1.
L'avion est arrivé plus tôt que prévu. En tout début d'après-midi, et j'ai retrouvé le soleil aussi éclatant que lorsque je l'avais quitté une semaine plus tôt. Rien n'avait changé. Ma sœur était venu me chercher à l'aéroport. Un sourire radieux, une nouvelle teinture dans les cheveux et un baiser sur la joue qui m'avait fait penser, pour je ne sais quelle raison, à personnage secondaire n°3. J'avais oublié le livre durant l'avion. Je ne sais pas si c'était à cause des gosses qui s'amusaient sur la rangée d'à côté, et qui m'avaient rappelé que la simplicité existait encore, même si elle avait tendance à se dissimuler sous les couches complexes et opaques qui nous sont proposées sans relâche. Ou bien avais-je simplement oublié le livre car ce passage là ne devait pas être écrit. Il n'était pas si mauvais mais comme un passage avait déjà été écrit dans l'avion, je considérais que cela pouvait être trop redondant. Chose qui est légèrement absurde à l'heure actuelle, je l'admets, puisque tout le livre est redondant.
J'avais cru que je pourrais oublier ce qui s'était passé durant ces sept jours. J'avais cru pouvoir oublier l'angoisse, la fille, le livre. Et c'était plutôt en bonne voie jusqu'à ce que je prenne place aux côtés de ma sœur dans la voiture et qu'elle prononce ces paroles :
« Alors ces vacances ? »
Je me suis mis à pleurer, la tête posée contre la vitre. Je n'arrivais plus à arrêter les larmes, je gémissais et ma sœur me demandait ce que j'avais, inquiète. Elle s'était même arrêtée sur le bord de la route, pour que je prenne l'air. J'étais sorti et je m'étais mis à marcher sur quelques mètres, chancelant. Mais le goudron sec, la ville qui s'étendait au-dessous des montagnes, et les voitures qui passaient à tour de rôle, m'infligeant leurs coups de vent par intermittence, m'avaient contraint à retourner à l'intérieur de la voiture.
Je n'avais rien à dire puisqu'il n'y avait rien à dire. Alors j'avais murmuré qu'il ne s'était strictement rien passé.
« Il ne m'est jamais rien arrivé. »
C'est le moment précis que j'ai choisi, après avoir imaginé cette réplique tant de fois, pour la dire à haute voix. Elle était encore plus maussade que je ne l'avais pensé, encore plus percutante, si bien que ma sœur n'avait pas insisté. Elle avait redémarré, et on avait rejoint ce flot incessant.
La nature était en état d'attente, l'herbe verte somnolant sous un ciel dégagé, attendant le retour de quelques nuages pour s'agiter sobrement. Les voitures avaient toutes leurs fenêtres fermées. Il n'y avait pas de distractions à offrir à mes yeux, pas de vie en dehors du soleil qui continuait à me cogner le visage avec ardeur. Le trajet avait été interminable. Les larmes avaient fini par sécher, un faux sourire avait jaillit de mon visage au moment de dire au revoir à ma sœur. J'avais regardé la voiture faire demi-tour et repartir, dans un ultime vrombissement, après un dernier mot de ma sœur, qui jouait ici sa dernière intervention.
Je remonte l'allée de pierres qui rejoint l'entrée de la maison. Une valise sur le dos, une autre traînée de manière négligente, provoquant le bruit désagréable des roues contre le sol. Je distingue la piscine et un adolescent qui se baigne dedans. Son corps nu s'agite avec douceur près du rebord. Quand il m'aperçoit il m'adresse un grand signe de mains, et c'est peut-être figurant n°27 ou figurant n°38. Je ne réponds pas et je baisse la tête devant mes pieds. Ma démarche est lasse et j'appréhende de plus en plus ma rencontre avec la porte, ma main sur la poignée, mes pieds sur le parquet. J'envisage même de repartir, laissant les valises derrière moi, courant vers l'horizon, la plage, la mer, l'eau, la nature : J'imagine une chanson de Guillaume Grand dans ma tête, « Toi et Moi ».
Mais en fait je n'imagine rien du tout parce que j'ai oublié la mélodie et j'ai oublié les paroles. Et je ne pars pas en courant car il n'y a nulle part où fuir, nulle part où je pourrais me sentir heureux. Il n'y a que ce livre, où les virgules et les points rythment ma vie.
