Ceci est une nouvelle que j'ai commencé il y a déjà un certain temps, et que j'ai un peu lâchée. Etant donné que c'est la rentrée, j'en profite pour m'y replonger.
Les premières parties sont sous leur forme d'origine, je n'ai pas apporté de modifications depuis la dernière fois que je les ai travaillées.
Attention, gros pavay en approche
I
La pièce comportait une fenêtre en bois. La peinture s'écaillait. Le carreau était brisé. Les débris n'avaient pas été retirés, si bien qu'on pouvait voir quelques taches pourpres sur les bords de ces morceaux. Au centre, contre un mur, se trouvait un lit qui n'avait pas été fait depuis plusieurs mois. Des tâches brunâtres étaient éparpillé au centre du matelas. Les draps étaient déchirés, et quelques brûlures en ornaient les bords. Le mur se trouvant derrière le lit était fissuré. Le sol était jonché de papiers d'emballages. Des bouteilles de bière avaient été jetées dans un coin.
Un homme était étendu sur le lit, sur le ventre. Il était vêtu d'un veste de survêtement noire. Le logo de la marque avait disparu avec le temps. Il portait un jean tâché et troué au niveau des genoux. En respirant, l'individu émettait des borborygmes. Il toussa, puis se retourna sur le dos. Des cernes violacées ornaient ses yeux clos. Ses lèvres étaient toutes gercées. Ses pieds se mirent à s'agiter compulsivement. Ses ongles étaient jaunis, et trop longs. La plante de ses pieds, nue, était calleuse, noircie par la marche.
Il toussa à nouveau, se pencha sur le côté gauche du lit et vomit. Il cracha, puis s'assit et s'appuyant contre le mur. Il ouvrit lentement les yeux. Une cicatrice partant de son sourcil droit descendait jusque sous la cerne, pourpre maintenant. Il ne pouvait ouvrir son oeil complètement, mais cela ne l'empêchait pas de voir. Il n'arrivait pas à tourner la tête. Il fit rouler ses yeux de droite à gauche. Une porte entrouverte sur trouvait à droite. Elle n'avait plus de serrure. La peinture blanche s'écaillait, laissant voir un bois humide et fragile. En face, il vit la fenêtre brisée. La lumière du jour filtrait à travers un volet branlant. Il vit les débris de verre sanglants, et en déduisit que quelqu'un avait marché dessus. Lui, peut-être. Il ne sentait pas ses membres. Il termina son premier examen sur le mur, à gauche. Des tâches brunes semblaient décorer le mur. "C'est de l'art contemporain" pensa-t-il. Il éclata de rire. Un rire rauque, fou. Il criait presque. Il failli vomir à nouveau, et s'arrêta, laissant place à un silence inquiétant.
Peu à peu, sa conscience revint. Il se mit à réfléchir plus profondément. Il ne savait pas où il était. Il ne se rappelait pas comment il était venu ici, pourtant, ce lieu lui était familier. Il bougea les jambes. Ses sensations le revenaient à nouveau. Il fit craquer ses doigts, puis s'employa à se lever. Il ne voyait pas ses chaussures. Mais il ne s'en préoccupa pas. Il était assis, ses jambes reposant sur le sol humide et sale. Il ne fit pas attention au bouteilles de bière, et se leva en poussant sur le matelas avec ses mains. Il était debout. Il fit un pas en avant, manqua de tomber et s'appuya sur le mur. Il se redressa, respira profondément et avança plus assurément. Il parvint à la porte sans encombres. Il la poussa, et ses gonds émirent un grincement.
- Merde... Je suis où ? demanda-t-il à voix haute.
II
La pièce était peu différente de la chambre dans laquelle le jeune homme dormait. Les murs étaient défraîchis, des papiers et d'autres déchets jonchaient le sol. Mais elle était mieux éclairée, et plus grande. Sur le mur de gauche, plusieurs fenêtres, sans carreaux ni volets, laissaient entrer les rayons du Soleil. Une table ronde entourée de cinq chaises se trouvait au milieu. Le gars distingua une porte paraissant plus solide dans le fond de la salle. A sa droite, une autre porte identique à celle qu'il venait de franchir était ouverte.
L'homme s'approcha de la table. Une veste en cuir noire était posée sur le dossier d'une des chaises. Il s'en approcha, et s'en saisit. Il reconnut la souplesse, la rugosité de sa veste. Il savait qu'elle lui appartenait. Elle était imprégnée d'une odeur de fumée qui lui était familière.
- C'est à toi, dit une femme, se tenant dans l'encadrement de la porte en bois.
- Je sais, répondit l'autre.
- Normal, puisque c'est ta veste.
