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Liste des sujets

Le JV Tram Express

-Say-
-Say-
Niveau 10
16 octobre 2010 à 09:22:38

Bienvenue sur le topic ou seront regroupés les chapitres de la fic collective du sujet "Et si on écrivait un roman tous ensemble".
Aucun commentaire n'est autorisé ici, seul les chapitres en eux mêmes seront postés.
Pour tout commentaire, inscription, idée...venez sur le topic cité plus haut, qui est d'ailleurs épinglé.

Voici les "règles du jeu" :

Le principe :

un début est posté. Le prochain continue le récit et ainsi de suite

Le contenu :

le thème donné au départ doit être respecté. Le but principal est de s'amuser, pas de faire du Shakespeare mais un minimum de soin est à apporter à l'orthographe et à la cohérence. Un post bourré de fautes d'orthographe, bâclé ou qui part dans tous les sens pourra ne pas être pris en compte. Les participants de longue date devront trancher au besoin.

Tour : chacun poste à tour de rôle. Dans le cas d'un manque de participation momentanée, un participant pourra poster plusieurs fois de suite avec un intervalle d'une semaine entre deux posts pour laisser l'opportunité à d'autres de se manifester.

Thème choisi :

Lire, écrire, c'est voyager le temps d'une histoire. Je te propose de le faire depuis un train. Un train particulier entre tous. Pourtant comme beaucoup, il évolue sur des rails, mais à bord règne une atmosphère insolite qui folâtre, s'imprègne au fil des kilomètres, dans ton esprit, changeant de personnalité et de décor au détour d'un couloir, à l'approche d'un nouveau wagon.

D'un luxe discret au charme suranné ou doté d'un vernis d'une technologie sophistiquée, ce train qui ne semble avoir aucune limite, est à lui seul une énigme. La locomotive de tête étant verrouillée, personne ne sait qui conduit, ni quels sont les arrêts programmés. Pour les passagers, c'est devenu un passe-temps de parier sur la prochaine destination, que ce soit une ville ou même un pays car ce train est un transcontinental ; passe-temps qui, tu l'auras deviné sans peine, masque une légère nervosité qui va aller grandissant au sein de nos voyageurs.

En effet, des gens, de tous horizons montent, mais sans l'avoir vraiment voulu, bien qu'ils s'avèrent tous, peu à peu avoir "besoin" d'y être pour des raisons personnelles. Ces raisons d'ailleurs, vont les entraîner dans de folles péripéties, parfois cocasses ou périlleuses, parfois sanglantes ou étranges, voire même romantiques.

Distraits donc, ils oublieront un temps, mais l'angoisse finira par revenir au triple galop lorsqu'ils s'apercevront qu'en définitive, ils ne peuvent pas quitter ce train. Plusieurs tenteront de s'échapper. En vain. Certains vont mourir, d'autres vont disparaître sans crier gare. Ceux qui ont "choisi" de se résigner à rester, s'acharneront à résoudre le mystère de ce train. A qui est-il ? Quelles forces agissent dans l'ombre pour les retenir prisonniers ou pire...Quel sort réservent-elles aux passagers et pourquoi ?

Si tu es une miss Marple en puissance, tu iras tranquillement te choisir un wagon confortable pour siroter un thé et tu observeras de près les intrigues avec un sang-froid imperturbable, persuadée que ta connaissance des rouages de la nature humaine te met à l'abri d'un sort funeste.

Si tu es de la trempe d'un Indiana Jones, tu n'hésiteras pas une seconde. Tu fonceras te mêler aux passagers pour participer à cette aventure, en employant les poings et les armes si nécessaire...peut être au péril de ta vie.

Alors. Oseras-tu monter à bord du JV Tram Express ?

Nous sommes partis du principe que chaque participant introduit un ou plusieurs personnages, qu'il fera particulierement évoluer, qui seront au "centre" de ses parties...mais les personnages de tout les participants communiqueront ensemble, bien sur.
Ainsi chaque participant crée l'histoire de son "groupe" tout en communiquant avec les "groupes" des autres. C'est un peu abstrait dis comme ça. Le mieux est de lire l'histoire qui va suivre ou de venir nous poser des questions sur le topic approprié. Bon voyage !

-Say-
-Say-
Niveau 10
16 octobre 2010 à 09:28:18

Voici la premiere partie de l'histoire, que j'ai écrite :

La vie de Philippe a autant d’intérêt que la rediffusion d’un documentaire sur les joints d’étanchéité. Enfin, « a », je devrais dire « avais ». Philippe a travaillé chez dans une entreprise de manutention pendant 15 ans, 15 années de bons et loyaux services, passés à classer des feuilles, trier des dossiers, écrire des lettres de remerciement…pour le meilleur et pour le pire…mais surtout pour le pire. En effet, Philippe n’a pas à se plaindre, il vit confortablement, à un logement tranquille, avec un petit jardinet. Mais le problème est tout autre : Etant donné son travail Philippe a peu de temps, et le peu de temps qu’il a, il le passe à lire des romans qui ne prennent pas la tête, de la littérature de gare, comme certains aiment à l’appeler. Il n’a pas l’occasion de fréquenter de femmes, mis a part la secrétaire de son patron qu’il croise tous les matins, et il a coupé les ponts avec la plupart de ses amis de lycée.

Comme il est facile de s’en douter, Philippe s’ennuyait. Mais vraiment. Alors il a décidé de partir avec tous son argent, c'est-à-dire pas mal d’argent quand même. Il envisageait de faire un truc énorme avant de partir, comme arriver en caleçon au boulot, mais il s’est vite rendu compte qu’il n’aurait pas « les couilles » de le faire. Ainsi, il parti. Ayant peu voyagé, il n’avait absolument aucune idée de sa destination, aussi décida t’il de prendre un train. Un train qui « choisissait votre destination ». Enfin, c’était marqué comme ça sur la pub.

Notre histoire commence alors que Philippe est en gare. Il prenait parfois les transports en commun, mais ici, c’était autre chose, c’était très grand, c’était très gris. Etrangement, il y avait du monde partout, sauf autour de lui. Les gens lui jetaient des regards, comme si il était anormal. Anormal, tu parles ! Entre lui et eux, c’était quand même lui le plus normal !

Philippe avait son petit sac en forme de lune à bout de bras, et se sentait un peu perdu. Il n’arrivait pas bien à lire son billet mais n’avait pas tellement envie de discuter avec ces gens qui semblaient presque le fuir. Finalement, un adolescent s’approcha de lui :

-Eh m’sieur ! Vous sauriez ou est écrit le wagon ou on doit aller sur le billet ? Parce que j’ai beau regarder, il y a l’heure, le date, la il y a mon numéro, il y a ma place, mais je vois pas le numéro du wagon.

Philippe fut tout d’abord étonné de voir cet adolescent lui parler. Les gens autour d’eux écarquillèrent les yeux discrètement, ce qui n’est pas évident, en fait. Philippe répondit tout de même :

-J’ai aussi du mal à lire le billet, donc j’aurais du mal à vous renseigner.

