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Frontière

Adiel
Adiel
Niveau 3
24 novembre 2010 à 10:48:23

Bonjour à tous,

En cette belle matinée, je viens vous faire partager ma plume car j'ai bien besoin de vos avis, critiques et conseils pour l'affiner. Voici le début d'un petit conte que je compose tranquillement, en espérant qu'il vous plaise.

__________________________________

Le froid du mois de Décembre réveillait toujours les douleurs dorsales du Grand père. Grand père était le surnom que lui conférait les habitants du petit village de Lahan, perdu quelque part dans les montagnes argentées du Nord. Et les cinq derniers hivers couronnèrent le vieil homme au titre de doyen. On estimait son âge aux alentours de 93 mariages, 132 baptêmes, 126 enterrements, 301 adoubements et 302 fêtes de villages, à peu de choses près.

Grand, particulièrement enrobé, le nez en forme de fraise séchée, la barbe blanche finement fleurie, il correspondait sans mal à l'idée qu'on se faisait des sages. Pourtant, ses sourcils, taillés comme deux lames de ciseaux prêtes à couper, nous rappelaient sa carrière d'enseignant; de l'espèce que les élèves craignaient. Du temps où il se faisait un malin plaisir d'adouber les gosses de riches, à coups de règles sur les doigts. Mais c'était aussi l'un de ses puits de sciences, qui remontait toujours un seau de connaissances quand il s'agissait d'éblouir les comités de philosophes et d'artistes, réunis autour d'un verre d'alcool, et toussant leurs idées avec la fumée d'un mauvais tabac.

Grand père avait changé. Ses doigts fins et acérés s'étaient boudinés. Ses tempes grisonnantes, anciennes charpentes d'une longue crinière noisette, ne soutenaient plus qu'un crâne lisse et brillant. Quant à ses joues, sans doute avait il trop pleuré, tant elles s'étaient creusées comme des rivières asséchées.

Oui, Grand père avait changé. Peut être s'était il adouci, songeant à l'idée que ses élèves devenus parents, se réservaient le soin de choisir son hospice. Ou bien parce que leurs enfants, qui ignoraient tout de ce jour où il décolla d'une gifle l'oreille de ce coquin d'Antonin, venaient lui quérir une nouvelle histoire dont il avait le secret.

Il devint ainsi le conteur du dimanche, que l'on écoutait à la taverne du « Chat gris ». Ses talents innés d'orateur, qu'il ponctuait de mimiques amusantes et d'imitations, absorbaient l'attention des clients. L'homme était contestable; l'artiste était envoutant.

Les cloches de la petite église sonnaient la fin de matinée. Le village avait succombé à la tombée de neige de la nuit d'avant. Seules quelques cheminées de ces maisons de pierres noires émergeaient de cette mer de glace telles les mâts d'une armada de galions sombrant dans la houle. Les naufragés emmitouflés dans leurs vêtements de laine quittaient la messe dans un cortège silencieux. L'air était froid et sec, et venait lacérer les joues rosies des enfants qui, malgré les sermons du prêtre concernant le pêché et la violence, bouillaient d'impatience de réorchestrer la « bataille dominicale du village de Lahan ».

Premier tir de sommation; une boule de neige compacte percuta l'épaule de Dahsy, la fille cadette du docteur Cachon. Improvisant une longue vue à l'aide de ses mains, elle détecta l'origine de cette attaque. Salem, hilare, trônait fièrement sur les rebords du vieux puits, tel le capitaine d'un frêle esquif pirate narguant le vaisseau empereur. Dahsy se faufila rapidement parmi la foule pour échapper à une nouvelle salve, tandis qu'un boulet givré percuta l'estomac du boucher. Bousculant l'homme à son tour, elle élança son petit bras armé en direction du fautif, avant qu'une main aussi moite que potelée saisisse cette mèche et éteigne son désir de répliquer. C'était celle de son père, Morris Cachon.

« Ca ne va pas recommencer ! ».

Les dames en gants de fil s'offusquaient dans un « ohhh » de coutume devant tant de violence et de mauvaise éducation; c'était là le genre. De son côté, Michain, qui était un homme d'esprit, exagérait sa douleur en maintenant cette outre de vin qui lui servait de ventre.

« Voilà ce qui arrive quand on laisse sa môme fréquenter le fils du basané ! ».

