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Une éternité de solitude

-Mutako
-Mutako
Niveau 10
23 août 2010 à 09:02:56

Bonjour à tous ! :)

Moi qui n'ai l'habitude de seulement poster des textes sur ce forum à l'occasion des JVWC, je me permets de vous faire part d'un texte un peu one-shot qui m'a néanmoins pris une bonne journée pour très exactement 8 pages. J'espère que cela vous plaira, même si c'est un texte assez personnel, à la limite du rêve et du fantasme. Selon la tradition du one-shot, j'ai peu remanié le texte, aussi si vous avez des critiques à faire elles seront le bienvenues ! (et désolé d'avance pour la présentation un peu monolithique ; j'ai fait mon maximum pour ouvrir un peu ce texte qui a en quelques sortes "besoin" d'être présenté ainsi).

_________________________

Non ! Gabrielle ! Où est-ce que…bordel mais que se passe-t-il ? Qu’est-ce que c’est que cet écran noir tout à coup ? Le reste, cela vient d’arriver et pourtant je m’en souviens à peine… La voiture roulait, à vitesse normale, je crois… Et puis cet immense camion est apparu soudainement en face… Je n’ai pu que l’entrevoir une fraction de seconde seulement, lui et le visage blond de Gabrielle, dont le cri strident a vite été happé par l’immense fracas métallique de la collision. Ce bruit résonne encore dans ma tête mais déjà s’éloigne, et mes pensées reprennent le dessus. Les images aussi m’apparaissent, mais très floues, j’ai du mal à les distinguer et à les analyser, elles disparaissent peu à peu dans l’immensité du vide et du noir qui m’entoure. Merde mais où suis-je ? Il me semble pourtant que ce terrible chaos dans la voiture vient à peine de se produire. Tout semble si récent… Mais dans ce cas pourquoi suis-je ici ? Où sont les autres, où est Gabrielle ?
Se pourrait-il que… non, non, c’est absolument impossible. Pas comme ça, ce n’est pas comme ça que ça doit se passer. En même temps le choc a du être si violent… Je ne sais même plus si j’ai souffert. Je ne crois pas. En réalité je ne sais pas. Et Gabrielle, a-t-elle souffert ? Elle devrait logiquement se trouver ici avec moi. Mais je suis seul, il n’y a rien ici à part moi, contemplant ce vide infini. Mais est-ce encore moi ? Si c’est bien moi, où se trouve mon corps ? Je ne le voir plus, je ne le sens plus. Avec difficulté j’essaie de dresser mes mains devant moi. Je me souviens, c’est un réflexe que j’avais lorsque je me retrouvais généralement plongé dans le noir complet, comme lors de cette coupure de courant samedi dernier chez Lise et Bruno. Je ne sais pas, je trouve ça rassurant, comme pour se montrer à soi même qu’on reste maître de l’espace qui nous entoure, même si celui-ci est devenu tout à coup obscur et hostile. Mais mes mains ont disparu. Je ne sens plus leur présence qui autorisait mon cerveau à leur donner des ordres. Quelle étrange et atroce sensation. Auparavant je savais qui j’étais et où j’étais. Je connaissais mon corps, je le maîtrisais et je le contrôlais. Ou plutôt mon âme le contrôlait. Mon âme était enfermée dans ce corps qui était devenu son pantin, son véhicule. Mais aujourd’hui mon âme semble libérée. Elle s’étend et se dilate dans toute l’immensité sombre avec laquelle elle semble avoir fusionné. C’est comme si j’étais une âme à la dérive dans le vide, sans aucun corps auquel se raccrocher. Et pourtant je n’ai pas la sensation d’avoir rejoint l’infini en moi, au contraire, je me sens terriblement enfermé et prisonnier. Libéré et prisonnier à la fois… Putain mais quelle horreur. Je ne peux faire aucun mouvement, ou tout du moins je ne m’en rends pas compte. Car rien n’existe et rien n’est perceptible à part ce foutu écran noir. Si au moins j’avais quelque chose sur lequel me baser. Je ne sais pas moi, une image, une sensation, un son autre que mes simples pensées… Mais non, rien, décidément rien. J’espère que cela ne va pas durer. Il faut que ça se termine, vite, je ne pourrais pas tenir…