Le jeune homme parut sourire lorsque Philippe le vouvoya, et se dirigea vers le mur, ou une jeune fille était adossée :

-C’est pas grave. Je vais demander à quelqu’un d’autre. Je vous dirais après, si vous voulez.
-Merci.

Le jeune homme était arrivé près de la femme. Elle semblait être triste, assise en boule, s’agrippant les genoux. Ses yeux étaient cachés par deux bandeaux de pirate, fait assez étrange :

-Dis, tu saurais me renseigner, je ne sais pas ou es écrit le numéro de mon wagon sur le billet.
La jeune fille fit une sorte de sourire méchant et outré :

-T’as pas vu mes yeux ? Tu crois que je peux lire le billet ?
-Hola ! Désolé, pas la peine de t’énerver, moi je demande c’est tout…

Le garçon s’éloigna.

-C’est quoi le numéro de ta place ? le rappela la fille.
-Heu…F17.
-Bah réfléchis, si c’est F17 t’es dans le wagon F.
-Ah ouais…merci.

Le jeune homme revint près de Philippe :

-Attendez…vous vous êtes…laissez moi regardez…F14 ! Tiens, c’est marrant, on est dans le même wagon ! Vous êtes dans le wagon F, avec moi.
-Ah…merci.

Ainsi commença le voyage de Philippe. Ah, une dernière chose. Philippe n’est pas humain.

-Say-
-Say-
Niveau 10
16 octobre 2010 à 11:35:04

Voici, la deuxieme partie, écrite par Deeozer, que je poste moi même, à cause de son absence en ce moment :

Son poursuivant était toujours derrière elle. En jetant un coup d’œil, Sarah fit voler ses longs cheveux noirs. Malgré sa proximité, l’homme demeurait indistinct, pour sa plus grande frayeur. Comme une ombre mouvante.
Elle posa le pied dans une flaque d’eau, imbibant son jean jusqu’aux genoux, avant de bifurquer dans l’avenue bondée où elle savait pouvoir se perdre enfin.
En s’enfonçant dans la foule, elle prit garde ne pas lâcher la boite à chaussures calée sous son bras et à laquelle elle devait pourtant d’être traquée comme une proie depuis le moment où elle était sortie du magasin. Elle ne comprenait rien. Ce qui ne faisait qu’ajouter à sa panique. Le type avait émis un cri horrible, puis avait commencé à courir vers elle, d’une manière menaçante, comme pour l’agresser, la voler. Ou pire…

C’est alors qu’elle s’aperçut que les gens s’écartaient d’elle, certains n’hésitant pas à s’avancer sur la route au risque de se faire écraser.
« Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ! »
Dans un grand vacarme de crissements de pneus, de cris et de tôles froissées, elle vit le trottoir déserté par les passants le recouvrant quelques instants auparavant.
Sarah repensa à la menace qui pesait toujours sur elle. Elle tourna brièvement la tête. Personne dans son sillage. Lorsqu’elle reporta son attention devant elle, l’ombre était là, lui faisant face, à quelques mètres seulement. Elle tendit un bras. Et son cri lui déchira à nouveau les oreilles. On aurait dit le cri d’un homme se faisant torturer.

Sarah ouvrit les yeux. En manque total de repères après ce terrible cauchemar, elle regarda autour d’elle. Elle était dans un wagon de train avec d’autres passagers. Elle ne savait plus comment ni pourquoi elle était ici. Sans doute n’avait-elle trouvé que cela pour échapper à ce détraqué. Puis elle comprit que sa fuite n’était que le fruit de son imagination et que sa présence dans ce train devait avoir une autre explication. Elle chercha son billet dans son sac. Elle ne trouva ni sac, ni billet. Juste une boite de chaussures. Cette vision déforma son visage.
« Non, se dit-elle. J’ai juste acheté de nouvelles chaussures. J’ai pris ce train pour rendre visite à quelqu’un, voilà tout. Même si je ne sais absolument pas qui. J’ai dû trop dormir. Rien de grave. J’ai la mémoire en compote. Ca arrive quand on dort trop. Quant à mon sac, quelqu’un a dû me le voler pendant que je dormais ».

La jeune femme se raccrocha fermement à cette hypothèse jusqu’au moment où une sirène se fit entendre. Elle se figea. C’était un son aigu, effroyable, véritable cri d’agonie qui bouleversa les passagers. Mais pas autant que Sarah. Car elle connaissait ce son. C’était celui de son poursuivant dans son rêve, celui de l’ombre à laquelle elle n’avait pu échapper.

Une jeune fille – dont les yeux étaient cachés par deux bandeaux de pirate – se leva brusquement en hurlant :
- Le contrôleur ! C’est le contrôleur ! Si vous n’avez pas de billet, cachez-vous !
Il y eut un mouvement de foule. Sarah fut bousculée et manqua peu se faire piétiner. La jeune fille qui avait donné l’alerte lui saisit le bras.
- Suivez-moi ou il vous trouvera !
Sarah ne trouva rien d’autre à faire qu’obtempérer. Elle reprit sa boite sous le bras en priant pour se réveiller pour de bon de ce cauchemar sans fin.

sanphi
sanphi
Niveau 8
16 octobre 2010 à 13:44:37

Sur le quai bondé, un sac à dos surmonté d'une petite capuche rouge sautillait au milieu d'une forêt immobile de manteaux gris. A ses côtés, à peine plus grande, une femme visiblement harassée et excédée, s'efforçait d'endiguer les ardeurs du pois sauteur.

- Arrête bon sang ! La danse stoppa net. La capuche s'affaissa et une toison courte de boucles blondes serrées apparut, encadrant des traits enfantins et de profonds yeux verts. Remplis de défi, ils crachaient leur insolence avec autant d'aplomb que la voix aigue qui s'éleva.
- Non ! J'ai froid, et puis j'en ai marre d'attendre. Je veux rentrer !

Une main gagnée par l'impatience tira d'un coup sec sur la capuche pour l'attirer à elle. Relégués derrière des lunettes à monture fine, des yeux bruns rehaussés d'un maquillage discret se baissèrent, brillants d'une colère contenue. Quiconque aurait cru y discerner le traditionnel énervement d'une mère rompue de fatigue se serait lourdement trompé. Ils se rapprochaient, froids et dominateurs, avec une lenteur calculée, non pour asseoir leur autorité mais dans le but de briser, animés d'un désir pur d'asservir par la peur. Ils s'arrêtèrent à quelques centimètres à peine du minois frondeur de la petite. Sans se laisser impressionner, cette dernière continuait de narguer, à voix plus basse cependant.

