Soudain, il n'osa plus avancer, de peur de souiller encore le marbre blanc du sang qu'il avait versé, ce même sang qui encrassait son âme, autrefois sanctuaire de la Pureté.
Son regard vide et crispé descendit le long de son corps usé jusqu'au marteau que le grand Avoué avait sanctifié en son honneur. Mais ce ne fut pas cet auguste marteau de la Justice qu'il vit, ce fut un simple instrument de destruction.
Il crut que ses yeux s'embuaient, mais nulle eau ne jaillit de cette âme sèche et aride qu'il avait cru pouvoir remplir.
Alors que les chants de la Consécration s'élevaient, son coeur s'agita, comme un écho d'une fierté enfouie sous un amas de cadavres.
Il entendait les cris de la foule qui s'élevaient au dehors. Étaient-ils venu pour le juger ?
Il écarta cette pensée de son esprit déjà trop rongé par le remord. Ils étaient là pour le fêter, cela ne faisait aucun doute. Après tout, il était le Paladin, ce guide de lumière qui inonde le monde des rayons de la civilisation.
Quelle épopée se fait sans sacrifice ? Est-il une flamme qui ne brûle point des êtres dans son sillage ?
Il avait été ce guide, il avait illuminé sa voie de la même torche qui avait consumé des milliers d'âmes, dont la sienne. Il n'est point de héros sans massacre, point de guide sans âmes égarées.
Il se mentait à lui-même, et les murs, accusateurs, se refermaient sur lui, l'oppressait, l'obligeait à contempler son âme obscurcie et sa propre déflexion dont il avait été le chef d'orchestre.
Quelle misère que cette fuite en avant. Qu'avait-il besoin d'un nouveau Soleil pour éclairer sa vie quand on lui offrait la vie la plus dorée ? Les feux de la gloire valaient-ils le sacrifice de ce noble coeur ? Il avait nul espoir de retour, de même que l'on ne retire pas le sang dans l'eau qu'il a souillé. Lui la retirait de sa vue.
Quel destin tragique pour ce vagabond qui a confondu personnalité et prestige, qui s'est laissé séduire par les artifices du prestige. Maintenant il se revoyait insouciant, simple, futile, tous ces mots qu'il exécrait alors.
Il avait sacrifié le lyrique au rationnel, ses désirs à ses envies, ses idées à la gloire factice. Mais plus que tout, son amour, ses convictions, son coeur à son pays. Ce même pays qu'il exécraient, ces murs froids, il les avaient apporté dans les terres où il avait voyagé.
Ses yeux s'écarquillèrent, horrifié comme il le sont les hommes purs comme l'or quand ils se heurtent aux rigueurs de la réalité. Tout ce qu'il exécrait, il l'avait exporté aux centuples à ceux qu'ils aimaient.
Comme une réminiscence de sa sainteté perdue, une larme coula le long de sa joue. Elle avait jailli de cette terre asséchée comme un appel de détresse venue du fond de son coeur embué.
"Gwenaëlle !"
Il était à genoux, le bras tendu devant lui, sa vue obstruée par le sang, son corps ravagé par l'obscurité en lui, elle lui apparaissait comme le juge suprême de sa destinée. La Reine Sylvestre, il la voyait, fixait ses yeux comme pour y retrouver l'infinie délivrance qu'il y avait trouvé, mais il n'y vit que deux voiles noirs inquisiteurs.
La porte s'ouvrit, la foule scandait son nom, lui le héros de Pathie.
Mais derrière, il n'y avait que du sang répandu sur le marbre blanc, et une moitié d'homme effondré le sol.
Ses contemporains le verront comme un héros, la nôtre comme un martyr, et sans doute certaines comme un criminel. De notre côté, nous nous bornerons à le voir comme un homme. Juger ses actes ? Nous ne le pouvons, ni même lui.
Que le Créateur lui accorde la paix.