmission.
— Voilà pourquoi il fallait que je vous rencontre. Bien sûr, vous ne trahirez pas l’Ordo Humanis. Un homme d’honneur ne trahit jamais, je le sais, Christian. Mais vos questions et vos doutes, tant qu’ils ne seront pas devenus des certitudes, vous épuiseront moralement. Et je ne veux pas d’un soldat épuisé pour rien.
— Alors que voulez-vous, Magister ?
— Que vous acceptiez d’avoir changé de camp. Que la place que je vous réserve est bien plus confortable, bien plus gratifiante que ce que vous avez connu. L’apparence de nos corps joue souvent contre nous, mais nous ne sommes pas des bouchers, encore moins des machines. Mais cela, vous ne pourrez le découvrir qu’à vos dépens.
Sa main surgit de sous le bureau. Des doigts, tout aussi métalliques, mais aussi un long câble se terminant par une sorte de harpon. À y regarder de plus près, il s’agissait de micro-interfaces et de trodes cérébrales.
Je pâlis à la vue de cet instrument, terrifiant et fascinant à la fois. Cet homme, ce Magister, allait-il vraiment tenter de me faire intégrer son organisation en annihilant ma conscience ?
Devant mon attitude, il se montra plus rassurant.
— Ce n’est pas un lavage de cerveau, Christian. C’est un simple transfert de données...
— Alors pourquoi ne pas utiliser un simple glass-disc, à ce moment ? Répliquai-je.
— Car l’information que je dois vous transmettre ne peut utiliser un tel support.
Il se leva, et s’approcha de moi.
Son corps laissait échapper cliquetis et chuintements, comme un mécanisme complexe. Il me fixa avec gravité, et fit légèrement pivoter ma tête avant que je ne puisse réagir. Sa main s’approcha, et le câble se ficha dans ma nuque.
— Vous resterez le même, Christian. Mais vous aurez de nouvelles cartes en main.
L’interface de gestion bionique affichait le taux de transfert, qui ne dura pas plus de quinze secondes. Un flot étrange parcourut ma conscience, puissant et doux à la fois. Je vis mille choses, mille visages défiler devant moi. Je ne comprenais pas, mais je sentais leur bienveillance. La solitude sans nom que j’éprouvais depuis que j’avais perdu mon corps de chair vola en éclats, remplacée par cette harmonie humaine aux voix mécaniques.
Je restai interdit. C’était bien trop beau, bien trop simple pour être la réalité. Seuls la souffrance et le désespoir pouvaient encore être le credo du monde, mais pas la simplicité d’un bonheur partagé. Non, la foi en l’Homme n’existait pas. Elle n’existait plus. Voilà peut-être pourquoi je ne pouvais la comprendre, jusqu’alors. Sa simple présence était une vérité incontestable, un axiome moral autour duquel tout devrait graviter.
Le Magister était plus malin et beaucoup plus humain qu’il ne le laissait voir. Le masque froid de l’indifférence se fendit d’un nouveau sourire, discret mais sincère, illuminant son regard de cette joie partagée.
— La vérité ? demandai-je, hésitant entre joie et crainte.
— Oui, Christian. Tout cela, c’est nous. Tout cela, c’est vous aussi à présent.
— Suis-je vraiment si méritant que cela ?
— Comme n’importe lequel d’entre nous, pour peu que vous vous en donniez la peine. Juste tendre la main, et accepter cette charge que je vous remets aujourd’hui, Christian.
Oui, juste tendre la main. C’était d’une évidence. Un monde que soudain la lumière arrose, étincelant de beauté.
Juste dire oui, Chris’. Est-ce si compliqué ?
Je lui rendis son sourire, soudain renforcé par cet être protecteur.
— Bien sûr, Magister.
— Christian, je suis sûr que vous ne regretterez jamais ce choix, conclut-il, me tendant une main amicale.
Souite !
C'est bien foutu, ça bouge, on est à un vrai tournant du récit et de la mentalité du héros. Et on a hâte (enfin, j'ai hâte) de savoir ce qui arrive ensuite.
Bon, vu que je suis passé à la partie plus dynamique, je vais tâcher de me fixer un poste / jour, ce qui me parait raisonnable ![]()
En tout cas, ravi de voir que ça te plait
.
L'action met un peu de temps à se lancer au début, donc une fois qu'on est dedans on savoure. ![]()
Lorsque le Magister en personne vous transmettait la Vérité, il était impossible de le trahir. Dès lors, être fidèle jusque dans sa disparition, faire devenir réalité la moindre de ses volontés, l’écouter comme un père dur mais attentif étaient les seules pensées qui occupaient votre esprit.
Et tous, soldats, sous-officiers et officiers, nous devenions ses enfants. Vous et votre petite conscience plus ou moins individualiste vous voyiez réduits à l’état de risibles concepts, pitoyables par leur aspect primaire. Cette communauté se transformait en votre vie.
Comprendre que vous ne seriez plus jamais seul, où que vous vous trouviez, cela avait un côté plus que rassurant.