- Dis Ida, qu'est-ce que tu veux faire ? Me frapper, devant tout ce monde ? Ses lèvres ébauchèrent un simulacre de sourire, à mi chemin entre une invite et un avertissement. Cela n'avait en soi rien d'étrange mais Ida eut soudain l'air mal à l'aise, probablement parce que le faciès avait perdu sa bonhomie enfantine et ressemblait davantage à celui d'un joueur de poker aguerri qui aurait gardé des atouts maîtres dans ses manches.

- Tu fais ta maligne parce qu'Arthur n'est pas là, hein ? Attends qu'il descende du train et tu vas voir. il aura vite fait de te calmer, lui.

Pour la première fois, une pointe d'inquiétude se fit sentir chez la fillette. Elle se mura dans un silence contraint, apparemment domptée mais un observateur plus attentif qu'Ida aurait noté que ses yeux semblaient chercher quelque chose au travers de la foule. Ils glissèrent sur un couple de dames âgées à deux pas qui la regardaient en cancanant à son sujet avec une réprobation manifeste, s'attardèrent sur un homme avec une mallette au loin qui errait le long du quai et revinrent enfin sur Ida qui ne leur prêta guère attention, occupée à fouiller dans son sac.

La décision fut immédiate, l'exécution instantanée. La fillette démarra en trombe, fonça droit devant elle, allongeant les foulées au fur et à mesure que la forêt de manteaux gris effarouchés s'écartait avec prudence de sa trajectoire. Les vieilles demoiselles si vives à s'indigner de sa conduite, n'eurent cependant pas la chance d'être assez rapides et elle les heurta de plein fouet, manquant de les faire trébucher.

- Emmy ! s'égosilla Ida en vain. Refermant son sac, elle s'apprêtait à la poursuivre lorsqu'elle fut littéralement assaillie par les victimes d'Emmy, ravies d'avoir une excuse et une proie toutes désignées pour déverser leur bile. Mais pour leur malheur, Ida n'était pas d'humeur à se laisser distraire. Déjà, elle ne distinguait plus que les pans de la liquette blanche sous la veste rouge qui s'éloignait à toute allure. Elle se dégagea avec un sourire contrit à peine esquissé et s'élança à son tour sous un concert de protestations véhémentes. Perdre Emmy était un luxe qu'elle ne pouvait se permettre. Elle devait la récupérer, à tout prix.

Emmy n'avait pas ralenti la cadence bien qu'elle fût sûre qu'Ida ne la rattraperait pas. La simple idée de croiser Arthur lui donnait des sueurs froides et ses petits pieds zigzaguaient parmi les gens, contournaient les bagages épars ou sautaient par-dessus au besoin, avec une adresse consommée. Hantée par la supposition, elle jetait de fréquents coups d'œil par dessus son épaule. Sa souplesse fut mise à rude épreuve lorsqu'un voyageur laissa tomber un gros sac tout à trac devant elle. Il n'était plus temps de l'éviter. Emmy s'élança dans les airs, atterrit sans trop de mal de l'autre côté, pour repartir aussitôt dans une glissade incontrôlée, perchée sur une trottinette abandonnée là par son propriétaire. Elle termina sa course en agrippant fermement le premier veston à sa portée et ne le lâcha pas avant d'avoir ses deux pieds posés à nouveau sur le sol.

- Hé bien, hé bien !

L'homme avait une voix agréable avec un léger accent, paisible bien que rendue rauque par l'émotion. Emmy s'empressa de défroisser l'étoffe d'un luxe discret qui portait encore les traces de ses méfaits puis offrit sa face d'ange à l'inconnu.

- Je vous demande pardon, vraiment. Quelle maladroite, je fais ! Je ne vous ai pas fait mal au moins, Monsieur ?

- Seul mon costume a souffert, je crois, rétorqua-t-il en souriant largement. Il avait la cinquantaine à peine marquée, paraissait un brin charmeur dans l'âme avec cette touche de distinction racée typiquement anglaise qui conférait une aisance naturelle en toutes circonstances. Emmy, qui avait noté l'attaché case dans sa main droite le classa dans la catégorie des hommes d'affaires et décida qu'il lui plaisait bien.

- Encore une fois, je suis désolée mais il n'a rien, je peux vous l'assurer ! Elle rectifia d'un doigt le revers légèrement écorné, lissa le tomber de la veste du plat de la main.
- Voilà, c'est par...fait. Emmy avait failli s'étrangler en apercevant à quelques dizaines de mètres, une silhouette affreusement familière. Instinctivement, elle recula.
- Attends ! Je n'arrive pas à trouver mon wagon. Tu pourrais peut être m'aider ?
- Je ne sais pas lire ! Elle lui jeta une petite moue navrée et sans plus de cérémonie, tourna les talons.

En son for intérieur, l'homme s'étonna qu'une fillette de dix ou treize ans, qui possédait à l'évidence une bonne éducation n'eût jamais ouvert un livre mais sa préoccupation du moment revint vite au premier plan. Le train partait dans vingt minutes.

Ida avait vu venir Arthur de loin. Avec sa haute stature frôlant les deux mètres, il passait difficilement inaperçu. A peine rasé, une chemisette aux couleurs vives enfilée sur un jean usé jusqu'à la corde, il avançait du pas nonchalant du touriste qui n'avait d'autre souci que se chercher une distraction. Flottait dans son sillage ce relent de retour de vacances ineffable, un parfum de soleil qui imprégnait encore sa peau, émiettait un blond tendre dans ses cheveux, et la gare en paraissait d'autant plus froide et grise. Passablement échevelée et en sueur, Ida, elle-même se sentait terne. Au moindre mouvement, la moiteur plaquait sa robe étriquée contre son corps, le tissu rigide la comprimait tant qu'elle avait la sensation d'être écrasée entre deux planches.

- C'est pas la forme, on dirait...Emmy, bien sur. Le ton se voulait neutre mais Ida savait qu'Arthur n'était jamais aussi concis que lorsqu'il était animé d'une rage froide. Appréhendant sa réaction, elle choisit de plaider sa cause.

- Elle est encore là. Je n'ai pas quitté des yeux la sortie. Elle n'a pas pu...

Le regard acéré qu'il jeta lui fit comprendre qu'il trouvait son hypothèse risible. Amère, elle réalisa alors combien dans la balance, ses capacités ne pesaient rien en comparaison des prétendus talents qu'il prêtait à Emmy. Néanmoins, Ida ravala son aigreur et sauta sur une autre planche d'appel.

- Elle n'aurait pas osé de toute façon avec toi dans les parages.
- Parce que tu lui as dit que je revenais aujourd'hui ?
- Je voulais qu'elle se tienne tranquille. Alors oui.
- Joli, le résultat ! lança-t-il avec une gaîté lugubre. Dépitée, Ida se rencogna dans un silence morose, attendant avec résignation la suite. Elle imaginait déjà l'ambiance électrique dans la voiture, sur le chemin du retour. Arthur pouvait se montrer particulièrement infernal quand il était contrarié. La décision fusa sans tergiverser et la prit complètement au dépourvu.