Le ton montait rapidement. Les ouvriers en profitaient pour déployer leurs gorges ferreuses et éructer sur les résidents des beaux quartiers.
« Laisse donc Michain, ces gens-là gagnent tellement d'or sur notre dos qu'ils en ont les paumes lisses, à force de se frotter les mains. », calomnia un courageux inconnu étouffant son timbre de voix dans la cohue. De l'autre côté, des doigts se dressèrent comme des hallebardes pour objecter.
« Les chiens aboient mais ne mordent jamais », répliqua tardivement une voix diffuse. Dans cette confusion, une marchande fit tomber son éventaire d'osier, gerbant son contenu de curry et de safran. Le calme s'installa à son tour. Dans un silence religieux, la plèbe calculait mentalement le montant de cette perte. Les nantis relevaient leurs regards de cette neige épicée dans un hochement de tête dédaigneux; certains applaudissaient même pour rejeter la faute à l'autre camp.

Second tir de sommation; un coup de poing accompagna un cri de guerre. La neige, les pierres, les bottes, les bibles, la réserve de pain de la veille, et tout ce qui pouvait faire office de projectiles furent lancés. Partout, on canonnait, on mitraillait, on fusillait, on bombardait, on criblait. Partout, on se recouvrait de la même boue aux senteurs d'Orient. Dahsy et Salem, mains dans la main, clignaient des yeux pétillants devant ce feu d'artifice humain. Mais la « bataille dominicale du village de Lahan » prit fin, trop tôt comme d'habitude, lorsque l'aubergiste déclara : « Le banquet est servi, et Grand père est fin prêt pour une nouvelle histoire ! »

Partout, dans des accolades et des rires aussi gras que précieux, on se trainait lamentablement vers la taverne du « Chat gris », et on buvait pour oublier jusqu'au dimanche suivant.

war-yor
war-yor
Niveau 4
24 novembre 2010 à 17:12:42

Bonjour, je trouves que tu as un très beau style d'écriture, très peu de fautes, pour ainsi dire aucune et un bon éventail de vocabulaire se qui rend intérresant ton texte.

Cela dis je suis plus fan de roman d'aventure et de science fiction.

Je te souhaites de continuer dans ta lancée car tu as du talent.

sanphi
sanphi
Niveau 8
02 décembre 2010 à 00:43:18

J'ai lu et je dois dire que j'aime bien le ton du texte. Il convient bien au genre que tu veux lui donner. Les descriptions un rien acidulées et imagées, les petites anecdotes, font du Grand père un personnage bien coloré, bien vivant. Le village de montage se dessine très bien aussi au travers de la bataille de neige, les villageois qui grognent, les petits clans. Bref, une ambiance bon enfant dans laquelle on se coule aisément. Après, on pourrait te reprocher l'effet carte postale de noël, j'entends par là cliché mais personnellement ça ne me dérange pas à partir du moment où c'est bien travaillé ; et c'est le cas ici.

Reste à savoir ce que tu vas en faire par la suite. Je vais attendre la suite pour m'en faire une idée ;)

Côté style, il est relativement fluide. Il y a du vocabulaire. Tu as pris ton temps pour fignoler cette première partie et on le ressent bien à la lecture qui n'en est que plus agréable. Quelques points quand même :

- Le point-virgule : un espace avant et après
- Quelques "c'était" qui seraient bien à éliminer. Ca a tendance à dépersonnaliser la phrase. Mieux vaut prendre (la plupart du temps) le vrai sujet tout simplement.
- Tu pourrais jouer sur les ellipses pour minimiser l'emploi du verbe être. Quelques exemples vite fait :
L'homme était contestable; l'artiste était envoutant. ==> L'homme était contestable, l'artiste envoûtant.
De son côté, Michain, qui était un homme d'esprit, exagérait sa douleur en maintenant cette outre de vin qui lui servait de ventre. ==> De son côté, Michain, un homme d'esprit, exagérait sa douleur ...
L'air était froid et sec, et venait lacérer les joues rosies des enfants ==> L'air froid et sec venait lacérer les joues rosies des enfants

Voilà, pour finir, petit relevé en vrac de fautes, suggestions, etc. collectées au fil de ma lecture.

Grand père était le surnom que lui conférait les habitants ==> Conférer ici dénote un peu dans la signification. C'est vrai qu'il veut dire donner, accorder mais c'est assez précis. Il est employé pour une qualité/défaut (physique ou morale peu importe) donnée par quelque chose, pas une personne.