Ce jeu, où les règles ne changent jamais, et où l'on ne gagne jamais non plus. Les pas semblent durer une éternité jusqu'à ce que je découvre l'ombre de la maison, le marron de la porte, le gris de la poignée. Je suis rentré chez moi.
Le salon est un vaste bordel. Un écran plat déplacé de manière inexplicable en plein milieu, un canapé tourné vers un mur, des strings s'éparpillant dessus ou sur le sol. Une bouteille d'alcool vide, qui a roulé sous un meuble. Une autre bouteille d'alcool vide, dressée à côté des escaliers. Une adolescente que je n'avais pas remarqué, allongée sur un autre canapé, nue. Une musique en fond, des Black Eyed Peas, je crois. Tout est endormi, et à la place de m'apporter une certaine tranquillité, ça ne fait que m'apporter un sentiment de dégout. Si je n'étais pas parti je serais sûrement quelque part par là, allongé entre une bouteille d'alcool et un string rose, me réveillant doucement aux sons de la voix de Fergie. Mais je suis réveillé aujourd'hui, trop réveillé pour me rendre compte que je n'ai pas envie d'être là. Je dépose les valises près de l'écran plat, je passe la jeune fille nue et je pose un pied sur la première marche. Je commence l'ascension des escaliers en même temps que j'entends des paroles, qui me semblent lointaines et illusoires :
« Took my heart to the limit, and this is where I'll stay ».
Une marche. Deux marches. Trois marches et j'entends des bruits provenir de l'étage. Des talons qui cognent, qui vont et qui viennent et puis une silhouette qui apparait en haut des marches. Personnage secondaire n°1. Elle est radieuse, un teint plus bronzé que d'habitude, un sourire plus doux aussi, et un bikini deux pièces, bleu marine, qui lui sied le corps parfaitement. Elle descend pendant que je monte et elle m'embrasse sur les lèvres avec délicatesse. Les siennes sont trop mouillées, les miennes sont trop sèches, et je dois dégager mon visage pour qu'elle s'arrête.
« Soirée grandiose hier, n'est-ce pas ? Elle dit.
– Ouais, dis-je, même si je sais que je n'étais pas là hier.
– Je rejoins figurant n°38 dans la piscine, tu viens ? Elle demande ça alors que je l'ai dépassé et qu'elle est deux ou trois marches en dessous. Je me tourne vers elle :
– Pas tout de suite.
– Comme tu veux. » Répond-t-elle en descendant en sautillant.
Je me dis que j'aurais bien besoin de sentir l'eau contre ma peau. Parce que j'ai chaud et parce que j'ai besoin de sentir quelque chose contre moi. De sentir n'importe quoi mis à part la peau trop huilée de personnage secondaire n°1.
En marchant le long du couloir, entre les chambres, je me dis qu'elle n'a sûrement pas réalisé que j'étais parti. Je me dis qu'elle a du baiser chaque soir de la semaine avec un mec différent en pensant que c'était moi. Et je suis content que ce n'était pas moi car je n'ai jamais aimé cette fille. Mais je me remets à pleurer de manière convulsive en me rendant compte que je n'ai jamais aimé personne. Je ne sais tout simplement pas ce que c'est. J'ai eu des idées quelque fois, des ébauches de sentiments, mais ce n'était que des images que j'intégrais à mon esprit. Il n'y a pas de grandes différences entre personnage secondaire n°1 et personnage secondaire n°3. J'avais cru les aimer, toutes les deux, et j'avais fini par les oublier. Que l'une était réelle et que l'autre ne l'était pas, ça ne changeait rien. Toutes les deux n'étaient personne pour moi et je n'étais personne pour elle.
J'allume un bain et je me regarde dans le miroir. Je me souris, je garde les yeux figés sur mon reflet. La peau est pâle, les yeux sont rouges, les lèvres sont craquelées. Je n'ai plus de plaie à l'épaule. Je veux pleurer, rien ne vient. Je veux bouger, rien ne bouge. Je suis devenu une image. J'ai toujours été une image. Une image qui vieillit inévitablement, dont les contours sont toujours moins agréables, dont la forme est toujours plus rapiécée, dont l'utilité demeure toujours aussi incertaine. Je ne suis pas personnage principal. Je suis un figurant, comme vous tous. Figurants sans âmes qui voguent au hasard en attendant quelqu'un, en attendant quelque chose. Ce quelqu'un ne viendra jamais. Ce quelque chose pourrait venir. Je me glisse dans le bain.