- Très bien. On va le prendre ce train.
- Mais ! on n'a pas ...
- On s'en fout. Elle doit y être. Elle n'a pas le choix et nous non plus. Plus maintenant. Grouille-toi d'aller prendre des billets.

Il aurait été vain d'argumenter et Ida, en fine mouche, se garda bien d'essayer. Déjà ragaillardie à la pensée de ne plus avoir à composer seule avec une gamine intenable, son quotidien depuis deux semaines, elle partait lorsqu'il la retint par le bras.

- J'allais oublier ! Il sortit quelques billets de sa poche et les lui tendit. Tu auras besoin de ça.
- J'ai ce qui faut, merci bien.
- Le prends pas mal mais j'en doute.

A moitié dubitative, Ida farfouilla quelques secondes à l'intérieur de son sac et retrouva son assurance en brandissant sous le nez d'Arthur, un porte-monnaie en cuir nettement rebondi. Loin d'être convaincu, ce dernier s'en empara et lentement, à la manière d'un prestidigitateur qui dévoilerait l'un de ses tours à une assistance crédule, il l'ouvrit et fit entrevoir son contenu. Les poumons d' Ida se vidèrent d'un coup tandis que l'ombre d'un sourire se dessinait sur les traits d'Arthur. Sur une pile de papiers de bonbon multicolores roulés en boule, trônait une page de carnet pliée en quatre. Il la défroissa et ménageant toujours ses effets, lut avec une ironie pleine d'emphase.

- Quelques mots de la plume d'une pie pour un oiseau plumé : danse Ida, danse maintenant !

Ulcérée, la jeune femme arracha le porte-monnaie et l'argent des mains d'Arthur d'un geste plein de rage et s'en alla au pas de charge, poursuivie par sa voix entrecoupée de rires et, bien plus humiliant, teintée d'une pointe d'admiration.

- Quoiqu'on en pense, Emmy, c'est une belle teigne, mais une teigne qui a de la classe.

- Pardon, vous prenez ce train ?
L'adolescent dégingandé s'arrêta à hauteur de l'homme qui l'avait interpellé.
- Ouais
- Peut être pourriez-vous m'aider ? Je n'arrive pas à trouver mon wagon.
- Bien sur ! quel wagon ?
L'homme fit un geste d'impuissance.
- J'ai peur de ne pas le savoir. Il marqua une légère pause comme gêné d'avouer un secret honteux. J'ai égaré mes lunettes et il m'est impossible de lire sans.
- Pas de problème. Faites voir votre billet, je vais vous dire ça.
Reconnaissant, l'homme posa sa mallette à terre et d'un geste vif, extirpa une pochette de voyage de son veston.
- Merci, c'est très aimable à vous.
- Pas de problème, répéta l'adolescent, amusé par ce déluge de politesse. Plein de bonne volonté, il souleva le rabat en papier glacé et son front se plissa presqu'aussitôt, ajoutant un brin de perplexité à l'air vaguement ahuri plaqué en permanence sur son visage. Se passant la main dans les cheveux, il reprit enfin :

- Heu... j'ai parlé trop vite. Il retourna l'enveloppe. Vide. Désemparé, son interlocuteur resta un moment sans réaction puis, alors que rien ne le laissait supposer, un rire homérique le secoua. Après quelques instants passés à recouvrer un semblant de calme, quelques mots finirent par franchir ses lèvres dans sa langue maternelle, sans qu'il en prit conscience.

- Gosh, you've been done, dude !*
- hein ?
- Rien, rien, juste une bonne plaisanterie.
- Ha...c'est pas grave alors.
- Non, c'est ...rafraîchissant.

Machinalement, l'homme ramassa son attaché case et prit congé de l'adolescent, l'esprit ailleurs. Devant ses yeux défilait l'image de cheveux blonds frisés, de grands yeux verts et d'une main hardie qui se promenait sur son veston. Secouant la tête, il marmonna :

- A hell of a kid !**

______________________________________________

  • Gosh, you've been done, dude !* ==> Hé ben, tu t'es fait avoir, mon vieux !
    • A hell of a kid ! ==> Une sacrée gamine !
-Say-
-Say-
Niveau 10
16 octobre 2010 à 14:13:13

Ci dessus, c'était la partie 3 écrite par sanphi, voici la partie 4 écrite par mes soins :

Dans le wagon F...
Les places étaient relativement confortables, si l’on excepte le peu de place que l’on avait pour caser ses genoux. Les banquettes de cuir noir étaient disposées face à face par deux, réunissant donc les passagers par groupe de quatre personnes. Trois des quatre personnes réunis dans un coin du wagon s’étaient déjà rencontrés sur le quai. Toutefois, un inconnu siégeait à leurs cotés. Face à face, coté fenêtre, c'était Philippe et cet inconnu, un jeune adulte aux cheveux blonds lissés, avec cette coupe que tous les lycéens avaient à cette époque (qui nécessitait régulièrement un habile mouvement de cou, afin de remonter la mèche rebelle qui vous barrait les yeux). Il semblait écouter de la musique, au vu des écouteurs que l'on apercevait des deux cotés de son crâne. Il portait également un chapeau de feutre et des lunettes de soleil.
Philippe regardait le paysage, dehors : le train était assez rapide, et la campagne défilant sous ce soleil qui commençait à glisser vers le bas offrait un spectacle assez agréable à l’œil. Il y avait peu d’endroits comme ça chez Philippe. L'homme blond, en face, fixait ce dernier avec un air fasciné, le sourire aux lèvres. Mais l'ex-bureaucrate devinait ce regard, et se sentait tendu, mal à l’aise. Il se forçait à ne pas détourner le regard des arbres qui fusaient à l'extérieur, afin de ne pas croiser le visage de cet homme qui paraissait tant s'intéresser à lui.

Côté allée, étaient assis l'adolescent et la jeune fille aveugle.
L'adolescent paraissait émerveillé par le train. Il promenait son regard partout, comme un enfant découvrant pour la première fois la mer. Il décida d'étendre ses jambes sur la banquette d'en face, restreignent la place de la jeune fille à une demi-place, et encore, peut être même une moitié de demi-place :

- Eh ! Faut pas te gêner !
- Ah bon ! Génial alors !

Sur ce, l'adolescent posa carrément ses pieds sur les cuisses de la jeune fille, ce qui était LE confort suprême pour lui, l'étant un peu moins pour elle :

- Tu dis si ça te dérange, hein...
- Abruti...murmura-t-elle, sans toutefois retirer les jambes du garçon.
- Dis, pourquoi t'es venu dans ce train, toi ?
-...Ca ne regarde que moi. Et toi, d'ailleurs, que fait tu la, tu n'as pas vraiment l'air...taillé pour ce genre de périple.
- Moi. Bah, j'ai trouvé un billet par terre. C'était pour ce train. Je me suis dit : c'est le destin.

A ce moment, la jeune femme perdit son coté agressif et sourit légèrement :

- Le destin, hein ?
- Ouaip.

