Un texte issu du concours sans fin :
Violent coup de main
Les mots m'échappaient comme des mouches insaisissables. J'étais en train d'écrire une nouvelle sur la fête de Noël. Sur mon dégoût pour cette période que je trouvais hypocrite. Mais les mots ne venaient pas. Ils manquaient de vie, ils manquaient d'émotions. J'avais beau relire, reformuler, remanier, recracher ma haine d'une autre manière, tout ça restait très plat. Je me trouvais mauvais, pas doué pour écrire. Sans émotions, trop brouillon et je me dégoûtais presque de ne pas réussir à progresser parce que je ne savais pas me faire suffisamment mal. Comme si j'attendais que le texte me sorte des doigts et des veines sans y avoir trimer jusqu'à laisser mes tripes sur la table. J'ai décidé d'aller me coucher et de lire un peu. J'ai chopé un bouquin de Bukowski et j'ai débouché une bouteille de vin. Peut être pour m'apaiser. Peut être par faiblesse ou par habitude. Je me suis mis au lit avec les deux et j'ai lu et j'ai bu. Chaque ligne avait sa propre force, sa propre contenance, sa propre vie. J'étais bien loin de cette consistance. Je me sentais un peu dépité et sans envie. J'ai continué encore un peu à lire puis je me suis assoupi après avoir terminé la bouteille et j'ai commencé à rêver. Des projecteurs placés quelques mètres au dessus de ma tête me piquaient les yeux. Un brouhaha résonnait bruyamment tout autour de moi. J'étais sur un ring de boxe, les gants serrés au poignet, les petites chaussures au pied et l'adversaire en face de moi. C'était un vieux, les cheveux gris plaqués vers l’arrière, la chemise ouverte sur un ventre bedonnant, le jean troué, la clope au bec, le visage ravagé. Un vieux dégueulasse. J'allais me battre contre Charles Bukowski.
J'ai commencé à m'échauffer, doucement. Quelques mouvements de jambe, quelques jabs dans le vide. Un petit enchaînement droite gauche, puis je me suis dis « Merde. Le vieux, je vais le défoncer. J'ai fait quelques années de boxe, lui il est plus tout jeune, ça va être une boucherie ! ». Je l'ai regardé, il était pénard sur son tabouret en train de picoler un verre de vin blanc pendant qu'une jolie minette le dorlotait. Il souriait. Et il rigolait, comme si j'étais un moucheron à qui il allait mettre une belle branlée. Une jeune femme est montée sur le ring. La vingtaine, bien foutue, en bikini et talon haut. Superbe. Elle a fait le tour du ring en trémoussant du cul et en portant bien haut une affiche sur laquelle était inscrit « Round 1 ». Elle est passée prés de Charly, il lui a fait signe qu'il l'embrassait, elle a gloussé. Elle est passée prés de moi, je lui ai fait un clin d'oeil, elle m'a souri, s'est retournée et a roulé du cul. J'ai commencé à bander. Pas super pour débuter un round de boxe ! Faut avoir tous les sens en alerte ! La moindre inattention peut vous faire vous envoyer au tapis ! La fille est descendue, la cloche a retenti, ça y est, le combat était lancé et il n'y avait même pas d'arbitre.
Je suis parti de mon coin et j'ai été vers lui. Il était encore assis sur son tabouret en train de finir son verre et de rigoler avec la blonde. J'ai décidé d'attendre. J'aurais pu me ruer vers lui et lui lancer un bon crochet du droit de mon bras musclé mais j'ai trouvé ça injuste, irrespectueux. Il a fini son verre et il s'est levé. Je me demandais bien ce qu'il pouvait encore valoir sur le ring ce vieux Buk. Il avait l'air déjà complètement bourré en plus. On était l'un en face de l'autre, deux mètres nous séparaient. On s'est dévisagé un peu, sans se parler, on avait même pas de protège dents, puis j'ai avancé pour lancer quelques jabs du gauche. Deux, trois, pas plus pour tester la défense en face. Bah j'ai été drôlement surpris ! Le Buk a relevé sa garde au bon moment, il a contré tous mes coups et m'a souri. On a continué de se tourner autour quelques secondes puis il m'a dit :
-Alors gamin, comme ça on arrive pas à écrire ?