D’autres yeux se posèrent sur moi, ce jour-là. Le fait d’avoir accepté la charge que me remettait le Magister avait-il changé le regard d’une dizaine d’officiers supérieurs ? Probablement.
Malgré l’acier, malgré la froideur quasi polaire qui régnaient dans leurs attitudes raides et envahies par la mécanique de leur corps, je pouvais sentir une certaine fierté. Devenir l’un d’entre eux, c’était devenir leur frère, maintenant et jusqu’à mon dernier souffle.
Le Magister m’ouvrit une voie au milieu de ce cercle de guerriers effrayants de puissance. On s’écartait en courbant la tête à son passage, ivre de sa présence.
On guida mes pas vers un magnifique trône cubique, sans dossier, gravé de mille noms et d’autant de symboles dans du chrome massif. Je m’installai, découvrant par un coup d’oeil cette salle où j’allais apprendre ma nouvelle vie.
Le lieu de ma renaissance se couvrait de gris, mais d’un gris camaïeu, presque lumineux sous les lueurs rougeoyantes du crépuscule. L’éclat grenat d’yeux artificiels appartenant à plusieurs des officiers ajoutait un écho particulier à cet éclat éphémère
— Qu’on apporte le Faiseur, demanda le Magister.
Il frappa des mains, pour appuyer ses paroles, et un aide de camp surgit d’un rideau clôturant un des côtés de la pièce.
Mon nouveau maître s’approcha de moi. Son regard me toucha par sa simplicité, et un bien-être nouveau m’envahit totalement.
— Nous, commença-t-il, Hommes Libres dans nos corps et nos esprits, nous avons choisi de te faire confiance, Christian. Tu connais la Vérité, tu comprends la Vérité. Ta vie se mêlera aux nôtres par ton serment.
Sans aucun mot, je savais ce que j’avais à faire. Calmement, je me levai, et m’agenouillai aussitôt face au Magister.
— Acceptes-tu la charge que Nous, Hommes Libres, remettons sur tes épaules, pour voir ce monde devenir meilleur ?
— Je l'accepte, répondis-je, et m'en remets à votre jugement.
— Serviras-tu avec loyauté notre cause ? Porteras-tu notre idéal à travers le temps et l’espace, quel que soit le prix à payer, de ta vie si elle est en jeu ?
— Je les servirai, toujours, j’en serai le garant le plus fidèle
Les mots jaillissaient hors de moi comme s’il avait toujours dû en être ainsi.
— Alors, sois notre égal, Christian. Car à présent, moi, Magister Mark, et tous mes fidèles commandants te reconnaissons dans ton grade. Soit avec nous, Major Regalium Kris.
Un nouveau signe de main, discret, fit venir le Faiseur. Une araignée mécanique qui se tortillait dans un nuage de fumée. Le Magister l'attrapa sans ciller, elle tenta de le blesser de ses longues pattes désarticulées.
— Ton nom, celui que tes frères te donnent, conserve-le dans ce corps devenu perfection.
Le monstre mécanique siffla au contact de l’acier. Il se déplaça si vite que je ne pouvais que le sentir. La fumée s'épaississait autour de moi, jusqu'au moment où l’araignée cessa sa danse infernale, et qu'ils l'attrapèrent, l'éloignant de moi. Le Magister m'aida à me redresser, et leva mon bras vers le ciel.
— Maintenant et pour toujours, Kris, tu es un Homme Libre !
— Maintenant et pour toujours ! Reprit le coeur des officiers.
La cérémonie ne fut bientôt plus qu’un souvenir. On me guidait, toujours, dans le dédale de cet immeuble qu’ils nommaient « La Forteresse », tellement inondé de technologies qu’il devenait invisible. Mon statut de « sous-officier d’élite » me donna droit à un quartier personnel, certes petit mais qui avait au moins le mérite d’exister.
La pièce était minuscule, mais propre. Les murs gardaient cette teinte uniforme qui habillait l’ensemble des lieux, grise et dynamique. Pas une seule fenêtre ne venait ouvrir sur l’extérieur, seuls quelques spots dissimulés dans le plafond apportaient un peu de jour. Un énorme caisson de stase rempli d’eau stérilisée occupait le mur du fond, émettant une douce lumière bleutée. Mis à part un bureau en acier noir laqué où était posé un terminal informatique qui clignotait de temps à autre, il n’y avait rien. Aucune fioriture, de l’utile pur. Cette simplicité possédait une beauté certaine, mais hélas, je n’étais pas suffisamment renseigné sur les goûts artistiques pour l’apprécier.
— Major ?
L’aide de camp qui m’accompagnait devait à peine avoir dix-huit ans. Sa tenue était trop grande pour lui, et sa maigreur apparente n’arrangeait pas son affaire. J’avais un peu pitié de lui.
— Oui, caporal ?
— Major... Vous allez être en retard pour la présentation à votre unité...
J'étais très surpris, mais me gardait bien de le montrer. Pourtant, j’aurais dû me douter que le Magister ne m’aurait pas laissé mariner derrière un bureau bien longtemps.