La logique de l'affirmation le sidéra. Quelques instants plus tôt, il reluquait une veste en cuir posée sur une chaise, et après l'avoir touchée, sentie, il savait qu'elle était à lui. Il avait également entendu cette voix, et vu cette femme auparavant. Elle ne devait pas avoir plus de vingt ans, à en juger par son visage lisse et ses courbures très féminines. Il se demanda alors quel âge avait-il lui-même. Il ne s'en rappelait pas.
- J'ai quel âge? demanda-t-il.
- Pardon?
- J'ai quel âge? répéta-t-il.
- A première vue, vingt piges. Peut-être plus, quoique la cicatrice doit en être responsable. Et les cheveux aussi.
- Les cheveux?
Il les toucha du bouts des doigts. La sensation des milliers de nœuds lui rappela alors qu'il portait des dreadlocks. Il secoua la tête, et l'une d'elle tomba contre son oeuil mutilé. Elle partait du sommet de son crâne pour se terminer en dessous de son aisselle.
- Elles sont belles d'ailleurs. C'est des vraies?
- Je crois... Oui, elles sont naturelles. J'ai jamais mis de produits dessus. Je les ai faites moi-même, sur quatre jours.
- J'en demandais pas tant... Donc tu ne sais pas quel âge tu as?
- Non. En fait, je ne sais rien, à part que j'ai une veste en cuir, que je viens de dégueuler par terre et que j'ai fait mes dreads moi-même. Je suis où?
La femme lui fit signe de le suivre. Elle se retourna et marcha tranquillement. Il hésita un moment, son regard fixé sur son arrière train. "Putain, elle est trop bonne !" pensa-t-il avant de la suivre. Il entra dans ce qui semblait être une cuisine. Un bol vide était posé sur une paillasse, avec une cuiller à café dedans. Il promena son regard partout dans la pièce. Il s'étonna de la présence d'un frigidaire et d'un lave-vaisselle malgré l'état des deux pièces qui lui était familières. Mais pourtant, il savait être déjà venu ici.
- C'est chez moi ici?
- Plus ou moins répondit la femme. Je dirais plutôt que c'est ton squat. Et le mien, aussi.
- Tu es ma... copine?
- A ce que je sache, non. Quoique, maintenant que t'en parles... Pourquoi pas?
- Ouais, pourquoi pas... marmonna-t-il en pensant au seul arrière train dont il se rappelait. On se connait depuis longtemps?
- Depuis que tu deales dans le quartier.
- Je suis un dealer? Un dealer de quoi?
- Pleins de trucs. Herbe, hash, champis...
Il n'était pas choqué par la révélation. Il savait avoir déjà pris de tout ça, mais il ne se souvenait pas des effets.
- T'en as?
- Ouais, sers toi, dit-elle en lui tendant une boîte. Tu la fumes pure?
Il ne s'en rappelait plus. Il ne savait pas quel goût avait l'herbe. Mais le mot "pure" le laissait penser que c'était mieux. La pureté, c'est toujours mieux que le mélange...
- T'as une feuille ?
Elle lui tendit le paquet. Il déchira un petit morceau rectangulaire du papier rigide d'emballage et le roula d'une main experte. Puis il sortit une feuille et l’aplatissa avec la même habileté. Il posa le filtre en carton sur l'extrémité gauche du papier, et saisit le tout entre son pouce et son index gauche, je majeur en dessous. Avec sa main droite, il répartit l'herbe le long de la feuille. Il commença à rouler le joint de façon très assurée. Moins de vingt secondes plus tard, il léchait le bord supérieur de la feuille et l'enroula.
- Tu roules toujours aussi vite et bien... Tu te souviens plus de rien, pourtant t'as encore des réflexes de pro.
Il savait précisément comment réagir à ce genre de compliments, comme s'il en avait reçu chaque jours. Il sourit modestement. Toujours sûr de lui, il fouilla dans la poche gauche de son jean et trouva son briquet. Avant même qu'il ne l'eut sorti, il savait quelle était sa taille, son poids, sa couleur. Il approcha le petit appareil vert de son visage, mit le joint à sa bouche, et appuya sur la roulette. Une flamme qu'il connaissait bien jaillit. Il l'approcha de l'extrémité sur joint, tout en aspirant. Il fit quelques mouvements circulaires imperceptibles, comme il en avait l'habitude. Sa technique pour bien allumer un joint, et éviter qu'il ne "se barre en carotte". Il fut surpris de se souvenir de ce jargon propre aux fumeurs.
Aussitôt, le souvenir du goût lui revint. Il frissonna. Puis il posa son briquet sur la paillasse, à côté du bol vide. Des lettres manuscrites recouvraient une face.
- S...E...N...S...Y... lut-il à haute voix. Sensy.
- Ouais. C'est comme ça que tu te faisais appeler, pour éviter les flics. Quand ils existaient encore par ici...
- Les flics existent plus? s'étonna-t-il, d'une voix éraillée.