Il faut que je me calme. Tout ceci n’est pas une vie, ce n’est qu’un effet de ma pensée, une hallucination, un mauvais rêve tout au plus. Ou alors il se peut que je soie dans le coma. Oui voilà ! Le coma. Je me souviens avoir lu plusieurs fois dans les journaux ces histoires de personnes qui sont restées parfois des années dans le coma. Toutes leurs facultés étaient réduites à néant, à part leur pensée. Une pensée comme prisonnière d’un corps inerte, enfermée dans un tombeau. J’ai toujours trouvé ça terrible. Comment peut-on passer autant de temps simplement confronté à son propre esprit. On deviendrait totalement fou… Oui le coma, c’est ça, je suis dans le coma. Un accident de voiture, et le coma. Il faut que je me souvienne… J’étais avec Gabrielle, on revenait d’Ikea je crois. On y a passé la journée, c’est elle qui avait insisté. Elle voulait absolument un tapis. Ou un canapé… Non, non, un tapis. Elle disait qu’il fallait mettre de la cohérence dans l’entrée, et qu’il manquait un tapis. Moi je n’étais pas forcément d’accord mais je me suis laissé entraîner quand même. Et puis ça s’est passé comme ça se passe toujours normalement dans ces cas là à Ikea. On vient pour un seul truc en particulier et on repart le coffre plein. Des babioles sans grand intérêt mais qui nous paraissent indispensables lorsqu’on passe devant. Mine de rien c’était une belle journée. Ca doit faire six mois que l’on vit ensemble, ou peut-être plus, un an ou deux, mais en tous cas aujourd’hui c’était la première fois que l’on choisissait ensemble de quoi aménager notre chez-nous. Comme la consécration de notre vie à deux… J’étais si impatient de rentrer à la maison pour voir avec elle les emplacements des objets, décider ensemble de la nouvelle configuration de l’appartement…
Que lui est-il arrivé à elle ? Oh ma pauvre chérie, je prie pour qu’il ne te soit rien arrivé de grave… Il me semble que la voiture a surtout heurté le côté conducteur de la notre, n’est-ce pas ? Peut-être, sûrement. Dans ce cas logiquement tu as du moins souffrir que moi. Tu dois être en train de m’attendre, peut-être à mon chevet qui sait ? Tu es là et tu patientes, attendant que je me réveille. Et si je ne me réveillais pas ? On a déjà vu des gens ne jamais se réveiller d’un coma… Oui mais après un accident, est-ce possible ? Oh mon dieu, je ne peux pas l’envisager. Etre enfermé ici à jamais, ne plus jamais voir la lumière du jour, ne plus jamais te revoir… Il faut que je te garde auprès de moi durant cette longue attente, il faut que j’essaie que t’imaginer à mes côtés. Il faut que me reviennent les sensations de ta peau, de tes lèvres… Mais c’est impossible, il n’y a rien qui puisse arriver jusqu’à moi dans cet univers vide, rien que je puisse ressentir… Alors il me faut garder ton image. Imprimer sur l’écran noir ton beau visage, ton sourire si joyeux, ton regard si profond, et ta cascade de cheveux noirs… Oh mon amour, j’essaie, j’essaie, mais cela est si difficile. Sans cesse ton visage se déforme jusqu’à disparaître dans l’obscurité. Tout ce que je peux imaginer de toi et de nous se fond dans cet infini écrasant qui m’envahit… Je t’en prie, ne pars pas…