Nous quittâmes donc mes quartiers sur-le-champ, nous perdant dans le dédale glacé des couloirs et des portes. Le caporal restait silencieux, et je dus me contenter de quelques paquets d’informations rapidement transmises sur mes mémoires artificielles pour en apprendre davantage sur mon unité.
Unité était un mot bien faible. J’étais à la tête d’une trentaine d’hommes qui savaient se battre, même si la plupart n’avaient à leur actif que quelques accrochages sans gravité.
Plus nous descendions dans les étages et les sous-sols, moins la décoration était nette. Le béton se fissurait parfois, imperfections soulignées par un éclairage verdâtre totalement surfait. Mais mon avis ne comptait pas, et c’était là encore le cadet de mes soucis. Le jeune caporal m’amena vers une salle basse, où ma tête frôlait presque l’épaisse structure en acier. Je ne devais pas dénoter dans cet univers guerrier, j’en avais bien conscience.
Mes soldats en prirent bien conscience, eux aussi.
Trente-deux corps tendus au garde-à-vous lorsque je les longeais. Soixante-quatre yeux vous fixant comme un seul homme, inquiets et excités, dans un silence parfait. Et après le Magister, j’étais leur seul maître.
— Repos, déclarai-je d’une voix parfaitement calme.
Deux hommes se détachèrent du groupe, avant de se planter devant moi et de se remettre au garde-à-vous. Des hommes... enfin, si j’exceptais le fait que le premier avait la moitié de la mâchoire complètement remplacée par une prothèse en carboacier, le crâne piqueté d’une douzaine de minuscules implants bioniques et un bras mécanique. Le second était plus mécanisé. Deux jambes, un bras droit et quelques doigts de la main gauche, sans doute une grande partie de sa colonne vertébrale et la moitié de son visage avaient été remplacés et « améliorés ». Cela ne me gêna pas, bien au contraire. La solitude liée à mon état physique ne m’était jamais apparue comme un avantage.
— Noms, prénoms et grades.
— Jurdard Léo, sergent première catégorie de la section magenta, me répondit le premier.
— Théaut Constant, sergent première classe.
Le premier des deux sergents me rappela rapidement un visage familier, et il me fallut quelques secondes pour comprendre que c’était lui qui avait actionné le système de verrouillage, au sortir de mon coma. Nous ne nous étions échangés qu’un regard fugace, mais ce regard voulait dire beaucoup plus de choses qu’il n’y paraissait.
Après une rapide présentation d’armes, je me retirai avec mes deux sergents dans une seconde pièce, beaucoup plus petite que la précédente.
— Messieurs ?
Je pouvais sentir la tension qui les maintenait parfaitement immobiles. Nous étions face à face, parfaits inconnus que les circonstances réunissaient.
Des mots, il en aurait fallu. Pour meubler le vide qui passait, dans l’air environnant nos corps. Instinctivement, je me tournai vers Léo, le dépassant d’une bonne tête bien qu’il fût déjà grand et bien bâti. Constant observa la scène d’un oeil neutre, avant de sortir de la pièce, aussi silencieusement qu’il y avait pénétré. La situation semblait incongrue. Mais rien n'avait été laissé au hasard. Tous les trois, nous le savions pertinemment.
— Major ?
— Oui, sergent Jurdard ?
— Major, continua Léo. Je pense qu’il y a quelque chose que vous devez savoir.
Il avait la sale manie de se tordre les doigts, pour cacher un peu son angoisse. Ce que les mots ne pouvaient exprimer, son corps le traduisait, pour moi. Et apparemment, ce n’était pas le genre de considération agréable à dévoiler.
— Laquelle, Léo ?
— À propos de vous, major Kris. De vous, du Magister, et de tout ça. Je suis sûr que vous avez reçu un paquet d’informations, mais elles ne vous serviront à rien avec nous.
Je hochai la tête.
— Nous sommes des hommes avant d’être des soldats, et encore plus avant d’être des machines. N’oubliez pas cela, major... ou alors, vous perdrez votre âme.
Un regard triste se posa sur moi. Ironie de l’histoire, l’I.A de mon interface récupérait un bon nombre d’éléments utiles sur Léo Jurdard. Il avait eu un fils, pas plus haut que trois pommes quand la guerre civile avait éclaté. Par défaut, il avait atterri ici, avant de se faire une petite place parmi les autres. Deux ans, déjà. À force de loyauté, il avait gravi les échelons hiérarchiques, pour se retrouver major. Et à côté de cela, les blessures de guerre avaient définitivement marqué sa chair. La douleur s’était bien vite transformée en avantage, le poussant à s’intéresser d’un peu plus près à la cybernétique et à devenir l’assistant du colonel Jurcourt.
— Je sais ce que vous faites, major.
Il coupa court à mon exploration virtuelle.
— J’ai vu d’autres que vous le faire. Dans d’autres circonstances, je vous aurais laissé agir librement, major. Après tout, vous êtes mon supérieur... Mais vous n’avez pas le droit de regarder ma vie.
