La petite fille sort, dans la neige. Et n'a pas éteint la bougie. Elle marche au milieu des loups, vers la forêt. Eux ne l'attaquent pas, le sang encore coulant de leurs yeux et de leurs gueules. Elle erre. Longtemps. Plusieurs jours. Pas une fois, elle n'a mangé, bu, pleuré, vécu, senti, trébuché. Un matin, au bord d'un cours d'eau longeant une plaine encore neigeuse, brillante par les rayons de l'aurore, elle voit le corps sans vie d'un homme mort de froid. La soif la saisit. La soif de prendre les dernières forces vives d'un être dont l'âme n'est depuis longtemps plus la gardienne.
- Bienvenue, jeune être de neige.
Il se réveille. Le ciel n'est maintenant plus que le souvenir de lui-même; l'orange s'est répandu comme une goutte de couleur sur l'horizon infini. Le bleu clair cède peu à peu sa place aux volutes de vie or et violette, les nuages fins semblent être faits de douceur. Le soir est venu.
L'Arbre au loin tutoie les cieux jusqu'aux racines des astres, plongeant les siennes au centre du monde. Son bois est fait par les dieux et sa verdure a été créée par le plus grand des peintres. Il couvre la forêt située à l'origine de son tronc, rendant les arbres de cent mètres ridicules. Tel est le spectacle qu'observe celui qui dort sur la jetée de la nuit, attendant son sommeil au milieu des étoiles. Ante n'a que sept ans et comprendra mieux que quiconque à quel point les odeurs de l'enfance restent gravées dans l'âme. Il se lève. Arrache encore un regard au spectacle divin créé pour lui. Puis, lentement, alors que l'orange devient rouge, le violet bleu profond et les étoiles visibles, il monte peu à peu vers le ciel, sur la colline sylvestre. Les arbres sont d'une écorce âgée, griffée et tachée des mémoires de ceux qui ont probablement versé leur douleur ici. Les maisons apparaissent alors que le jour n'est plus qu'un membre du passé. Le bois est le même que celui des chênes, le toit est fait de la paille qu'on récolte à côté des forêts. Les maisons sont protégées par les sapins qui cachent la terre : la nuit n'en est que plus noire. Mais, sur le bois d'un porche, l'encadrement d'une porte ou d'une fenêtre, sont accrochées des centaines de lampes jaunes, chaleureuses. Une est particulière. Une est accrochée sur sa maison d'enfance.
- La lune est si belle. Je ne comprends pas que tu ne l'aimes pas.
- Je n'aime que la neige.
- Je le sais. Mais il ne neige pas.
- Laisse-moi retourner dans ma forêt.
- Je ne peux pas. Les loups te dévoreraient.
- Les loups me craignent.
- C'est ce que tu crois.
Ytal avait rencontré l'étrange homme alors qu'elle buvait du sang pour la première fois. Il était habillé en noir, ses cheveux étaient parfaitement peignés. Son visage était fin, taillé à la serpe, à l'instar de la fine moustache noire et du bouc qui ornaient les contours de sa bouche. Lui aussi buvait le sang des hommes.
- Je crois ce que je vois.
- Et ce que tu ressens ?
- Non. Je ne ressens pas les choses. Sauf la neige. Et la soif.
- C'est étrange. Même un vampire garde ses émotions. Il les maîtrise seulement.
- Je ne sais pas. Je suis sans doute étrange.
L'homme lui avait parlé souvent, le jour, la nuit. Au début, elle ne répondait pas. Mais elle parle depuis. La neige était partie avec sa voix.
- Tu n'es pas étrange. Il faut seulement aimer la mort pour être comme toi et moi.
- Je n'aime pas la mort. Tu sais ce que j'aime.
- Tuer n'est pas faire le sacrifice de ta conscience. Vois ces lièvres, près de l'eau. Un mourra de maladie, deux autres seront dévorés par les loups. Que tu en tues un ne changera pas le monde. La mort est inévitable.