Le plus difficile et le plus frustrant dans cet état, c’est de ne pas pouvoir crier. La seule chose qui se passe ici, c’est le flot continu et sans interruption de mes pensées, qui se créent et se déversent automatiquement dans l’obscurité. Il m’est impossible de m’arrêter de penser. Il me suffit de désirer le silence pour qu’immédiatement ce simple mot résonne à l’infini et ne dégénère en un vacarme de plus en plus assourdissant. J’ai l’impression que mes pensées à peine crées se solidifient et s’accumulent dans mon esprit. Crier me permettrait de faire le ménage dans tout ce fatras, me permettrait de lâcher du lest, mais c’est impossible. J’aimerais dormir, me reposer, arrêter un instant de vivre et de réfléchir pour me calmer et faire le vide, mais je ne peux pas… Le seul vide qui existe, il est en dehors de moi, et il est impénétrable. Mon regard s’y perd et s’y noie. Parfois j’essaie de me concentrer et de fixer un point précis, mais aussitôt celui-ci s’évapore dans l’infini, et je me retrouve seul, encore et encore. J’ai peur. J’ai terriblement peur. Mon esprit déréglé vomit sans cesse des pensées monstrueuses et informes qui ne font qu’augmenter mon trouble et mon angoisse. J’aimerais exploser, en pleurs, ou littéralement. A chaque instant je m’alourdis et je me sens écrasé par des poids invisibles. C’est comme un étouffement prolongé, qui ne se terminerait jamais et qui irait de pire en pire. Lorsqu’on est naturellement limité par son corps, on ressent clairement ce genre de douleurs, et on arrive à leur fixer des limites. Mais ici je ne ressens aucune douleur, en tous cas pas dans le sens commun du terme. C’est comme… une idée. Une idée qui prendrait de la place, de plus en plus de place. On ne la ressent pas vraiment, et pourtant on sait qu’elle est là. Se peut-il que je meure dans cette vie là ? On a déjà vu des gens mourir de chagrin, anéantis par leurs pensées. Moi qui ai toujours craint et fuit la mort, aujourd’hui je l’appelle, je l’invoque. Il faut qu’elle vienne, qu’elle m’emporte, car la vie m’est insupportable.

Parfois je rêve, parfois mon esprit s’abandonne et semble, un instant seulement, se libérer de tout le poids qui l’écrase. Le noir infini me semble alors plus acceptable, voire même agréable. Je me sens flotter dans l’air, même si il m’est impossible de délimiter air et terre dans cette obscurité homogène. Les pensées se font plus légères, et au lieu de me tomber dessus avec violence, elles m’effleurent doucement et glissent sur les pentes de mon esprit. Seulement ces moments ne sont qu’éphémères et très souvent lorsque j’en sors je me retrouve à faire face à mes réflexions et questions habituelles.
Il m’arrive de temps en temps de chercher à savoir depuis combien de temps je suis ici. Souvent je me dis que j’aurais du compter les heures depuis mon arrivée ici, et qu’il n’est jamais trop tard pour commencer, ne serait-ce que pour me donner quelques points de repères. Mais je ne peux m’y résoudre. Compter le temps qui passe dans la situation actuelle ne m’aiderait probablement pas à me donner des informations sur la manière dont je suis arrivé ici et dont ce monde est constitué. Un jour ? Un mois ? Un an ? Dix ans ? Qu’en sais-je ? Le temps ici n’a plus aucune emprise, et petit à petit je me mets même à oublier ce simple mot, cette simple notion. Le temps dicte et ordonne un monde changeant, qui évolue. Mais ici il n’y a rien, si ce n’est mes pensées. Ce sont elles maintenant qui constituent le monde environnant, et ce sont elles qui dictent leur propre temps. Leur ordre particulier d’apparition, de maturation et de disparition devient la seule structure existante ici, auto régulée par une forme temporelle totalement consubstantielle.
Inutile de chercher à retrouver dans le brouillard opaque comment je suis arrivé ici, ce qu’il pouvait bien y avoir auparavant et jusqu’à quand remontent mes souvenirs. Les souvenirs m’ennuient et m’embrouillent, ils m’empêchent de me concentrer. En effet depuis quelques temps déjà il m’arrive parfois de mobiliser toutes les facultés de mon esprit et de contempler l’écran noir qui m’entoure et me fait face. Et, un peu comme si la force de concentration avait donné à mon regard quelque puissance physique, il arrive de plus en plus souvent que le noir se déchire et qu’apparaissent des formes vagues, se détachant sur la voûte sombre. Je ne pourrais définir ces formes, ni même les décrire. Elles semblent échapper à tout ce que mon esprit pouvait jusqu’ici abstraitement concevoir, mais elles existent. Je ne sais même pas comment j’arrive à les voir puisque visiblement elles ne semblent pas moins noires que cet éternel rideau, mais je les vois, c’est évident. Très vite ces petits exercices de concentration sont devenus mon activité favorite. Les formes qui auparavant me semblaient si étrangères et si indéfinissables devenaient presque normales. Il s’agit grosso modo des mêmes qui reviennent sans cesse, mais je n’ai jamais fini de les observer, car à chaque fois différentes selon les angles et selon leur agencement entre elles. Constamment il me semble que je peux les rendre un peu plus nettes, un peu plus précises et un peu plus complètes. Mon esprit est obnubilé par elles et toutes mes pensées désormais s’y réfèrent, ce qui semble leur donner de la force et de la pérennité.

