(Ostra, si ça dure plus de 4h, faut consulter ton médecin.)
Bon, ça fait un ptit moment que j'ai envie d'écrire une histoire de Science-Fiction, avec des majuscules, donc je tente le coup. Voilà voilà, Revival ce sera une ptite histoire d'une cinquantaine de pages, et euh... ben c'est tout. Hand-joy.
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Prologue
Près de Zhaoqing, Guangdong, Chine
Octobre 2014
Jamais May Lin n’aurait cru vivre jusqu’à cent-onze ans. Pourtant, alors que les années s’étaient inlassablement succédées et que sa famille, ses amis et ses connaissances s’en était allés les uns après les autres, elle avait bien dû se rendre à l’évidence. Elle était là pour un moment.
Chaque anniversaire était devenu une routine, une tradition pour le moindre membre de son petit village. Chaque année donnait lieu à un grand rassemblement sur la grande place – un nom légèrement galvaudé pour un petit square de pavés entouré d’arbres –, à de la musique, des guirlandes colorées, des rires et des plaisanteries. Chaque année, quelqu’un avait semblé disparaître depuis le dernier anniversaire, comme pour faire remarquer à May Lin son incroyable vitalité. Les plus âgés des villageois – qui, avec l’âge, pouvait se permettre une certaine familiarité – lui offraient porte-bonheurs et petits gâteaux et la félicitaient de sa persistance. Chaque fois, chaque année, elle leur offrait un sourire poli mais ne répondait rien.
Il y avait un miracle à l’œuvre, disaient certains. May Lin ne croyait pas aux miracles. Après plus d’un siècle, elle avait vu suffisamment de choses pour n’en être pas capable. Pour elle – bien qu’elle ne formulât jamais cette pensée pour quiconque – son numéro avait simplement été égaré, voilà tout. Oh, il serait retrouvé tôt ou tard, bien entendu ; mais en attendant, elle était là.
Pourtant, il y avait certains soirs, quand la nuit était balayée de vents furieux et qu’une pluie assourdissante interdisait toute sortie, où ses pensées semblaient décidées à remettre la théorie du miracle sur le tapis. Et leurs arguments étaient solides, May Lin devait l’admettre – pour aussi solides que pussent être des arguments en faveur d’une chose improuvable.
Sa vie elle-même était le meilleur argument contre elle-même ; May Lin le savait, aucune chinoise n’ayant commencé à travailler à treize ans dans un gigantesque entrepôt enfumé et assourdissant ne pouvait espérer vivre âgée et, qui plus est, avec un dos en bon état (ce qui était le cas de May Lin, sa colonne vertébrale aussi droite que les grands immeubles qu’elle apercevait de temps à autres en marchant vers Guangzhou). Quand ses parents étaient morts et qu’elle s’était retrouvée à la tête de la fratrie – seule fille de la famille restante mais aussi seule membre de ladite famille âgée de plus de sept ans – elle n’avait eu que peu de choix. On l’avait mise en garde contre ces citadins fort élégants qui battaient la campagne à la recherche de chair fraîche et juvénile pour répondre à la demande toujours croissante des divers bordels des grandes villes et, heureusement pour l’enfant terrifiée qu’elle était à l’époque, les gens du village veillaient sur les leurs. Seule, elle ne l’avait jamais vraiment été ; indépendante, en revanche, ne fut guère un choix. Pour aussi solidaire que fut le village, il n’en restait pas moins pauvre, et rien n’était gratuit, pas même pour les miséreuses ayant trois jeunes bouches à nourrir. Alors, deux jours seulement après la cérémonie funéraire, elle s’était jointe à la longue file de femmes et d’enfants qui, à l’aube, s’étirait vers un horizon qu’elle n’avait jamais vu mais qu’elle avait toujours associé à quelques terrible et gigantesque broyeur d’âme (broyeur d’âme n’étant, bien entendu, pas le terme utilisé par l’enfant de treize ans – mais c’est ce sentiment exact que suscitaient en elle les regards et démarches épuisés de la file, quand elle revenait le soir.)
Elle n’avait pas eu tort. Pour ce qui est d’une gigantesque machine à broyer l’âme – et le corps, pour les moins chanceux et endurants – deux caractéristiques somme toute relatives quand sont concernés des enfants et des vieilles femmes – l’usine de Zhaoqing méritait bien l’appellation. Quand elle comprit qu’elle y passerait les prochaines années de sa vie, May Lin pleura en silence.