— Mais, sergent, je... Commençai-je.
Je me résignai bien vite.
— Oui, vous avez raison.
Léo aurait pu s’excuser bêtement d’avoir ainsi parlé à un supérieur. Mais il ne le fit pas. Peut-être savait-il d’où je venais ? Ou bien sentait-il que ce genre de règles dérisoires sur le théâtre des opérations m’énervaient plus qu’elles n’étaient réellement utiles ? Je ne le savais pas encore à cette époque.
— J’ai de bonnes raisons de croire que le Magister vous a intégré pour autre chose qu’un simple accord moral.
Affirmer ce genre de choses, dans la plupart des armées, était synonyme de trahison. Remettre en cause la parole du chef suprême, celui conservant votre vie entre ses mains, était un jeu dangereux. Provocation de la part de mon sergent ? Non. Un simple acte de vérité.
— Que voulez-vous dire, Léo ?
— Personne n’est dupe, major. Pas même vous, au fond. Vous sentez bien cela, major, non ?
Je secouai la tête. L’exaltation des sentiments et la sensation indescriptible que certaines émotions avaient fait naître en moi avaient volé en éclats lorsque j’avais abandonné une partie de ma chair. Ce sens animal du pré-senti, totalement incontrôlable, n’était plus…
Il soupira, une nouvelle fois.
— Croyez-vous que le Magister ne vous avait jamais vu avant aujourd’hui ? Bien sûr que si. Tout le monde sait cela ici, tout le monde le sent. Il y a quelque chose qui vous lie, bien plus fort qu’un lien hiérarchique.
Devant mon absence de réponse, il continua.
— Lorsque le colonel vous a opéré, major, le Magister est resté avec vous une bonne heure à la sortie du bloc. Une heure, seul avec vous. Il ne l’a jamais fait pour aucun de ses hommes, même ceux qui le suivent depuis bientôt dix ans. Personne n’a su ce qu’il s’est passé pendant cette heure, mais lorsqu’il est ressorti, vous étiez sur le point de vous réveiller. Les systèmes de surveillance ne détectaient aucune anomalie, et pourtant, votre conscience allait émerger. Bien sûr, j’ai augmenté les doses de psychotropes, et vous avez aussitôt replongé dans le coma. Mais rien n’était plus comme avant.
— Vous pensez que...
— Je ne pense pas, major. J’ai juste constaté ce que j’ai vu de mes propres yeux. Que celui qui est à même de faire obéir les plus terribles chefs militaires de l’Ordo Humanis vous a consacré une heure entière alors que vous dormiez.
Court silence. Je sentais les mots venir.
— Comme à un fils, major.
Je ne pouvais pas répondre. Dire « oui, je comprends » n’avait plus aucun sens. Dire quoi que ce soit n’avait plus aucun sens, de toute façon.
— Major, tout le monde voit en vous un symbole. Pour tous les soldats de l’Ordo, vous êtes le fils spirituel du Magister. Vous êtes un futur guide, major, quoique vous puissiez en dire.
— Mais, sergent, repris-je d’une voix mal assurée, cela n’a aucun sens...
— Oh si, major.
Il se releva lourdement de sa chaise. Un sourire triste éclaira son visage.
— Vous le verrez par vous-même.
J'ai juste pas compris ton trip avec l'araignée mécanique. Qu'est-ce qu'ils en font exactement ? ![]()
Bzh l'araignée le tatoue, tout simplement
...
"Le monstre mécanique siffla au contact de l’acier. Il se déplaça si vite que je ne pouvais que le sentir. La fumée s'épaississait autour de moi, jusqu'au moment où l’araignée cessa sa danse infernale, et qu'ils l'attrapèrent, l'éloignant de moi."
Ah, il faut comprendre que l'araignée le tatoue ? C'est pas évident.
Ouais, effectivement. Je remettrais quelques précisions. Thanks.
Déjà une bonne heure que le soleil était couché. Dehors, la neige fondue salissait tout. Lorsque la porte grinça, les trois hommes assis là, sous l'averse hivernale qui lavait les toits, ces hommes surent qu'il fallait se lever. Alors, ils se levèrent. Le premier, celui qui était le plus à gauche de ce banc rouillé était aussi usé que le banc. De profonds sillons couraient sur son visage buriné par le soleil. Un œil bleu se cachait, pudique, sous un long keffieh posé sur son crâne touffu, quoique grisonnant. Son autre œil avait subi depuis longtemps les dommages d'une guerre mutilante. Crevé au couteau de cuisine, voilà bientôt quinze ans. Remplacé aussi sec par un implant de métal. Un regard noir, une expression impassible, et son souffle, profond. La confiance et la force tranquille émanaient de lui avec une telle évidence que n'importe quel mortel aurait pu l'effleurer, et aussitôt se mettre à ses pieds. Gorynovitch était son nom, Ethan, son prénom.
