Il ne m'est jamais rien arrivé.
C'est ce que je me dis quand je regarde les dernières gouttes rejoindre cet ensemble. Un ensemble rouge. Un ensemble noir. Un ensemble vide. Cet ensemble, c'est moi. J'y suis ancré depuis que j'ai tendu les oreilles, depuis que j'ai ouvert les yeux et la bouche. Cet ensemble me ressemble comme rien n'a jamais pu me ressembler. Il ne bouge pas, il ne ressent pas, il est juste là, sans savoir exactement pourquoi. Il n'y a plus rien à y ajouter, plus rien à quoi il peut se mélanger. Plus rien ne le fait bouger, plus rien ne le fait changer. Il ne peut plus apparaître, il ne peut plus disparaitre, il peut juste être là. Cet ensemble n'a plus de volonté, la volupté qui l'a habité un jour s'en est allée, en même temps que la nuit prenait place tout autour. Le liquide n'a jamais été aussi solide, les pensées n'ont jamais été aussi futiles, le corps n'a jamais été aussi inerte, la vie n'a jamais été aussi morte.
Des secondes encore, peut-être, des minutes, possible. Bientôt tout ceci sera vidé, l'ensemble sera désassemblé, l'âme sera consumée jusqu'à ce que les entrailles de l'homme cesse d'être. La terre pourra trembler, les volcans éclabousser leurs passions sur cette dernière, les nuages déverser leur haine, les océans agiter leurs ailes en signe de désespoir. Le jour pourra revenir, la nuit pourra s'enfuir, le soleil pourra briller, la lune éclater, la nature brûler, les marques disparaitre, apparaître, disparaitre encore, rien n'y changera jamais, et pour toujours.
La décision a été prise. Ça n'a jamais été une décision, une simple conséquence, une simple suite, une simple banalité. Aussi régulière, classique et opportune que des millions d'autres avant et des millions d'autres après. Elle n'a rien d'essentielle, d'unique ou d'important. Elle est ce qu'elle a toujours été et sera toujours : Inexistante.
Je suis. Je ne suis pas. Je veux. Je ne veux pas. J'aime. Je n'aime pas.
Je n'ai jamais su faire la différence entre toutes ces phrases. Je n'ai jamais su comprendre, et je crois que je n'ai jamais essayé. Je crois que j'ai toujours cru qu'il n'y avait rien à comprendre.
Glissons, glissons, et glissons encore et encore, les uns autour des autres, les uns avec les autres, les uns contre les autres. Nous glissons tous ensemble vers la même sortie. On y sera séparés, pour l'éternité. Qu'est-elle, curieuse éternité, surplombant nos esprits et intimidant nos cœurs ? Elle n'est rien de plus ou de moins que nous autres : Inexistante.
Si rien n'était vrai ? Si tout ceci n'était jamais arrivé ? Serait-ce plus rassurant ? Le mensonge peut-il surpasser la vérité ? L'illusion peut-elle concurrencer le rêve ? La vie peut-elle effacer la mort ? La mort peut-elle effacer la vie ?
Mes pensées s'accélèrent et ne sont plus que de vagues impressions qui n'en sont pas. La conclusion est toujours la même, elle l'a toujours été et elle le sera toujours :
Nous ne saurons jamais rien.