Un silence passa. Quand le jeune garçon parut s'ennuyer, il chercha un sujet de conversation :

- Comment tu t’appelles, au fait ?
- Pense tu vraiment que je vais te dire mon nom ?
Un autre silence passa.
- Je vais t'appeler Fa.
- Fa ? C'est ridicule ! Pourquoi ?
- Eh bien, j'ai réfléchis, t'es une fille, t'es aveugle, t'es donc une Fille Aveugle. Quand on prend les initiales, ça donne Fa.
La surnommée écarquilla les yeux, bien que cela soit difficile, pour une aveugle :
- Quoi ?! Mais c'est ridicule !!!
- Sinon, je pourrais prendre Jeune Fille aux Yeux Bandées par des Bandeaux de Pirate, mais ça donnerait Jfybbp...c'est pas très facile a prononcer...
- Heu...
-Bon, après, si ça ne te va pas, je peux chercher autre chose. Tiens, le premier mot que j'aperçois.
Le jeune homme se pencha vers le baladeur nouvelle génération de l'homme blond, toujours perdu dans la contemplation de notre protagoniste Philippe.
- ...Piste 14 tiret mouette !
La jeune fille sourit pour la deuxième fois :
- Tu peux m'appeler Fa, en fait. Comment je peux t'appeler, moi ?
- Ben...appelle moi...Sigma !
- C'est ton nom ?
- Nan, mais c'est classe, hein ?
- Si on veut.

Un énième silence passa…
- Euh... ça doit pas être pratique d'être aveugle.
- En effet, c'est assez dérangeant...
- Ouais, on voit rien et tout...
La conversation sentait l'inutilité à plein nez et Sigma décida d'oublier l'idée d'en chercher une autre.

Philippe avait mal au cou. Tant pis pour ce regard qui l’effrayait tant, il allait bouger la tête. Il se remit dans l'axe naturel et vit l'inconnu le regardant à travers ses verres noirs. Il décida de réagir :
- Pourquoi me regardez vous comme ça ?
- Allez savoir..., répondit il.
- Depuis que je suis ici, tout le monde me fuit, comme si j'étais un monstre, et vous me regardez comme une bête de foire ! Que se passe t’il ?
- Je pense que votre couleur de peau, vos yeux et la queue qui pend derrière vous ne sont pas étrangers à ces phénomènes.
- Quoi ? Mais...

A ce moment, une sirène retentit. Une sirène atroce, comme un cri.
Sigma hurla :

- Hého, c'est quoi ce délire !!
- T'inquiète, c'est le contrôleur. D'ailleurs, je vais faire mon petit appel préventif.
- Appel préventif ?
- Oui...ça a déjà sauvé des vies, tu sais.
Fa repoussa alors les jambes de Sigma, se leva, et hurla :
- Le contrôleur ! C’est le contrôleur ! Si vous n’avez pas de billet, cachez-vous !
Certaines personnes se levèrent et coururent vers un endroit plus sûr, c'est-à-dire nulle part, étant donné que le wagon était fermé des deux cotés. Sigma se leva en criant, bouscula une fille qui semblait perturbé, manqua de la piétiner, puis se rétama par terre. Fa alla près de cette dernière :
- Suivez-moi ou il vous trouvera ! Vite !
Elle s'approcha ensuite de Sigma et lui glissa à l'oreille :
- Pas besoin de t'enfuir, crétin, t'as ton billet !
- C'est vrai ! Quel abruti !
Et Sigma retourna s'asseoir, ayant totale liberté pour ses jambes désormais. Bien qu'au fond, ça ne changeait pas grand chose pour lui.

Fa demanda à la jeune fille de monter sur son dos :
- Monte !
- Mais...
La porte du wagon s'ouvrit. Fa attrapa la jeune fille. Fa bondit.
Sigma vit la porte s'ouvrir, une ombre entrer, puis disparaitre une demi seconde plus tard. Certains passagers avaient disparus. N'ayant plus d'interlocutrice, il s'adressa à Philippe:
- T'as vu, le contrôleur entre une milliseconde, et t'as des gens qui disparaissent !
Philippe frissonna. L'étrange blond sourit.

Sur le toit de train, se tenait Fa, une main accrochée à la poignée de la trappe et l'autre au col de Sarah :
- Tu sais ce que tu fais ? lui demanda cette dernière.
- Nan, pas du tout, c'est la première fois que j'essaye. Je savais qu'il y avait une trappe au plafond, c'est tout.
Les deux filles flottaient, attirées par le vent. Si Fa lâchait, elles étaient...vraiment mal.
- Dans les films, ils marchent sur le toit des trains. J'imaginais que c'était faisable. J'imagine aussi que c'est plus simple quand le train va plus lentement. Bon, je crois que je vais lâcher. De toute façon, vous seriez morte si vous étiez restée dans le wagon. Le truc, c'est que je serais pas morte avec vous.
Sarah voulu crier. Elle n'y arriva pas. Fa lâcha, cria "Rah !", enleva un de ses bandeaux de pirate et l'agrippa autour de ce qui semblait être une prise. C'était du solide ses bandeaux. Ca tiendrait :
- Ouf ! Par contre, la, je sais pas ce qu'on va faire.
Sarah ne pipa mot. Fa tourna la tête :
- Ca va ?
Et alors Sarah hurla. Sur le visage de Fa, au lieu de voir une immonde fente, un globe blanc ou tout simplement une paupière fermé à l'emplacement de l'oeil, Sarah ne vit rien. C'était lisse. Pas la trace d'un oeil crevé ou aveugle. Rien. Juste de la peau, lisse. Sarah se dégagea par réflexe. Elle allait s'écraser. "Good-bye !" aurait dit le gentleman anglais.
Dans le wagon, l'homme blond leva les yeux :
- Oh, merde ! Soupira t’il.
Il se leva, repoussa rapidement les jambes de Sigma qui lui barrait la route, esquiva son "Eh, vous allez ou, m'sieur ?", sortit une carte de sa poche et ouvrit la porte.