Son voisin était à peine moins antipathique. Le même calme militaire le protégeait de l'agitation extérieure. Mais lui avait conservé la totalité de son corps. Un regard brun, sec, qui explorait la nuit à travers la pluie, reconnaissant chaque forme, chaque son, dans un environnement qu'il ne connaissait que trop bien. Léonard Grammard était un militaire. Bien plus dangereux que son ainé.
Le troisième aurait pu être le Magister Mark en personne. Après tout, Marcus Standberg était le seul à commander officiellement l’Ordo Humanis. Les autres n'étaient que des ombres. Des reliques d'un passé trouble et troublant. Un kaléidoscope de malheur embaumait leur univers. Et quel qu'il fût, le moindre visiteur s'exposait à en subir le poids dès qu'il effleurait ce monde passé.
Il sourit, ironique. Son corps, lui non plus, ne subissait plus les assauts du temps. Comme le Magister, comme Kris, ce n'était plus qu'un cyborg. Un boucher sanglant, qui payait au prix fort son intelligence et sa ruse. On l'avait battu, on l'avait ignoré. Mais sa jeunesse bien vite s'envola. Il ne restait guère plus de lui qu'un visage blanc et brisé, une cicatrice mobile qui déployait une énergie immense pour ne pas laisser les affres de la douleur perdre le sanctuaire de son esprit. Il se tenait droit, légèrement insolent, car sûr de sa valeur. Oui, pour sûr, Samuel Hasqueniet connaissait sa valeur.
Le pas du Magister, froid et mécanique, s'étouffait dans les trombes d'eau qui s'abattaient sur la terrasse. La porte grinça à nouveau lorsqu'il la referma. Le bruit des pas cessa. Tous les quatre se tenaient bien droits.
Marcus Standberg. Mais était-ce son véritable patronyme ? Quarante-cinq ans, une touffe de cheveux noirs mal coupés, la peau aussi laiteuse qu'il était permis à un Homme de posséder. Une expression froide couvrait son visage. Son unique œil encore vivant cligna rapidement, surpris par la pluie.
— Doit-on le garder ?
Gorynovitch tourna la tête, et soupira.
— Qui sait ce qu'il fera demain ? Il pourrait aussi bien nous massacrer que nous aider comme n'importe lequel des Regalium... N'oublions pas d'où il vient...
— Patience... votre mot favori, mon cher maître, s'amusa Hasqueniet. Et si demain, l‘Ordo se retrouve en danger, que direz-vous ?
Le quinquagénaire le regarda, blasé.
— Nous n'avions pas le choix... Il fallait récupérer le major Dernaz. Sans cela, nous serions morts le mois prochain — il soupira — par la faute duquel d'entre nous ?
Samuel le regarda férocement.
— Messieurs, calmez-vous, intervint le Magister. Si le Regalium ne s'intègre pas à l'organisation, j'en prends la responsabilité.
— N'en faites pas une affaire personnelle, tempéra Grammard. Nous comprenons bien que le « cas » Dernaz a de quoi intriguer le cybernaute que vous êtes, mais il ne faut surtout pas vous investir plus que nécessaire.
— Et que feriez-vous à ma place, capitaine ? Ne répondez pas, vous n’en savez rien. Vous ne pouvez pas avoir senti ce qu’il s’est passé...
— Je ne sais rien, Marcus, effectivement. Comme aucun de nous n’en saura jamais rien. Nous n’étions pas à votre place.
— Alors, contentez-vous d'observer, coupa froidement le Magister.
Il les fixa, l'un après l'autre.
— Je suis ici par votre fait. Vous m’avez donné votre confiance, mais il est grand temps que je reprenne cette organisation en main.
Un lourd silence s'abattit sur le toit. La pluie tomba plus fort encore.
— Le Regalium Kris ne doit pas être tenu au secret.
— Vous voulez le perdre? S'étonna Hasqueniet.
— Nous ne le perdrons pas. Je ne le permettrai pas. Je ferai tout pour qu'il vive.
— Au risque de briser tout le processus ? Grogna Gorynovitch.
Le Magister se tut.
— N'oubliez pas les objectifs qu'Ils nous ont fixés, reprit Hasqueniet.
— Ils ne reculeront devant rien, appuya Grammard.
Marcus se retourna, et agrippa de toutes ses forces la rambarde de la terrasse.
— Maudite Corporation, gronda-t-il.
Aucun ne se doutait que quelques étages en dessous, j’avais tout enregistré. Une coïncidence qui ne m’apparaissait que peu hasardeuse avait guidé mon esprit par l’interface de Febus multipliant mon ouïe au-delà de tout ce que je pouvais espérer.
Et tout cela, tout ce que ces quatre hommes projetaient, personne n’aurait dû le savoir. Hélas, moi, la création nouvelle venait de dépasser ses Créateurs pendant quelques instants. Le rétablissement d’un équilibre caché se faisait par à-coups, mais cela ne durerait pas.
Dans la nuit naissante, une pensée froide acheva de me faire agir au gré des sentiments. Un puits glacé, où seul l’empirisme logique et rationnel d’un ordinateur pouvait édicter ses lois. En entendant la voix du Magister, ce fut comme si mon esprit finissait de se donner totalement aux Lois des Machines. Je devenais l’extension hybride d’un enjeu beaucoup plus lourd. Un pion conscient de son importance tout en ignorant sa finalité.
