Je ne sais pas.
Ce serait ma seule réponse, je crois. Quelle que soit ma détermination, une porte ouverte finit toujours par donner sur une nouvelle porte, fermée. Cadenassée, bien mieux protégée que la précédente et souvent, bien plus inquiétante. Il arrive parfois qu’un chemin les relie. Parfois.
Après une énième déception, j’ai abandonné la lutte, je laisserai cette nouvelle porte fermée et me contenterai de partir d’un côté, histoire de voir s’il n’y aurait pas une brèche quelque part, une zone oubliée facile d’accès qui donnerait sur un monde sans portes. Le Mosel vit sans doute là-bas. Il ne pense plus à moi pour le moment. Il sait que j’ai abandonné. Mais il sait aussi que je suis toujours là. De temps en temps, je l’entends renifler de l’autre côté, depuis quelque plaine poussiéreuse. Il guette. Il n’a rien d’autre à faire. J’ai l’impression qu’il a tout détruit là-bas, et qu’il a peur que je traverse tout son royaume pour m’échapper. Peut-être créera-t-il lui-même une brèche, peut-être l’a-t-il déjà fait, peut-être ne me suit-il pas de loin. Peut-être que c’est moi qui le suis où il veut bien m’emmener, son sourire carnassier attendant le jour où j’arriverai. Je regarde le ciel, hors d’atteinte. Aucun espoir de ce côté-là, c’est soit la porte, soit la marche. Je ne peux même pas faire demi-tour, il n’y a plus rien derrière moi.
Je ne sais pas si c’est toujours là, ça l’a été j’en suis certain. Quand j’étais enfant, ça y était encore. Il y a quelques années, ça y était aussi. J’ai oublié quand ça a disparu. Je ne sais plus pourquoi je suis entré, pourquoi j’ai tenté d’ouvrir cette première porte. Elle était facile, même pas fermée à clé. Je suppose que la curiosité m’a poussé à la franchir, et que, cette curiosité n’ayant pas été satisfaite ne découvrir une autre porte, un peu plus imposante, elle m’a poussé à poursuivre. Un labyrinthe en ligne droite, sans murs, sans énigmes et sans minotaure. Mosel n’en est pas un, il n’est jamais près de moi. Il est toujours derrière la porte fermée. Et quand elle est enfin ouverte, il est derrière la suivante. Mais il ne part jamais plus loin, je sens continuellement sa présence. Je suis sa proie et il me fuit. Il me fuit mais il m’attend.
Une fois j’ai vu une fenêtre. J’ai pu constater que le monde que j’avais laissé était toujours là, je me suis vu enfant, courant dans la cour après un ballon crevé. Mon père tondait la pelouse un peu plus loin. C’était l’été, il faisait chaud. A ce moment là, ma vie se résumait à attraper ce ballon pour le renvoyer à mon frère. J’avais aussi envie d’une glace, je crois. Je ne sais pas pourquoi cette scène était visible depuis la fenêtre entre deux portes. Peut-être Mosel l’avait-il placée là pour que je n’oublie pas d’avancer, pour que je ne m’allonge pas bêtement au sol pour attendre la fin du monde. Je me demande si je suis toujours là-bas. Sans doute pas, puisque je suis sûr d’être paumé ici. Et pourtant, la scène était bien réelle. Je crois que si un jour je quitte cet endroit, je me retrouverai face à mon ballon rouge, et que je le ramasserai. Je le lancerai vers mon frère, je demanderai une glace à mon père et ma vie reprendra tranquillement. J’aurai tout oublié. Si je sors un jour. Je ne sais pas s’il y a une sortie et si on me demandait depuis combien de temps j’ouvre des portes, je répondrais « des siècles ». Evidemment, personne ne me le demandera jamais ici. Mosel ne parle pas. Il arrive que j’entende du piano, une mélodie fragile qui envahit l’atmosphère, mais je ne crois pas qu’un quelconque pianiste vive ici.
La fenêtre a finit par disparaître, à l’instant où j’allais ramasser le ballon. J’ai entendu le piano, toujours cette mélodie cristalline, une vague de notes s’envolant vers un ailleurs inaccessible. Et j’ai ouvert une nouvelle porte. Cela m’a prit trois jours, je pense, pour celle-là. Il ne fait jamais nuit et le temps m’échappe tellement que je ne suis pas sûr. Ce fut très long en tout cas, et j’ai cru ne jamais y arriver. Des centaines de cadenas, de codes à trouver, de planches en bois clouées, de mécanismes étranges réduisant mes pénibles avancées à néant. Il a fallut recommencer des dizaines de fois, jusqu’à tout mémoriser. Quand elle s’est enfin ouverte, j’ai à peine eut la force de la franchir pour m’écrouler deux mètres plus loin. Une onde de choc gigantesque a frappé quelque part derrière. J’étais habitué, ça ne m’a pas empêché de m’endormir. Chaque fois que je passe d’un endroit à un autre, le passé brûle, implose, dans un bruit monstrueux qui dure une éternité. Des éclairs, des étincelles, des étoiles qui s’effondrent et des abysses qui creusent le temps pour tout avaler, avant de se refermer sur le néant. Il ne faut pas rester là quand ça arrive. Mais ça n’arrivera plus, je n’ouvrirai plus rien. De toute manière, la nouvelle porte est tellement immense que je doute pouvoir y arriver un jour. Elle culmine à une bonne dizaine de mètres de hauteur. Du bois, du fer, des mécanismes, encore. De grands leviers noir et rouge, quelques pancartes où sont inscrites des inscriptions dans une langue que je commence à déchiffrer. Il faudrait des semaines pour en venir à bout. Je n’ose imaginer à quoi ressembleraient les portes suivantes. S’il y en avait des dizaines encore, combien de mois passerais-je sur chacune ? Pour quelle récompense ? D’autres portes ? Toujours plus complexes, imposantes, désespérantes ?
Je poursuis donc ma route, longeant le mur invisible qui me sépare d’ailleurs. Mon entre deux est une plaine, d’une longueur sans doute infinie. Pas de fruits, même si tout est vert. Un monde printanier. Je n’ai pas besoin de fruits de toute manière. Je ne mange jamais, ne bois jamais et n’en ressens jamais le besoin. Au début, après quelques portes, j’ai cru être mort. Mais je sais que ce n’est pas le cas. Je me sens en vie. J’ai peur.
***
Voilà maintenant plusieurs jours que je marche, enfin, il me semble. Rien ne change. Mosel m’observe toujours. La plaine semble ne pas avoir de fin. Cet éternel ciel bleu me donne la migraine. Pas un nuage. Jamais. Une belle journée sous vide. Je continue à avancer, je ne peux rien faire d’autre. Je pourrais bien courir, histoire de rompre la monotonie, mais cela fait un moment déjà que j’ai aperçu une porte à l’horizon. Ma porte. Celle que j’avais laissée derrière moi, celle que j’avais refusé d’ouvrir.
J’entends Mosel crier, au loin.
Non, je n’ai vraiment rien d’autre à faire que de marcher.