- Je vous déteste, Cumulonimbus.
Anger n’avait probablement rien de plus spirituel à faire partager à sa famille, étendu sur une plage de paille hors de prix, à l’aube de son deuxième mois de congé. Un repos trop étalé sur le calendrier lui faisait toujours l’effet d’une couche de confiture d’abricot autour du cerveau; et les abricots, Anger détestait ça.
Anger ne savait pas si le nuage qui flottait dans le ciel était sincèrement un cumulonimbus ou s’il faisait semblant, mais ce qu’il savait, c’était que si il avait acheté son chapeau de paille la peau des fesses avant de partir, ce n’était pas pour que le soleil –pour qui ils s’étaient déplacés - ne se laisse voiler la face par un nuage fumeux.
Sa femme et sa fille, Orange et Clémentine, en maillots de bain une pièce, soufflèrent bruyamment.
- C’est un soupir, ça ? demanda Anger.
- Ecoute, Anger, tu n’arrêtes pas de te plaindre, tu nous emmerde. Si tu veux du soleil, tu te déplaces, moi excuse moi je trouve qu’un peu d’ombre, ça fait du bien.
- Ouais hein papa, chouina Clémentine.
- C’est quand même incroyable, une famille aussi lourde. Moi je vais chercher le soleil.
Anger se leva, rajusta son maillot de bain qui le serrait, prit sa serviette, la secoua, éternua à cause de la paille, et partit le long de la côte.
Il marcha, marcha, et marcha encore un long moment, la paille croustillant entre les orteils. En levant les yeux, il remarqua que le nuage qu’il fuyait était bien plus gros qu’il n’y avait paru tout d’abord. Il grelotta et enroula sa serviette autour de ses épaules. A cause de la confiture dans sa tête, il marchait sans trop y penser, et quand il eu le réflexe de se retourner, sa femme et sa fille n’étaient plus que deux petits points noirs, comme les deux petites pupilles de la plage qui le regarderaient de loin.
Quand Anger se rendit compte qu’il marchait depuis déjà une bonne heure, il décida de s'en retourner, ennuyé d'avoir tant marché. Il allait rebrousser chemin quand au détour d’un virage, il rencontra quelqu’un. Un quelqu’un de type asiatique qui traînait par une corde un âne. Anger n’en crut pas ses yeux : l’âne broutait la plage. Le « Bonjour » qu’il préparait intérieurement depuis bien deux secondes et demi en passa à la trape.
- Votre âne est en train de brouter la plage.
- Oui oui, répondit l’asiatique.
- C’est du terrorisme.
- C’est ici qu’il se nourrit.
- Haha, rigola l’âne en levant ses yeux fatigués.
Un petit garçon en tenue de policier, au loin, était à la poursuite du vieil asian. Il trébucha et s’effondra dans le foin, à dix mètres des deux hommes. Anger courut vers lui et lui chuchota précieusement, comme on manie une vérité dangeureuse :
- Hé, bonhomme ! L’âne de ce vieillard broûte la plage.
Un regard suffit pour que les deux hommes se comprennent.
- C’est du terrorisme. Soufflèrent ils de concert, a capella.
- Je le sais bien, se récupéra le garçon en s’époussetant, je suis le Petit Policier. Je suis à sa recherche depuis déjà plusieurs jours. L’asiatique dévoreur de paille.
Ils s’avancèrent, Anger en retrait. Le petit policier se racla la gorge :
- Monsieur l’asiatique ! Que faites-vous ici ?
- Je vais voir la tombe de mon frère. Il est mort il y a peu.
- Votre frère ?
- Il était souffleur de verre.
- Hé bien monsieur, en vertu des devoirs qui me sont suggérés, je dois vous arrêter. Vous avez manqué de respect à au moins dix articles du code pénal concernant l’intégrité de la paille.
- Il faut respecter la paille, acquiesca Anger.
Le vieil asiatique fronça les sourcils :
- Chez moi, j’ai toujours conduit mon âne se nourrir sur les plages de paille, et je n’ai jamais eu de problèmes.
- Ha ! rugit le Petit Policier. Si tout le monde avalait la paille aussi négligemment, qu’utiliseriont nous pour faire rouler nos voitures et nous éclairer la nuit ? Et dans une période de crise ou les incendies font rage à la frontière ! Tout de même ! J’ai dix ans, monsieur, et je suis plus responsable que vous ! C’est un comble !
- Il fait sombre, non ? questionna Anger.
- Vous avez raison, dit le Petit Policier. Qu’est ce que c’est que cet énorme nuage ?
Le ciel n’était plus qu’une gigantesque masse blanche et épaisse. L’asiatique répondit :
- C’est mon frère. Il a soufflé du verre toute sa vie. Maintenant il souffle les nuages.
- Pourriez vous lui signaler de ne pas exercer au dessus des plages, s’il vous plait ?
- Ca me semble difficile.
- A moins que vous ne mourriez aussi.
- Bien entendu.
Il n’en fallu pas plus au petit policier pour sortir son arme et tuer l’étranger :
- Pan ! Un terroriste en moins. Nan mais attends !
Le corps de l’asiatique tomba dans la paille.
- Espérons qu’il fera passer le message à son frérot, je marche depuis une heure.
Anger et le policier patientèrent attentivement, à côté du cadavre et de l’âne criant sa douleur. Ils faisaient un bien piètre quator. Anger renifla. Le nuage se mit alors à grossir à vue d’œil, comme un ballon. A grossir et grossir si bien qu’il sortit bientôt du ciel pour atteindre la mer. Il envellopa la plage entière, Anger, le policier et l’âne. Le nuage commença à s’étendre sur la ville. Le Petit Policier se noya dans sa pluie, les citoyens furent balayés dans tous les sens par son vent, et étouffés dans son coton. Tout en ville fut déréglé, dévasté par ses éclairs. Une clameur s’éleva dans la foule : « Les terroristes ! Les terroristes ! ». Avant de disparaître pour toujours, Anger tenta de penser à sa femme et sa fille, à qui il ne pourrait jamais dire adieu. Mais ce n’était pas facile : cette histoire de chapeau l’obsédait. Si il avait su qu’il mourrait une semaine plus tard, il en aurait pris un moins cher. Quand même.