Sarah, au même moment, était en train de voler dans les airs. Toutefois, elle sentit des bras autour d'elle, des bras puissants, des bras rassurants. Etait elle morte ? C’était une sensation si douce. Et puis elle finit par se rendre compte qu'il y avait toujours autant de vent. Elle rouvrit les yeux :
-Ne jamais faire ça lorsqu’on n’est pas sure de soi ! hurla l'homme blond qui la tenait dans ses bras, debout sur le train. Tu devrais être morte, a l'heure actuelle, dit il en s'adressant a la fille aux bandeaux.
- Morte, moi ? répondit-elle, essoufflée. Non, je suis accrochée à mon bandeau, je ne peux pas mourir. Je ne serais pas...morte. J'aurais juste attendu...que le train...ralentisse.
Fa ne voulait pas être la fille que l'on sauve. Elle voulait sauver les gens. Elle ne voulait pas dire merci. Elle voulait qu'on lui dise merci.
Alors, un tunnel apparut au loin. Fa ne le vit pas, mais sentit une absence soudaine de vent en face et entendit moins de bruit à l'avant du train qui s'y engouffrait. Elle n'était pas habitué à ce type de tunnel, normalement, un peu d'air passait toujours, et le bruit s'accentuait, mais la, rien…ce devait être les nouveaux modèles de tunnels : ce n'était pas la fameuse cavité en demi-cercle que nous connaissons tous, c'était un tunnel qui s'adaptait à la forme du train, adoptant ses moindres traits, ses moindres courbes. Cela avait le mérite de le laver des "impuretés" se situant dessus. Oui, c'était sûrement ça…Et merde. Fa se décida à remettre son bandeau.
Quelques instants plus tard, le blond revenait dans le Wagon F, accompagné des deux filles. Sigma lança :
- Tiens, t'as retrouvé Fa !
Chacun retourna à sa place, Fa l'air moins sure d'elle, Sarah l'air bien apeurée et le blond, toujours avec son petit sourire en coin.

-Say-
-Say-
Niveau 10
16 octobre 2010 à 18:24:45

Voici la 5eme partie de l'histoire. Le début est écrit par Deeozer, le reste par moi (séparé par un trait) :

La dernière rafle du Contrôleur avait sévèrement éclairci les rangs des passagers. Les derniers arrivants questionnaient les anciens au sujet de ce mystérieux personnage. Mais même eux en savaient peu. Quand ils avaient le courage de parler.

Maintenant qu’elle s’était faite une amie, Sarah décida qu’il était temps pour elle d’en savoir plus sur elle et sur ce satané train. Profitant de l’absence ou du sommeil des hommes à leurs côtés, elle demanda :
- Dis-moi, Fa…C’est bien ton nom, Fa ?
L’intéressée fit la moue. Elle entendit le ronflement de Sigma avant de secouer la tête.
- Ca fait longtemps que tu es ici ? Tu as l’air si à l’aise avec cet… environnement.
La jeune fille jouait avec ses bandeaux ce qui rappelait inévitablement à Sarah la terrible vision de ce qu’il y avait dessous. Ou plutôt, de ce qu’il n’y avait pas.
Fa balançait ses jambes avec une sorte d’espièglerie. Elle souriait, heureuse de se sentir si importante :
- Bah, je sais plus. J’ai l’impression d’avoir toujours été ici.
Sarah pointa un doigt tremblant en direction de son visage :
- Mais qu’est-ce qui est arrivé à tes yeux ? Tu t’en souviens ?
Tout en disant cela, Sarah craignit d’entendre la réponse. Elle ne fut pas déçue.
- Bah, c’est le Contrôleur. Il me les a arrachés.
Elle avait répondu du ton le plus badin qui soit, comme si c’était une évidence. Ou plutôt une anecdote.
Sarah couvrit sa bouche de ses mains pour éviter de hurler.
- Oh, mon dieu ! Mais c’est horrible ! Pourquoi a-t-il fait ça !
Fa fut manifestement ravie de la renseigner.
- Un jour, j’ai réussi à m’introduire dans la cabine du conducteur. Le contrôleur m’a surpris. Je crois que ça l’a mis très en colère. Personne n’a le droit d’y aller. C’est interdit. C’est comme de monter dans le train sans billet.
Sarah eut un vertige. Elle eut le plus grand mal à parler à nouveau :
- Il t’a puni pour ça ! Mais qu’a-t-elle de si spéciale cette cabine ?
Fa allait répondre, mais elle se ravisa en remarquant la mystérieuse boite à chaussures de Sarah.
- On fait un marché. Je te dis ce que j’ai vu dans la cabine et toi tu me laisse voir ce qu’il y a dans ta boite.
Sarah fut prise au dépourvue par cette étrange requête.
- Bah…euh, c'est-à-dire. C’est juste des chaussures, tu sais. Rien d’extraordinaire.
Fa ne se laissa pas démonter pour autant.
- Je suis sûre que c’est mieux que ça. Et puis, tu veux savoir ou tu veux pas savoir ?
Sarah secoua la tête.
- Ok, je l’ouvrirai. Alors, qu’est-ce que tu as vu dans cette cabine ?
Fa se rapprocha et lui murmura à l’oreille avec cérémonie :
- Rien du tout. C’était vide.
Puis elle se rassit à sa place et se remit à balancer ses jambes comme si de rien n’était.
Sarah la regardait avec de grands yeux comme tentant de discerner le vrai du faux.
- Tu…tu veux dire qu’il n’y a pas de conducteur ? Mais c’est impossible. Comment le train peut-il…
L’explication lui vint naturellement. Même si cela ne la réjouit pas spécialement.
- Bah oui, fit Fa ! Il avance tout seul. Ou alors il est contrôlé à distance. C’a n’a rien d’extraordinaire, je sais. J’espère que t’es pas trop déçue.
Sarah assimilait la nouvelle du mieux qu’elle pouvait. Mais sa nouvelle amie ne lui laissa guère le temps de cogiter.
- Alors, à ton tour. Montre moi ce qu’il y a dans ta boite…

__________________________________________________
_________

Encore troublée par toutes ces révélations, Sarah s’exécuta. Lorsqu’elle ouvrit la boite, avant même qu’elle ne regarde à l’intérieur, Fa hurla. Elle se jeta violemment en arrière, s’écrasant sur la banquette de Sigma et de l’inconnu en remuant. Sous le choc, Sarah sursauta, ce qui fit voler le contenu de la boite en l'air : c'était des yeux. Ils se mirent à tournoyer avant de rouler par terre. Fa poussa un cri dont on ne l’aurait cru capable. Philippe et son voisin de face regardaient, ne sachant que faire, n’osant toucher la jeune fille. Toutefois, le cri et le corps de la jeune fille s’écrasant sur lui réveillèrent Sigma. Il jeta un coup d’œil aux alentours, balança Fa par terre, bondit, ramassa les deux yeux qui étaient par terre et les mit dans la boite avant de refermer celle-ci. Un instant passa, sans aucun autre bruit que le silence. Puis Fa soupira, tremblante. Sigma s’approcha :
- Ey ! Ca va ?
- …
Fa ne répondait pas.
- Ca va ?
- …Qu'est ce que t'as fait ?
- Ben, à vrai dire, je me suis réveillé, tu hurlais comme pas possible. Alors j'ai regardé autour de moi, j'ai cherché un truc inhabituel, qui pouvait te faire hurler, quoi. J'ai vu des yeux rouler. C'est inhabituel, des yeux. Alors, je les ai cachés.
Fa parut se détendre. Elle sourit en répondant :
- Comment veux tu que j'ai peur d'yeux roulants que je peux même pas voir ?
- Bah ça, j'avoue, je n'y ai pas pensé. Mais tu sais, dans le feu de l'action…
Philippe plaça sa tête au dessus de celle de Fa :
- Ca va ? Qu'est ce qui s'est passé ?
- Oh rien ! C'est une crise d'épilepsie. C'est chronique chez moi.
- D'accord. Bon, si ça s'est calmé…
Et il retourna à sa place. Fa se releva et dit à Sigma :
- Regarde, depuis le passage du contrôleur, Sarah est toute seul sur ses banquettes. Allons la rejoindre.
- C'est qui Sarah ?
- La fille de tout a l'heure.
- Mais comment tu peux voir qu'elle est toute seule ?
- Tu le sauras bientôt.