J'étais saisi, comment il pouvait savoir ? Et d'un coup il s'est rué sur moi, j'ai pas eu le temps de remettre ma garde il m'a envoyé deux jabs et un direct du droit, en plein dans les dents. J'étais un peu sonné mais je me suis vite reculé. Je me suis reconcentré et j'ai repris ma garde. Je l'ai regardé, il rigolait et était parti boire quelques gorgées de blanc pendant que je me remettais des coups. Et il cognait fort pour un vieux débris ! Je me suis souvenu qu'il avait réussi à mettre K-O Hemingway dans une de ces nouvelles ! Il est revenu, l'oeil rieur, on a continué de se tourner autour puis j'ai vu son regard changer d'un coup, devenir plus noir et tout de suite après il m'a lancé :
-Dis, tu manquerais pas d'un peu de tripes au milieu de ton bide ?
Encore une fois il touchait juste, j'avais l'impression de manquer de tripes. J'étais déstabilisé et il en a profité pour m’enchaîner deux directs et un crochet du droit. Violent, le crochet, je suis tombé par terre. Une jeune femme a couru vers moi en rigolant et elle a commencé à compter : 10, 9, … C'est la première fois de ma vie que j'allais au tapis comme ça ! Je me suis ressaisi, j'avais encore largement la force pour me relever, - 6, 5, …. Je me suis redressé, et je me suis rendu compte que les dix secondes au sol pouvaient passer très vite quand on y était. Pendant ce temps, comme à son habitude il était parti boire un coup et peloter sa greluche avec ses gros gants de boxe pendant que celle ci se marrait. J'ai regardé vers mon coin, j'étais seul et j'ai senti un peu d'amertume au fond de la gorge. Le temps que je me remette en garde et que le vieil écrivain revienne vers moi, on a entendu la cloche sonner la fin du premier round et on s'est tapé dans les gants. Amicalement. Il m'a fait un clin d'oeil. Salace. J'ai souri. Il était comme je me l'imaginais et en plus il m'avait pourri au premier round. Mais pas de souci, j'aime l'adversité. Je suis retourné dans mon coin, j'ai attrapé une bouteille d'eau, non sans galérer à cause des gants et j'en ai bu une grosse gorgée. Quand j'ai avalé j'ai senti une douleur sur le côté gauche de la mâchoire, là où j'avais mangé le crochet du droit. Ce genre de douleur bien compacte qui, même dans un rêve, permet de se souvenir qu'on est bien en vie. Et j'étais content, car j'aimais ça, c'était comme se prendre une averse en plein été et voir le soleil réussir à percer les nuages et nous sécher pour mieux repartir vers l'avant. Au prochain round il allait prendre cher le vieux.
La fille est remontée sur le ring, toujours en bikini et talons hauts. Elle a recommencé son petit tour en trémoussant son joli cul avec une pancarte « Round 2 ». Très sexy, vraiment ! Elle est passée devant moi, je lui ai refait un clin d'oeil, elle m'a sourit une nouvelle fois, s'est retournée et a recommencé à rouler du cul. Elle est ensuite allée dans l'autre coin, et là le vieux cradot l'a attrapé par la taille et lui a roulé une grosse pelle bien dégueulasse. La fille s'est retirée et a rigolé, il lui a donné une tape sur les fesses avec son gant et elle est partie. Le Charles a repris son verre, bu deux trois gorgées et la cloche a sonné pour la seconde fois. J'ai été vers lui, le pas rapide, un jeu de jambes bien en place et j'ai commencé à le travailler. Double jab du gauche, rien ne passe, direct du droit, dans les gants, j'ai continué au corps, rien à faire, il bloquait tout. Je le pensais pas si vif le vieillard. Il a rigolé et m'a piqué :
-Tu frappes comme un de ces types qui a peur de se faire mal, comme un de ces types que tu détestes !