Tout ce qu’ils entreprirent après ce jour fut une liberté illusoire. Mon intérêt dépersonnalisé dépouillait sans bruit l’Ordo Humanis.
Le soleil terminait sa course alors que nous remontions dans un Transporteur en direction de la Forteresse. La chaleur était difficilement tenable, et pour la première fois depuis longtemps, j’en souffrais. De lourdes gouttes tombaient de ce qu’il restait de mon front, tachant pour un temps l’acier de mes cuisses.
Et le sang, toujours. Constant avait détaché un kit médical tandis qu’un process évaluait le type et l’étendue des lésions. Il ne mettait pas plus d’une dizaine de secondes à détecter n’importe quelle blessure. Mais pas cette fois.
Trente secondes passèrent, et aucun résultat n’était tombé. Je relançai une nouvelle fois l’interface, qui, à nouveau, resta muette. Aucune anomalie. Le vide du normal, angoissant.
— Sergent ?
Constant s’approcha, je tentai de le rassurer en souriant doucement.
— Oui, Regalium ?
— Vérifie mon I.A de gestion médicale... Elle ne trouve rien.
Silence gêné de la part de mon subordonné, qui malgré tout, s’exécuta. J’attendais, patient, tout en maintenant une compresse le long de narines trop blanches. Mon corps mécanisé ne subissait pas l’hémorragie, mais l’autre corps, celui de chair, lançait plusieurs barrières pour continuer d’assurer les fonctions cérébrales. Un froid intense courut soudainement sur ma peau, et je claquai des mâchoires.
— Regalium ?
Cette fois, ce fut un soldat qui m’interpella. J’eus beau lui adresser le sourire le plus confiant assorti d’un « ça va aller », il n’en tint pas compte. Le sang sur la compresse commençait à sécher dans la nuit qui émergeait, mélange marron sous la lumière verte du véhicule d’assaut. Les circuits auxiliaires qui stockaient quelques décilitres de sang artificiel s’activaient pour maintenir pression et oxygénation dans des normes acceptables, malheureusement, rien ne changeait.
Les fourmillements cutanés se propagèrent à la partie gauche de mon champ de vision, régie par un réseau organique faiblissant. De minuscules taches violines dansèrent sans délicatesse devant moi.
J’ouvris la bouche, pour parler. Un gargouillis faiblard et désordonné noya mes mots, et tous se retournèrent vers moi. Maintenant je comprenais que le problème de ces saignements devait apparemment être bien plus grave que je ne le pensais. Dans l’optique de l’interface, je ne m’étais pas méfié un seul instant de cette hémorragie bénigne. Grave erreur. Je n’avais plus qu’un demi-litre de sang complètement modifié dans les rares vaisseaux de mon cerveau et de mon visage, quantité dérisoire qui avait suffi pour me mettre en danger.
Les couleurs tourbillonnèrent, agressives, et je notai avec distance un visage près du mien. Un vague son emplit mon crâne quelques instants, note indistincte qui se fondait dans le flou de ma vision.
Partir, à la renverse. Même le sol se transforma en coton quand je chutai lourdement. Un vague bien-être caressa mon âme, libérée de toute technologie. Enfin, depuis tant d’années, je redevenais uni. Le seuil de la mort m’enveloppa d’une douceur et d’une luminosité indescriptibles,
Il suffisait de tendre la main.
Un formidable écho déchira l’harmonie. Le grésillement sinistre d’un circuit électrique soumis à une surtension inonda mon ouïe. La lumière palpita en diminuant d’intensité, et dans les ténèbres naissantes, mon esprit se condensait. Venue du néant, une gigantesque sphère noire me frôla en bourdonnant. Des striures parfaitement rectilignes descendirent du pôle supérieur en luisant, enveloppant la surface mate de cet objet effrayant d’un éclat orangé. La sphère cessa sa folle course le temps d’un battement de quartz qui s’étirait à l’infini, et avant que je n’aie le temps de comprendre, elle s’en était retournée vers l’Inconnu. Le Globe Mécanique. J’en avais entendu parler, bien avant ma presque morte. Pour certains il s’agissait de Dieu en personne, pour d’autres, rien de moins qu’un terrible présage pour les hybrides humains. Bon ou mauvais, « ça » venait de me ramener vers le monde vivant. Les uns après les autres, je sentais les mécanismes de mon cerveau artificiel s’enclencher. Des microprocesseurs lançaient des ponts vers ma conscience endormie, multipliant les ordres binaires vers des relais plus perfectionnés.
L’activité électrique de mon encéphale s’envola vers des valeurs exponentielles, remontant par ce même mouvement mon attention vers la réalité.
Si j’avais vu la Mort d’aussi près, alors la Vie devait m’inonder ?
Non.