à coups de règles sur les doigts. ==> règle

Mais c'était aussi l'un de ses puits de sciences, ==> ces

sans doute avait il trop pleuré ==> avait-il (inversion sujet/verbe)

Ou bien parce que leurs enfants, qui ignoraient tout de ce jour où il décolla d'une gifle l'oreille de ce coquin d'Antonin, ==> il avait décollé (anecdote d'un passé révolu)

l'artiste était envoutant ==> envoûtant

Le village avait succombé à la tombée de neige de la nuit d'avant. ==> petite suggestion : si tu places "la nuit d'avant" en début de phrase, tu évites "de neige de la" qui est un peu lourd.

cette mer de glace telles les mâts d'une armada ==> tels

Dahsy se faufila rapidement parmi la foule pour échapper à une nouvelle salve, tandis qu'un boulet givré percuta l'estomac du boucher
==> "tandis que" implique une action longue, donc de l'imparfait. Lorsque conviendrait mieux ici car percuter est une action rapide. Et pour faire la balance, se faufiler mériterait d'être à l'imparfait car c'est une action longue en comparaison.

certains applaudissaient même pour rejeter la faute à l'autre camp. ==> sur l'autre camp

Dahsy et Salem, mains dans la main ==> main dans la main

That's all for now ! See you for the next part ! :hap:

Adiel
Adiel
Niveau 3
02 décembre 2010 à 15:43:05

Coucou, merci pour vos avis et critiques, je réponds un peu tardivement suite à quelques soucis de net.
Après relecture et en suivant tes directives, c'est assez amusant de constater qu'on passe à côté de beaucoup de fautes ou de mauvaises tournures de phrases, même après la dixième fois. En bref merci pour tes conseils qui m'ont bien aidé à corriger pas mal de choses.

"Après, on pourrait te reprocher l'effet carte postale de noël, j'entends par là cliché" > Je n'ai pas apporté beaucoup de précisions sur le premier post, mais c'est l'effet que je recherchais. Je souhaite faire une sorte de conte de noël très noir, en reprenant les bases bien connues (l'histoire du village est un gros "il était une fois", bon enfant comme tu l'as dis très justement ) et en les faisant virer progressivement vers quelque chose de plus dur, dérangeant. Je ne sais pas trop si ça rendra bien au final mais l'idée m'amuse ^^

Voici un extrait de la suite.

_______________________________________________

La silhouette du Grand père perdait chaque jour un peu plus de son avenante jeunesse. Dans un rituel précis, il soupirait d'abord, enfilant son gilet de laine boursouflé avant d'insérer ces jambes rondes dans un pantalon de velours brun. Son regard se posait ensuite sur la pendule plaquée or qui semblait lui hoqueter : « tu t'accroches à la vie tel un tique. Je t'en arracherai sans tact. ». Un coup de bottes bien placé fit remonter les rouages de l'horloge jusqu'au cadran dans un bruit de crécelle. Il n'en avait plus besoin pour l'heure, les rires au rez-de-chaussée de l'auberge sonnant midi avec plus de raffinements.

Dans la grande salle, l'aubergiste fignolait les dernières décorations. Branches de houx, paillettes, napperons finement brodés, guirlandes entrelacées, tout ces ornements suintant l'odeur du grenier rappelaient l'année passée et celle d'avant. Les invités progressaient à pas feutrés dans cette grotte aux trésors et s'émerveillaient ensemble du banquet du réveillon. La carcasse d'une biche trouvait ses premiers adeptes qui se délectaient de l'idée même de sa saveur. Deux serveuses se relayaient pour badigeonner la viande trois à quatre fois d'un coulis de miel, transformant cet amas de vautours en gourmets raffinés. Libérée des griffes de son père, Dahsy poursuivait seule la visite. Elle tomba, stupéfaite, devant le saladier de farce émanant d'une fine odeur de marrons grillés. La tentation d'y plonger sa petite main féline s'avivait, mais le regard sévère de son géniteur l'en dissuadait. Ses yeux lui promettaient l'enfer, ou dans une moindre mesure, la fessée publique de rigueur.