Il m'a déstabilisé et m'a envoyé directement une grosse droite en plein dans le pif. J'avais l'impression que le cuir m'avait transpercé jusqu'au cerveau, j'ai reculé, j'ai remis ma garde en place et j'ai repris une bonne inspiration. Je sentais encore l'odeur du gant dans le nez et c'était une nouvelle droite que je me reprenais à chaque bouffée d'air. Dur, il cognait vraiment fort. Fallait que je change de technique. Entre temps il était parti retourner peloter sa minette, je lui ai crié :
-Hé Bukowski viens ici gros lard que je te foute une torchée.
Il a grimacé puis a souri et est venu vers moi. J'ai tourné au tour de lui, très vif, avec un bon jeu de jambes puis je l'ai attaqué :
-Je parie que t'arrives même plus à bander à ton âge, vieux dégueulasse.
Il a fait la gueule, j'aimais pas trop ça mais je pouvais pas continuer à me laisser maltraiter de cette manière, et je l'ai enchaîné. Tap tap, doublet du gauche, crochet au corps et j'ai terminé par un uppercut, en plein dans le menton. Le vieux est tombé par terre direct. Une nénette est arrivé et a commencé à compter : 10, 9,... Les filles dans son coin le regardaient et rigolaient. Le Buk marmonnait par terre et commençait à se relever, déjà ! J'ai interpellé une fille de son clan :
-Hé chérie, on se voit à la fin du round, j'en aurais fini avec le vieux.
Elle a rigolé et le vieil américain s'est relevé, enfin, 5, 4 et il a rigolé en me regardant :
-Bien joué gamin, mais là j'en ai assez, on va en finir vite fait.
-Ok, papy je t'attends, je lui ai répondu.
-Ouais, ouais, on va voir ça.
Il est revenu vers moi et j'ai attaqué tout de suite, je l'ai travaillé de partout, mais rien à faire, il bloquait tout. J'avais l'impression de frapper contre une grosse caisse, pleine de bouteilles. Je le sentais bien plus agressif qu'au début, fallait que je me méfie. Puis il s'est décidé à contrer :
-Alors t'as flashé sur mes minettes hein ? Et il m'a placé un crochet qui est venu s'aplatir juste sur ma tempe gauche. Mais j'ai résisté. Il a continué :
-Et t'aimes boire aussi ? Qu'est ce qu'il y a ? Tu t'assumes pas sans alcool ?
Il m'a retouché, paf paf, enchaînement droite gauche, sur la lèvre et le nez. J'avais un goût de sang dans la bouche, je saignais du nez, mais je suis resté debout, j'aurais peut être du aller au sol, histoire de récupérer un peu mais voilà je manquais de lucidité, déjà ! Et le vieux lâchait rien, il avait vraiment envie de finir le combat :
-Et je parie que t'arrives pas à serrer qui que ce soit, parce que t'as pas de... couilles !
Touché ! Il m'a travaillé au corps, j'ai pris un crochet en plein dans le foie, j'étais presque K-O sur le coup, je ne voulais pas tomber mais plus moyen de tenir la garde haute, j'étais à sa merci, il a rigolé et m'a envoyé un crochet monumental au coin du menton. J'avais l'impression de me prendre un train de marchandises, pleines de grosses carcasses de vaches mortes, en pleine face. Je me suis écroulé... Probablement. Le combat était terminé... Certainement. Je m'en souvenais plus.
J'ai repris connaissance un peu plus tard, j'étais dans un vieux bar miteux à une table complètement pourrie par l'humidité. La lumière était très faible, il faisait presque noir, et j'avais du mal à ouvrir les yeux. J'ai retrouvé un peu le regard et j'ai aperçu un type en face de moi. Bukowski. Encore lui. Il m'a tapé sur l'épaule et a rigolé :
-C'était un beau petit combat hein ? Et il a bu la moitié de sa bière. D'une traite.