Je n’ai même plus besoin de me concentrer pour que ces formes apparaissent. Elles sont là, bien présentes, autour de moi. Mes pensées ne sont plus la condition de leur existence, et très souvent lorsque je tombe dans ces rêveries qui me transportent par-delà mon esprit, je me surprends à voyager à travers ces grandes formes toujours plus belles et plus précises. Ma vision est libre, quoiqu’un peu engourdie. Je découvre un plaisir nouveau, jusqu’ici jamais ressenti, d’adéquation entre mes pensées et le monde qui m’entoure. Il me suffit de désirer aller observer d’un peu plus près un amas de formes au loin pour qu’immédiatement l’univers se distorde de manière à ce que ces formes m’approchent. Ma circulation est libre et contrôlée, depuis que je contrôle ce qui m’entoure.
Mais très bientôt la simple contemplation n’a plus suffit. Mon esprit insatisfait agit de manière très rugueuse avec ces formes qu’il accuse de n’être qu’abstraites, de faibles projections que l’on peut traverser et déformer autant qu’on le désire. Mes pensées se prennent à tout moment de haine violente envers ces corps infiniment grands mais dont je méprise toutefois la passivité. Avec férocité et sans relâche je les lacère en les traversant, ce qui a pour simple effet de les diviser en plusieurs corps qui vont eux même flotter dans l’infini en rejoignant leurs semblables. Une fois où j’étais occupé à découper ainsi ces formes géantes, je suis tombé sur un corps que je n’arrivais pas à traverser. J’avais beau essayer de passer par tous les côtés, impossible. Mon champ de vision se fermait dès que j’essayais de rentrer en lui, et il refusait net de s’ouvrir à moi. Les formes de ce genre se sont multipliées maintenant, mais il en existe certains types étranges et assez rares qui ne m’évoquent pas grand chose, et qui sont aisément traversable, et que je pourchasse avec entrain. Tous ces corps ont des effets totalement divers sur moi, inspirant en moi des sensations jusqu’ici inconnues et que je ne pourrais définir. Tantôt agréables tantôt non, elles sont le résultat des traces que ces objets laissent sur et en moi et qui me prouvent qu’ils existent bel et bien au-delà de moi, totalement indépendants de ma pensée et de mon esprit. Ces nouveaux corps me font me sentir moins seul.