Et ils s'installèrent près de Sarah. Philippe, sur la banquette plus loin, parut leur jeter un regard, comme un appel à l'aide, pour ne pas se retrouver seul sur sa banquette avec l'inconnu étrange, mais les deux protagonistes n'en eurent, pour ainsi dire, pas grand-chose à faire.

Sigma parla le premier :
- Yo ! dit il a la jeune fille troublée.
- Bonjour ! répondit elle timidement. Car malgré ce qu'on pouvait penser, Sigma était tout de même plus grand qu'elle.
Fa continua :
- Bon, écoute, c'est quoi le délire avec ta boite, la ?
- Eh bien…je…
- T'as intérêt à me répondre ! T'es qui enfoirée ?
Sigma intervint :
- Hé, calme toi, Fa, regarde cette pauvre fille, elle a l'air billevesée…
Sigma comprit à ce jour qu'un regard sans yeux pouvait être extrêmement menaçant.
- …mais c'est vrai que le trafic d'organes, c'est mal ! se rattrapa-t-il.
- Le problème n'est pas la, fit Fa.
- Ben c'est quoi le problème, alors ?
- Ce ne sont pas n'importe quels yeux qu'elle transporte…ce sont MES yeux !
- Whaou ! Sérieux ?
- Sérieux. Et le pire n'est pas la. Ces yeux sont encore reliés à moi. Lorsqu'elle a ouvert la boite, j'ai vu la lumière. J'ai vu la lumière ! Je vois à travers ces yeux ! Est-ce que tu te rends comte ? Est-ce que tu imagines ce que ça fait lorsque tes yeux tournent en l'air et que tu vois par leur intermédiaire ? Tu imagine la sensation atroce de tournis que j'ai du ressentir ? Et sans pouvoir fermer les yeux pour échapper a cette horrible chute inexistante…
- La vache…et c'est cette fille qui les transporte…
Sarah ne pipait mot depuis tout à l'heure.
- Sigma, dit Fa lentement, je vais te demander quelque chose d'assez coton pour moi. Tu vas ouvrir sa boite lentement…
Sigma chopa la boîte de Sarah, qui n'osait réagir face à ces deux personnes dont elle ignorait tout. Décidément, ce n'était pas sa journée.
- J'ouvre, dit Sigma.
Fa crispa son visage, mais finit, au bout de quelques secondes, par se détendre.
- Maintenant, tu vas prendre les yeux dans tes mains…
- OK, mais…ça va être dégueu, tout gluant…
- Fais le !
- OK…a bah ça va en fait, on dirait du verre.
Fa secoua violemment la tête :
-Sois plus délicat ! Tu ne te rends pas compte de ce que tu manipules ! C'est super désagréable pour moi !
- Désolé, j'ai pas l'habitude de manipuler des yeux.
- Place les délicatement en face de cette fille, que je vois le visage de celle qui a un lien avec la ruine de mon existence..;
- Attends une petite minute…voila !
- Alors voila, c'est…quoi, c'est toi ?! Quand je t'ai vite aperçue tout à l'heure, je n'imaginais pas que tu étais comme ça ! On a presque le même âge ! Et tu as l'air toute innocente. Laisse moi deviner, tu savais pas qu'il y avait mes yeux dans cette boite, hein ?
Sarah répondit :
- Mais non, je croyais vraiment que c'était des chaussures !
-Je vois…je n'ai pas fait avancer tout ce bordel, finalement…il s'est seulement un peu plus épaissit…
Bon, tant pis…avant de ranger les yeux, Sigma, montre moi ton visage, que je sache avec qui je voyage.
- Pourquoi ?
- Ca m'ennuierait de cheminer avec un laideron, hé hé !
- Bon, d'accord.
Et il tourna les yeux…pas ses yeux, hein, les yeux de Fa :
- Voila mon visage, dit il en prenant une pose plus que ringarde, j'aurais bien fait "pouce en l'air", mais comme tu vois, mes mains sont prises…
- Eh, c'est toi, ça ?
- Ouais !
- Canon…
- Quoi ? dit il en rougissant.
- Non, je plaisante ! Bon allez, range ces yeux…non ! Avant, montre-moi à quoi je ressemble. C'est important, je te jure.
- Si tu veux…
Et il effectua une rotation des yeux :
- Voila !
- Alors, c'est a ça que je ressemble…j'ai honte, j'ai perdu toute la grâce qui fait l'avantage de la féminité. Regarde mes cheveux…je suis jalouse, Sarah.
- Mais non, répondit Sigma…et puis t'as certains avantages par rapport à elle ! Je veux dire, au niveau…
Fa se regarda encore un peu, avant de comprendre où Sigma voulait en venir. Elle se sentit gênée, mais pas fachée.
- Bon, range ces yeux, maintenant…et désolé, Sarah. Tu peux participer à notre conversation, hein…

[[Le_maitre]]
[[Le_maitre]]
Niveau 10
05 janvier 2011 à 19:29:14

Marco courait. Ses pieds lui faisaient mal, ses jambes le lançaient, son cœur battait à tout rompre, son souffle se faisait rare et difficile. Seulement, ses pensées n'étaient pas tournées vers cela. Il dressait une liste imaginaire des personnes qu'il avait tuées, laissant une terrible place en dessous du dernier nom, Monsieur Hermann. Vous l'aurez sans doute compris, notre homme était poursuivi à cause dudit crime. Un pistolet pesant dans sa main gantée, le blouson noir déchiré suite à une entrevue avec des barbelés, une cagoule voulant cacher son identité pourtant connue de ses poursuivants, et enfin son jean trop grand entravant parfois sa course, Marco possédait l'attirail du parfait voyou ; un voyou bien stupide, vu son avance, de ne pas se changer ou simplement se cacher.

Quelques rues plus loin, l'agent Grey suivi de ses deux éternels petits chiens - l'un appartenant à l'espèce canine, l'autre à l'espèce humaine, bien que sa fidélité et sa soumission nous pousse à le comparer à son voisin de course - se hâtait de poursuivre le criminel. Job et Denis tentaient avec peine de ne pas se laisser distancer, Job ralentissant l'allure, comme s'il s'était pris d'affection pour Denis qui faisait frémir ses petites jambes en manque cruel d'entraînement aux situations réelles. Le jeune policier avait eu le matin même l'autorisation de porter les beaux vêtements des gardiens de la paix devant lesquels il bavait depuis si longtemps, accroché à sa conception du divin incarnée par l'agent Grey.