-Ouais, je lui ai répondu, avec encore un goût de sang dans la bouche et l'odeur du cuir dans toutes les narines.
Il m'a tendu un verre :
-Tiens ça te fera du bien, un bon whisky, bien tassé !
-Merci, ouais ça tombe au poil. J'en avais bien envie !
-T'as faim aussi peut être gamin ?
-Ouais, je boufferais bien un bon gros steak.
Il a regardé vers le bar et a crié :
-Jim, apporte lui un bon gros steak.
-Pas de souci, capitaine, lui a répondu un type derrière le bar.
-Bon, pendant que tu reprenais tes esprits j'ai lu un peu tous tes textes.
J'ai eu honte, sur le coup. Mes textes étaient à chier, il aurait pas du lire ça, et il a continué :
-Y a du boulot, mais y a de l'idée, alors lâche rien. Si tu veux te lancer là dedans, lances-y toi à fond. Y faut pas de demi mesure, soit tu donnes complètement, soit tu donnes rien et tu continues de croupir dans ton trou de merde comme un vieux torchon imbibé de vinaigre.
-Ouais, entendu, je lui ai répondu, le regard très sérieux.
Puis il m'a parlé de son poème sur comment devenir un grand écrivain. Les femmes, le combat contre la feuille, Hemingway, Dosto, Céline, la bière :
-Chaque bière est comme un sang nouveau, il m'a dit.
-Ouais, comme une maîtresse éternelle, je lui ai répondu, en me souvenant du poème en question.
Il a souri à grandes dents, bu une gorgée de bière et m'a attrapé par le col en rigolant :
-Lâche rien, gamin ! Pigé ?
Et Jim est arrivé avec une assiette qu'il a posé devant moi. Dessus il y avait un bon gros steak bien grillé, et encore fumant.
-Je te ramène les couverts, il m'a dit.
J'ai regardé Buk :
-T'inquiètes le vieux, je vais rien lâcher.
Puis j'ai entendu soudain le klaxonnement de voitures, très fort. J'ai regardé un peu partout dans le bar, presque affolé, mais je ne voyais rien. Puis le bar a disparu brutalement. Je me suis réveillé dans mon lit et j'entendais des voitures klaxonner de dehors. J'ai essayé de me souvenir de mon rêve et j'avais un goût de sang dans la bouche et une odeur de cuir dans toutes les narines. Et j'avais faim. J'avais terriblement faim ! J'avais envie de bouffer. J'avais envie d'un bon steak et de bonnes bières et de beaux culs. J'avais envie de BOUFFER LA VIE !
Génial
Merci ![]()
J'adore toute histoire qui met place a un rêve (comme Alice aux pays des merveilles) surtout quand ce rêve devient loufoque, mystérieux, bizarre... Je n'ai pas vraiment retrouvé toute l'absurdité des rêves qu'on peut faire dans ton texte mais l'idée est très bonne. Et ce que j'ai aimé, c'est cette volonté (surtout à la fin) de chercher le bonheur, les choses simples. J'aime aussi le fait que tu ajoutes constamment les plaisirs gustatifs dans tes textes, ces choses qui nous font apprécier la vie. J'aime bien le fait que tes nouvelles ne se perdent pas dans des explications inutiles. Tu sais ce qu'il faut mettre et ce qu'il ne faut pas mettre, et ça c'est deja un signe positif qui correspond aux bons ecrivains.
Donc j'ai vraiment aimé ton texte.
Merci Colas ! beaucoup d'encouragement dans ce commentaire !
ah puis je up j'aime ce texte
Yop ! J'ai aussi beaucoup aimé celui-ci ! Même plus que "Histoire de bleu".
J'ai vraiment pas grand chose à redire sur celui-là, à part peut-être quelques fautes d'orthographe que tu trouveras tout seul j'en suis certain ! :P
Puis faut dire que, comme Colas, je suis aussi fan de ce genre de rêves qui partent un peu en sucette ! ^^