Je n’en tirais qu’une expérience à la limite de l’hallucination. Le seul fait vérifiable, c’était l’hémorragie qui m’avait déconnecté de mes soldats. Ce n’était même pas un voyage, à peine un contre-temps qui se révélait très intéressant.
La lumière était brutale, mais je m'y accoutumai sans aucune difficulté. Même mon corps revenait apaisé de cette fractale spirituelle. Chaque fibre des rares muscles couvrant encore mon visage se tendait dans la neutralité, renvoyant sûrement une image froide et indifférente à l’homme qui se tenait face à mon regard.
Hasqueniet s’était penché sur moi. Un sourire timide l’éclaira un instant, une expression sévère le remplaça aussitôt.
— Vous avez eu très chaud, Regalium...
— Ne m'expliquez pas, demandai-je d'une voix éteinte et monocorde.
— Mais vous...
— Je le sais déjà, grondai-je.
Il se releva, l'air stupéfait. Après tout, l'heure était au changement. Peut-être avait-il compris cela.
Nous avons traversé des couloirs, lui devant, moi le suivant d'un pas froid et mécanique. Mon esprit s'était éveillé à un état de perception si intense que mon corps semblait se refermer sur toute sa puissance, toutes ses possibilités. Il redevenait la marionnette de mon esprit, une enveloppe commode où masquer sa réalité devenait chose aisée.
La lumière entrecoupée des néons qui défilaient semblait perturber mon guide. Son regard dérivait de droite à gauche, et la peur perlait de son esprit comme la sueur le faisait de son cou. C'était là la seule manifestation objective de ce qui étreignait sa petite conscience. J'eus une bouffée de pitié envers lui, un court instant.
Mais lorsque la lourde porte de la salle du Conseil s'ouvrit au-devant de nous, cette empathie provisoire s'envola, définitivement. Au bout d'une longue table rectangulaire qui occupait la pièce haute et étroite, mon père se tenait assis, droit et raide. Son visage ne reflétait aucune émotion. À sa droite, Grammard relisait des notes sur un support holographique qui distillait ses taches de couleurs tout autour de lui. À sa gauche, Gorynovitch ne disait rien, le regard tourné vers nous, rempli d'amertume et de fureur. Le Magister fit un signe. Nous nous avançâmes, et nous installâmes. Mais je restai seul, assis à l'autre bout de la longue table.
— Qu'y a-t-il ?
Raclement de gorge gêné. Gorynovitch se leva. Il posa ses mains grasses et noueuses sur la table, bien à plat, et me planta de son regard bleu et acier.
— Vous avez accompli bien des choses, Regalium. Des choses que nous croyions réservées aux légendes, aux rêves et aux chimères de papier. Vous avez fait bien plus que prouver vos qualités de combattant et de dirigeant. Aussi est-il temps pour vous de connaître ce en quoi nous vous sommes redevables, avant qu'il ne soit trop tard.
— Redevables de quoi ?
Silence.
— De vérité, lâcha Hasqueniet. De la vérité de votre existence, de la vérité de cette association que nous formons, nous quatre, et bientôt, nous cinq.
Je ricanai cyniquement. Ils me dévisagèrent avec colère, Gorynovitch semblait prêt à me bondir dessus, les muscles tendus malgré son âge.
— Et pour quoi faire ? Jusqu'à présent, personne ne s'est soucié de ça. Personne ne s'est demandé si j'avais besoin d'apprendre. Personne n'a jugé bon de savoir, de connaître mes besoins.
J'imposai un court silence, mais pas pour reprendre mon souffle. Le jeu que j'allais mettre en place était risqué, mais j'avais tant à y gagner que le doute était absent de ma conscience.
— Je me suis élevé tout seul ici. J'ai appris vos règles, seul. J'ai accepté les missions, les assassinats, les meurtres. J'ai tué pour une cause dont...
Je fixais le Magister. Mais son regard ne bougea pas davantage.
— Dont je croyais ignorer la véritable motivation.
Le silence s'abattit à nouveau. Ils me fixaient, et les paroles qui avaient résonné sous la voûte semblaient avoir plongé le lieu sous le poids du plomb.
— Regalium, ça suffit.
Marcus avait parlé. Le ton était net sans être sec. Mais l'ordre était clair. La limiter était sous mes pieds. Délibérément, je l'avais effleurée, et visiblement, j’avais réveillé de vieux démons auxquels ils ne croyaient guère plus.
— Nous avons fait une erreur, continua-t-il. Nous avons sous-estimé vos facultés, et nous ne paierons jamais assez cher pour cela. Mais, au nom de la sagesse, écoutez-nous.
J'aurais pu lui répondre. Mais j'aurais tout perdu. Ils s'engluaient dans la toile que je venais de tendre. Leur dernier instant de liberté arrivait. J'en savourais la saveur aigre.
— Votre retour ici n'était pas aussi bien préparé qu'il aurait dû l'être. Nous avons modifié vos souvenirs et votre passé, mais c'était une erreur. Vous devez savoir.
— Je sais déjà tout cela, répondis-je d'une voix distante et froide. Je sais déjà, et je ne compte pas revenir dessus.