Les deux représentants de la justice semblaient représenter une caricature, les personnages inversés des dessins animés. Tout en l'agent Grey inspirait le respect et peut-être même l'intimidation. Il était grand et possédait une musculature importante, avait le visage agréable malgré son âge, et rien que dans son regard brillait un éclat de détermination que l'on ne retrouvait aucunement chez son collègue. Ce dernier était petit et mince, avait un visage boutonneux, des yeux semblant exorbités et une bouche trop grande. Il se tenait la hanche, subissant son énième point de côté depuis le début de la poursuite. Le jeune avait été associé au quadragénaire par pur souci de sa santé. Son père, le commissaire, l'avait fait entrer dans le métier malgré son manque de compétences, mais avait fini par accepter de le faire accompagner par une sorte de mentor, histoire d'apprendre.

Marco jeta un regard par-dessus son épaule. Même s'ils n'étaient plus en vue, il ne fallait pas ralentir. C'était ce que lui avait dit son frère, un jour. "Ne jamais ralentir, même quand tu n'en peux plus, ne t'arrête pas, ou ils t'arrêteront". Dans la famille Erika, tous les membres avaient mal tourné. Seulement, Marco était le dernier encore en vie, car la devise de la famille stipulait qu'il valait mieux mourir que d'être enfermé. En revenant à sa route, il trébucha alors et s'écroula. S'empressant de se relever, il avisa l'objet fautif, se révélant être un petit garçon ne pouvant dépasser les sept ans. Dans un premier temps, il voulut jurer, frapper l'enfant et s'enfuir, mais il aperçut plus loin ses poursuivants. Il en résulta un rapide bruit de gorge et des gestes inutiles. Reprenant sa course, il ne se rendit compte que plus tard que dans sa main ne brillait plus d'arme, mais un étrange billet de train.

Grey avait attendu ses fidèles et avait à présent la cible en vue. Il commença alors à sprinter, et cria de futiles "Halte" ou "Les mains en l'air". De toute évidence, jamais un criminel comme le terrible Marco n'abandonnerait, pas avec sa famille de déments. Le policier braqua alors son arme en avant, mais un coup de feu provenant d'autre part retentit. Les trois s'arrêtèrent alors, se retrouvant face à face avec le jeune garçon qu'avait rencontré précédemment Marco. Celui-ci venait de tirer au sol, pour attirer l'attention.

"- Pousse-toi petit, et lâche cette arme, ordonna le quadragénaire.
- Non, répondit simplement l'enfant.
- Tu as entendu Monsieur Grey ? Demanda Denis, plié en deux pendant ce qui semblait le seul instant de repos depuis plus de trois heures."

Ce à quoi il ne s'attendait pas se produisit. L'arme de l'enfant fut pointée vers lui. L'enfant gardait son absence totale d'émotion, d'expression. Job, ce chien qui avait été longtemps si courageux se coucha en gémissant, contre toute attente.
"- Monsieur Grey, vous avez perdu Marco, déclara le jeune garçon.
- Non, j'ai encore une chance de l'avoir. Tu vas baisser ton arme et la poser calmement par terre. Il n'y a aucune raison de s'énerver. Calme-toi.
- Non. Vous y tenez à votre criminel, mais à quel point ? Jusqu'où iriez-vous pour l'attraper ? Questionna l'enfant en pointant à présent son arme sur le policier gradé.
- Je… N'importe où.
- Très bien."

Sans crier gare, l'enfant se mit à courir, emportant son pistolet avec lui. Au sol, Grey ramassa trois billets de trains. Sceptique, il parcourut plusieurs centaines de mètres avant de se rendre compte qu'il se trouvait dans une gare. Cela lui parut curieux, car il n'en avait pas remarqué l'entrée auparavant. Le trio interloqué rejeta leur confusion sur leur rencontre précédente assez loufoque et s'empressèrent de scruter les lieux. Le quai était bondé. Des personnes en tous genres, de tous pays, et… non… Denis avait même cru voir un homme derrière lequel pendait une sorte de queue.

Soudain, un groupe s'empressa de grimper dans le train, et les trois poursuivants se trouvant entre eux et une porte de wagon furent poussés.
"- Hé ! Arrêtez immédiatement ! Je suis de la police, je vous demande de vous arrêter !"
Personne ne l'écoutait. Il porta la main à sa hanche pour se munir de sa matraque, ou même de son pistolet, tant qu'à y être, mais ses doigts se refermèrent sur du vide. Une voix d'enfant qu'il n'avait pas oubliée lui chuchota à l'oreille :
"- Ils sont à l'intérieur."

Se retournant brusquement, le policier perdit ses appuis et ce ne fut pas les frêles bras de son coéquipier qui l'empêcha de se retrouver à l'intérieur du wagon G. C'était réellement très étrange. Job aboya alors, tandis que Marco faisait son apparition, par mégarde. Grey et Denis se relevèrent et le poursuivirent à travers le couloir. Quand le meurtrier se trouva nez à nez avec un attroupement de voyageurs perdus, il se reporta sur la porte à sa droite. Entrant dans un compartiment, il avisa les banquettes vides. Il était cerné. La porte ne tarda pas à se rouvrir sur ses ennemis. Brusquement, une voix de jeune fille retentit, faiblement.
"- Le contrôleur ! C’est le contrôleur ! Si vous n’avez pas de billet, cachez-vous !"

Les voyageurs perdus semblèrent terrorisés et coururent en tout sens, dans le peu d'espace du couloir. De nouveau, Denis et Grey furent percutés et se retrouvèrent à l'intérieur du compartiment, accompagnés de deux individus étrangers, une femme à la beauté ensorcelante et un homme qui semblait avoir laisser sa bonne humeur dans un coffre chez lui, au cœur du Japon. Quand une ombre ouvrit la porte en un quart de seconde, les deux inconnus se volatilisèrent d'un coup. Seuls Marco, Denis, Job et Grey se tenaient dans le compartiment à présent silencieux.

Le gardien de la paix ne tarda pas à reprendre ses esprits, choisissant d'agir avant de comprendre les récents événements. Il s'arma de menotte et s'empressa d'attacher le criminel, en prenant bien soin de faire passer la chaîne derrière une barre de la surface à bagages. Dans une position plus qu'insupportable, Marco tenta de donner quelques coups de pieds inutiles, mais ses appuis instables faillirent et il ne réussit qu'à se faire mal aux poignets en chutant brièvement. Un sentiment de satisfaction germa chez l'agent Grey qui tenta alors de comprendre les récents événements. Cette gare inattendue, cet enfant fou, ces personnes voulant à tout prix entrer dans le train, cette voix de fillette parlant d'un contrôleur, cette ombre si rapide et la disparition soudaine de deux êtres humains. Il n'eut pas le temps de tirer les choses au clair, car la porte s'ouvrit, laissant apparaître un jeune garçon d'environ sept ans.

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