Bonsoir tout le monde.
Je voulais vous proposer un autre extrait de mon roman (après le prologue). Ce passage se situe au milieu du deuxième chapitre. Je le considère important car il est là pour montrer le désarroi du personnage, qui se trouve dans une situation délicate (sa femme a disparue) et qui se sent éperdument seul pour affronter cette "tragédie". Il en veut à la société toute entière de ne pas partager sa peine, bien qu'il réalise que c'est une réaction égoïste.
Si je le choisis celui-ci plutôt qu'un autre, c'est car je pense qu'il est assez différent en terme de style de ce que j'ai pu proposer avec le prologue. Et j'aimerais donc vous le faire partager. Toute critique est la bienvenue, positive comme négative, l'essentiel c'est de discuter sereinement. ;)
L'extrait en question
Devant l'immense building qui faisait office de siège à son journal, je me sentais oppressé. La vue de cette lignée de fenêtres qui s'agglutinaient au-dessus du hall ravivait mon vertige. La vaste entrée, percée par plusieurs portes et mise en relief par une série de marches me donnait la sensation d'une bouche ouverte, prête à m'avaler. Elle grouillait d'individus, qui allaient et venaient dans ce qu'on aurait pu assimiler à une danse synchronisée. Un balais de fourmis, et moi, j'étais la plus petite d'entre elles, la plus faible. En traversant la rue je faillis me faire renverser. Le soleil me frappait le visage, et je gardais mes yeux ouverts, droits devant moi, pour qu'ils me piquent, pour que j'y vois flou. Je ne prêtais aucune attention au décor, je ne voulais pas y prêter attention. Je n'avais jamais pénétré au sein de l'immeuble, je n'en avais jamais eu besoin.
L'intérieur était comme je l'avais supposé, spacieux mais si encombré que l'énorme bouche était devenu minuscule, dans laquelle j'étais opprimé, compressé entre chaque dent. Une petite fontaine émettait quelques gargouillements, dont les sons étaient annihilés par la rumeur ambiante. Les trois ascenseurs ne cessaient de se remplir, de se vider, et de se reremplir, en émettant leurs « ding » à tour de rôles. Les gens se saluaient, se souriaient cordialement, et reprenaient leur route. Je marchais lentement, j'avais l'impression de slalomer entre les personnes, et aucune d'entre elles ne m'adressaient un regard. Je me sentais invisible.
À l'accueil je tombais sur « Page », comme l'indiquait son badge. Chemise blanche boutonnée jusqu'au cou, cheveux blonds noués et lunettes de vue. Elle me souriait. Je ne lui souriais pas. Quand je demandais Kate Miller, on me dit d'attendre. L'hôtesse tapotait sur son clavier, adressait un coup de fil, indiquait une information que je ne comprenais pas à un homme qui attendait lui aussi derrière le comptoir, adressait un nouveau coup de fil.
J'allais m'asseoir quelques mètres plus loin. Je regardais les différents écrans qui étaient accrochés sur les pylônes. Un incendie avait apparemment dévasté une école primaire, quelque part dans le New Hampshire. C'est ce que j'en déduisais des images. Une professeur pleurait devant la caméra, en montrant les débris d'une salle de classe. Des images de mères de famille en train de porter leurs enfants dans les bras, et la journaliste qui reprenait la parole, le micro à la main. Elle souriait, et je me demandais soudain : « Pourquoi tu souris connasse ? ». Une publicité. Un hamburger. Un dentifrice. Du papier toilette. La vie continuait. Je regardais les journalistes qui défilaient sous mes yeux. La vie continuait. Ma femme avait disparue, et ils faisaient tous comme si de rien n'était. J'avais envie de monter sur la fontaine et de leur hurler ma rage. Pourquoi ignorait-il la souffrance ? De nouveau une mère de famille. De nouveau des pleurs. Je n'étais pas le seul à souffrir, et pourtant, la vie continuait. De nouveau un hamburger.
Page me fit signe d'approcher. Elle me souriait toujours. Je ne souriais toujours pas. Elle me dit que Kate n'était pas là, que cela faisait deux jours qu'elle n'était pas venue. Elle me demandait si je voulais lui transmettre un message. Je ne répondais pas. Je m'y étais attendu, je ne pouvais pas feindre la surprise. Je repartais en sens inverse, en ayant toujours l'impression de marcher à contre-courant. Qu'avais-je espéré en venant jusqu'ici ? Obtenir des réponses ? Je n'avais rien appris que je ne savais pas déjà. Je ne savais rien.