Morris Cachon n'en gardait pas moins l'allure d'un bon père trop protecteur. Il élevait seul ses trois filles, depuis les cinq années succédant la mort de son épouse. Non, en vérité, son salaire de médecin, à défaut de les élever, assurait à ses pestes un avenir confortable loin du village, ce qui les contentait amplement. Beaucoup réprimaient l'envie de le traiter de « mauvais toubib », cause de son physique solide et imposant. En véritable homme du nord, il gommait les sourires des plus insolents d'un simple remous de mâchoire. Et quand cela ne suffisait pas, son poitrail d'ours se gonflait dans une nausée de colère. On baissait les yeux ; on s'en éloignait.

Son désir refoulé, Dahsy continua son périple jusqu'à la table des rafraîchissements, prenant soin d'éviter les adultes déjà éméchés. Elle hissa son bras comme un petit étendard et chercha à tâtons un verre à portée de main, peu importe le contenu. Sur l'autre rive de la table, une jeune femme souriait avec tendresse en remarquant la patte hésitante et le ruban qui dépassait à peine, avant de lui pousser sans tarder un bock de sirop d'orgeat. Il ne faudrait pas que la petite renverse la bière et le vin chaud, pensa-t-elle, quand on a un père aussi autoritaire, même en période de fêtes.

De son côté, Morris entamait la discussion en compagnie d'un personnage vouté au teint blême, coiffé d'un haut-de-forme et drapé du costume terne utilisé communément par les croque-morts.

-Docteur, vous qui êtes un homme éclairé, que pensez-vous de cette guerre qui enflamme les deux royaumes d'Occident ?
-Il est encore tôt pour parler d'un véritable conflit monsieur. Je pense que nous devrions plutôt nous soucier des récoltes de l'an prochain, et faire pression sur la capitale pour financer les projets de restauration de notre village.
-Tout de même docteur, insista l'homme en ajustant son chapeau pour se donner contenance, on dit que la guerre se propage comme un feu de forêt, j'en veux pour preuve le nombre croissant de réfugiés dans notre pays. On prétend même qu'à ce rythme, on ne remarquera plus la neige qui portent ces gens de couleur dans les mois à venir.
Morris resta peu concerné.
-Le conflit ne sera jamais à nos portes, pour la simple et bonne raison que les autres royaumes n'ont absolument rien à envier au nôtre. Nous n'avons pas de mines d'or, de pierres précieuses, encore moins de terres fertiles, même notre Histoire fait voeu de pauvreté. Ce qui est la moindre des choses pour un pays qui souhaite éviter les querelles autant que possible.
-Mais ça ne vous inquiète pas, fit le croque-mort, d'envoyer vos filles l'an prochain dans les bras de ces déserteurs qui chôment la grande ville ? Elles pourraient se laisser contaminer de leur bêtise, quand on songe que ces barbares manient encore l'épée alors que leurs ennemis déchainent cette fameuse poudre noire venues des enfers.
-Je pense surtout que vous devriez éviter ce genre d'inepties. Les histoires colportées en ville ont certes le mérite de ne pas manquer de fantaisies, avec ces boules de feu et ces explosions, mais elles ont surtout pour objectif d'affaiblir encore notre nation, en nous faisant passer pour crédules. Quant à mes filles, continua Morris, elles ne manquent de rien, et ne tireront aucun profit à s'éprendre de ces pauvres combattants démembrés.
-En somme, les femmes et la guerre poursuivent un objectif similaire.
-Tout ce qu'on demande, c'est que la guerre se fasse avec le sang des autres, et que nos femmes enfantent avec le sang des nôtres.

Au cours de l'heure suivante, les convives festoyaient joyeusement, sans se douter de la silhouette cuivrée qui jugeait leurs manières. Salem essuya du coude le givre sur la petite fenêtre de l'auberge afin de découvrir les mets raffinés de cette année. Son regard se porta d'abord sur le double ventre de Michain posé à même la table. Le bon vivant engloutissait goulument de gros morceaux de viande trempés avec gourmandise dans un pot de crème. A peine y pinçait-il ses lèvres, décorées d'un gras luisant, que la chair de biche se déchirait sans effort. Elle devait être bien tendre cette année. Ses pupilles havane se tournèrent ensuite vers la droite, lorsque surgit l'aubergiste de l'angle mort. Celui-ci présentait la dinde du réveillon sur son plateau argenté, finement découpée sur les flancs. Les clients, attablés, s'exclamaient dans un « ahhh » de contentement, croisant leurs couverts dans un bruit métallique.

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