-Mutako
-Mutako
Niveau 10
23 août 2010 à 09:06:22

Les corps fourmillent autour de moi. Ils sont une infinité, tous de formes différentes. Il m’est facile de les distinguer et même de les rassembler en plusieurs groupes bien différents. Ils semblent apaisés, s’organisant même selon une certaine logique que j’ai la vague impression de maîtriser à moitié.
Toutefois cette multitude qui m’entoure a des effets néfastes, je crois, sur moi. Je me mets à devoir tout penser et imaginer à la fois, m’intéresser à tout ce qui m’entoure, comme si j’étais investi d’une mission envers l’univers dans lequel je suis le seul être pensant. Mais mes pensées ne mènent nulle part. Je me mets à éprouver tout et rien à la fois. La haine, l’amour, la joie, la peine, l’amusement, l’ennui, tout se confond en même temps dans mon esprit et me font perdre foi en moi-même. C’est comme si j’étais devenu plusieurs en un, comme si mon esprit s’était disloqué en éléments distincts qui s’opposaient sans cesse. Cette forme là est belle, elle m’intéresse. Non, elle est laide et m’embête, je ne tolérerai plus sa vue une minute de plus. Je préfère passer du temps de ce coté-ci, avec ces corps-là. Ridicule ! Ceux-ci sont bien mieux. Peu à peu ces objections qui reviennent sans cesse ont gagné de la force, et se sont mises à résonner dans mon esprit avec plus de vigueur qu’auparavant. De plus en plus il m’apparait que je ne peux avoir proféré de telles choses, ce qui somme toute me rassure beaucoup.
Mais je m’aperçois d’où viennent ces paroles étrangères. Ce sont des corps qui les prononcent, des corps qui, d’eux-mêmes, me font part de leurs idées, nées probablement d’une nécessité et d’une personnalité propres. Ainsi donc d’autres êtres tels que moi, habilités à penser et à parler, existent à présent. Dire que je ne leur avais jusqu’à présent apporté qu’une attention minime. Je me rends compte que je ne suis qu’un simple grain de sable sur ce monde, moi qui pensais en être le maître et le seul habitant. Mais d’abord, d’où vient cette stupide idée ? Est-ce que je sais moi quand et où sont apparus ces êtres ? Est-ce que ce n’est pas plutôt eux qui m’ont crée plutôt que l’inverse. Pourquoi suis-je le seul à autant penser ? Ne puis-je pas les rejoindre tout simplement, et accepter ce qui est ? Comme si j’avais la solution de toute façon.

Quel magnifique paysage autour de moi. Je n’étais encore jamais venu dans cette région. J’aime ces grandes contrées calmes et reposantes. On est bien loin des hautes structures grises de ma partie à moi du monde. Je ne regrette pas mon voyage. Ici les bâtiments des villes sont semblables à des grandes cathédrales d’or, dont les tours resplendissantes jaillissent dans tous les sens et s’en vont pénétrer la claire et somptueuse surface d’un ciel constamment bleu. Je me plais à voler dans cette ville de lumières multicolores, à me frayer un chemin dans le dédale de petites rues ombragées et silencieuses, en passant soit au ras du sol scintillant de faïence bleue et blanche ou bien au niveau du toit des bâtiments, au dessus des terrasses surplombant toute la cité et où des âmes paisibles somnolent à l’ombre de verts et vigoureux cyprès. Mes somptueuses courbes et pirouettes aériennes au dessus de la ville dorée sont autant de caresses sur ma peau de ce vent frais qui me procure joie et paix intérieure. Au-delà des murailles flottantes de cristal qui ceinturent la ville et le ciel j’aperçois les vertes campagnes de ce pays qui s’étendent à perte de vue et débordent même au-delà de l’horizon. Leurs champs de blé resplendissent comme des hectares de soleil luisant, alors que la vigne noire perlée d’eau claire vient apporter à l’ensemble une touche mélancolique. Entre deux beffrois d’émeraude je m’étends sur un nuage de neige qui passait par là. A travers lui j’observe de très haut la cité labyrinthique qui respire et qui chante sous mes pieds. Le nuage monte si haut dans les étendues azurées du ciel que je le paysage bascule, et je me retrouve survolant à toute allure des vallées verdoyantes entres des montagnes de terre rouge grandes comme des mondes. Le nuage suit près du sol brillant comme un miroir les ondulations du terrain bombé et vallonné. Je passe au dessus de petites maisons de pierre blanche dont les tuiles en terre cuite brulent au soleil qui baigne le monde de chaleur. Ça et là des petits villages perchés au sommet de massifs calcaires se découpent dans l’atmosphère limpide. Le nuage parvient alors aux rivages bleutés, là où les montagnes de garrigues plongent dans l’immensité de la mer transparente en disparaissant sous forme de sable cristallin et ambré. Il me dépose sur les plages sans fin où j’assiste calmement à la chute du soleil dans l’horizon évanescent, où il disparaît derrière le monde dans des vapeurs opalines. Les dernières couleurs violettes du ciel s’assombrissent petit à petit et coulent sur le sol, laissant enfin apparaître derrière elles les landes infinies de la voûte étoilée.