L’industrialisation n’en était qu’à ses balbutiements à cette époque, la mondialisation n’était qu’un concept avancé par d’obscurs économistes nés dans une serviette en soie brodée d’or ; l’usine de Zhaoqing était chinoise et fabriquait pour les chinois. De ses treize ans à ses dix-huit ans, May Lin avait participé à l’élaboration de produits en fer, en bois, en plastique qui s’étaient disséminés dans les cuisines de tout le pays ; elle avait plongé son petit bras entre les rotors des hélices qui ornaient le nez des premiers prototypes d’avions chinois ; elle s’était allongée sous la calandre d’automobiles, de camions, s’était cassé des doigts dans la chaîne de motocyclettes, avait été suspendue tête la première dans des cheminées de locomotives pour en vérifier la solidité.
Elle avait conscience, déjà, de sa chance. Peu d’accidents, et les quelques uns qui était inévitables, telle que cette auto qui avait brisé sous son poids sa plateforme de levage et lui avait roulé sur la jambe, l’avaient laissé étrangement indemne. Elle n’avait jamais manqué le travail que lorsque nécessaire.
Puis elle était devenue fermière, parce que l’air jamais renouvelé et toujours plus pollué de l’usine devenait irrespirable (l’usine a depuis fermé pour ces mêmes raisons, soixante-dix ans après que May Lin en eut franchi la porte pour la dernière fois).
Et puis elle s’était mariée, avait été heureuse, avait eu des enfants, qui eux-mêmes avait contribué à ajouter quelques branches à l’arbre généalogique, et ainsi de suite. A l’apogée de sa famille (un boom spectaculaire et quasi-simultané des naissances et aucun décès) May Lin pouvait compter quatre enfants, quinze petits enfants, vingt-trois arrière-petits-enfants.
Puis son mari était mort. Puis ses frères, ses enfants, quelques uns de ses petits enfants réclamés par une guerre ou par l’autre… Quand on lui demandait – ce qui, elle en remerciait le ciel, n’arrivait pas souvent – elle disait qu’elle n’était qu’une vieille femme et qu’elle avait arrêté de compter – ce qui était faux.
Mais May Lin avait aussi cette philosophie des gens simples et disait également qu’une vie bien vécue ne se méritait que si on en achevait le chemin sans se plaindre des quelques malheurs inhérents aux nombreux bonheurs. En ce sens, May Lin était, la veille de son cent-onzième anniversaire, sereine.
Et elle était bien la seule.
Elle resserra contre elle l’ours en peluche rose que lui avait offert Liu, une de ses arrière-petites-nièces, et sourit à l’homme qui lui faisait de grands signes. L’ours – elle ne se rappelait pas du nom que lui avait donné Liu – avait une cicatrice qui courait de sa petite oreille en demi-lune jusqu’au fil noir qui lui servait de sourire, là où un chat lui avait assené un furieux coup de griffes. L’homme criait quelque chose, mais la crue du Zhu Jiang, semblable à un continuel coup de tonnerre, était bien trop rugissante pour qu’elle l’entende. L’homme – son voisin d’en face, de l’autre côté de la rue – était debout au milieu d’un petit bateau à moteur et luttait pour garder son équilibre. Il devait également lutter contre le courant pour maintenir l’embarcation immobile entre sa maison et celle de May Lin. Il mit ses mains en porte voix et les veines de son coup pulsèrent lorsqu’il cria de nouveau. Cette fois, May Lin distingua quelques mots ("crue", "partir", "dangereux", "mourir“). Elle afficha son célèbre sourire, leva une main et balaya d’un geste désinvolte la remarque du voisin. Comme si les éléments n’attendaient que ce signal, une vague se souleva en haut de la rue et l’embarcation fut poussée vers le centre de la ville, son occupant et piètre navigateur disparaissant à vue d’œil.
May Lin ne se dépara pas de son sourire. L’eau montait rapidement. Elle commençait à lui lécher les pieds. Elle s’était cachée quand on était venu l’évacuer. Elle était la dernière, sans doute.
Ca ira, se dit-elle.
Il était temps, après tout.