Avant d'ajouter.
— Ce qui fut doit être accepté. Par moi comme par vous. Et à remuer le passé, on y trouve peu de choses agréables.
— Alors...
— Dites-moi pourquoi moi ?
Aucun ne répondit. Hasqueniet, qui avait tenté de prendre la parole juste avant, détourna son regard de peur que je ne le fixe. Être friable, pensai-je. Une proie idéale. Mais Gorynovitch se décida à reprendre la parole que je ne cessais de leur dérober.
— Nous vous devons la vérité, Regalium.
Il fixa les autres, je pouvais lire l'approbation au fond de leurs yeux, qu'ils fussent de chair ou de silice.
— Bien. Notre Magister, Marcus Standberg, n’est pas un parfait inconnu pour vous. Lui et votre défunt père étaient camarades d’études, et, malgré l’éloignement lié à leurs situations fort différentes, ils ont repris contact au moment de votre naissance. Marcus est alors devenu votre parrain civil, à la demande de son camarade.
— Vous avez connaissance des conditions socio-économiques avec lesquelles vivaient vos parents, j’imagine ?
— Oui, effectivement, répondis-je.
— Bertrand Dernaz, votre père était dans une situation financière déplorable au moment de votre naissance. Pour s’assurer de votre éducation et obtenir des rentrées d’argent régulières, et sur les conseils avisés de votre parrain, il vous confia à l'Eurotech. Néanmoins, il réussit à conserver un lien régulier avec vous. Tous ces souvenirs furent effacés de votre mémoire au moment de votre cybernétisation, voilà six ans. Mais ce seul lien, aussi affectif soit-il, possédait sa contrepartie.
Il avait capté mon attention, mais il restait entre mes doigts. À tout moment, je pouvais achever ce jeu sans règles.
— Continuez.
— Bien. Le professeur Standberg travaillait sur un projet de connexion Homme-ordinateur, notamment dans le but d’améliorer et de faire évoluer l'ancien réseau internet. Le projet avançait rapidement, et Eurotech vendit les premiers produits de ses découvertes quelques années plus tard. Mais Marcus avait omis un détail dans le rapport final. Un détail concernant certains individus dans leur relation au système internet.
Il reprit son souffle, un court instant.
— Certains individus, dont vous faisiez partie, semblaient posséder d'étranges facultés à intégrer et assimiler de façon conséquente le contenu de dizaines, voire de centaine de pages internet, en quelques secondes. Au début, Marcus fut effrayé. Mais Eurotech se montra persuasif, et il continua les investigations sur cette frange de cobayes. Certains, hélas, décédèrent au cours de la seconde expérience.
— L'effet Zebulon.
— Exactement. Ce maudit virus informatique les toucha, et peu d'entre eux survécurent. Mais vous étiez des survivants. Alors l'expérience continua.
À présent, le flou devenait plus épais encore.
— Les médics d'Eurotech suivirent les consignes de Marcus à la lettre. Implanter du matériel nanocybernétique dans le cortex d'une dizaine d'individus n'était pas une chose courante à l'époque. En revenir indemne, encore moins. Et quant à survivre à une connexion au réseau mondial, cela tenait du pur miracle scientifique. Mais vous avez été du miracle. Le miracle avait existé pour vous, mais vous avez repoussé, plus loin encore la limite.
Je laissai le silence reprendre sa place, quelques instants.
— Je ne suis pas sûr de comprendre, Gorynovitch.
— Vous avez débuté une proto-fusion avec un système informatique complexe à neuf ans. Votre esprit s'est imbriqué dans la masse de données d'Internet sans en subir les plus redoutables dommages. Vous avez fait de ce réseau une extension formidable à votre conscience, sans vous en rendre compte. Mais le processus fut arrêté, faute de temps et de recul. Eurotech ne pouvait pas gâcher l'unique espoir encore en vie. Imaginez les conséquences si un tel rapprochement pouvait avoir lieu.
L'immortalité... ou la puissance de réflexion. Le choix n'était qu'une façade, car le pouvoir enfoui dans cette expérience vieille de quinze ans devait être formidable. Alors, seulement, j'entrevoyais l'enjeu final. Alors seulement, j'étais en mesure de comprendre.
— Vous avez vieilli, les technologies se sont accélérées. Nos corps en sont marqués jusque dans leurs structures intimes. Mais le pouvoir caché dans l'enfant que vous étiez n'a pas disparu. La capacité subsiste.
— Je crois comprendre, répondis-je d'une voix calme.
— Imaginez le pouvoir dont vous disposerez si le processus s'achève. Si votre esprit pénètre le Rezo. Qui et quoi serait en mesure de vous résister ?
— Un contrôle absolu, murmurai-je.
Je comprenais, mais n'étais pas en mesure de réaliser l'étendue des conséquences qui s'ensuivraient.
— Mais il reste encore un obstacle, continuai-je.
— Oui, murmura Gorynovitch. La Fusion Totale est la seule solution, Regalium.
Et alors, la suite ? ![]()