Qui ne s’est jamais lancé dans de telles méditations en contemplant, seul, l’univers entier ? Partant de la beauté que ce sublime spectacle inspire, on en vient à réfléchir sur notre vie, sur notre condition et sur la vie en général. Face à ce qui reste pour nous le plus grand et le plus irrésoluble des mystères, tout ce qui nous semble mystérieux ressurgit avec plus de force et d’attrait. Qu’y a-t-il dans l’univers ? Qu’y a-t-il au-delà de notre monde ? Ô Dieu, existes-tu ? Bien souvent je le pense. Le monde est si bien ordonné, la vie si bien faite. Tous les êtres vivants obéissent à des lois immuables que nous connaissons tous, et bénéficient également eux-mêmes de tout ce dont ils ont besoin pour vivre. Mes deux mains, mes deux jambes, ne sont pas le fruit du hasard, et tout ce qui en moi permet la vie résulte d’une perfection qui ne peut être que le fruit d’un être supérieur.
Et pourtant… Pourtant, tout n’est pas si parfait, quand bien même Dieu, qui voulait nous faire à son image, a cru inculquer cette perfection en nous. Peut-être croyait-il que la perfection était d’être immortels. Sûrement avait-il raison, lui qui ne peut avoir tort, et pourtant lorsque je jette un regard sur nos vies je me mets à douter. L’immortalité est-elle un don, une joie rare, ou plutôt un fléau, qui avale nos souvenirs et nous force à errer sans fin, désespérément seuls ? Moi-même je ne sais quel âge j’ai, et je ne sais pas non plus jusqu’où remontent mes souvenirs. Qu’est-ce qui a pu se passer avant, je n’en ai pas la moindre idée. Le présent est ma seule réalité, et pourtant sans un passé stable il n’est plus que l’ombre de lui-même. Où sont mes amis et mes amours que j’ai connus autrefois ? Je les ai aimés, c’est évident, mais petit à petit le temps a tout détruit. Ma longue vie m’a accordé la connaissance de toute chose, de tout être. Aujourd’hui il n’est plus rien qui me surprenne, plus rien qui n’ait de saveur pour moi. Est-ce que Dieu lui-même est cet être triste et vide que je dépeins pour moi mais qui vaut pour tout le monde ? Car nous sommes tous fantomatiques, errant chaque jour vers rien, nous croisant sans nous voir. Les sentiments ont déserté cette planète où tout est si parfait, car seule l’imperfection les anime. Peut-être aurions-nous du être mortels, peut-être que tout aurait été beaucoup plus bon. Dieu l’aurait-il pu, s’il l’avait voulu ? Qui sait…

-« Non mais sérieusement les gars, ça ne vous a jamais traversé l’esprit ? L’idée que rien n’existe vraiment et que tout n’est finalement qu’une création de notre esprit ? »
Mes amis affalés sur les transats de la terrasse se sont tus tout à coup, comme alertés que j’allais dire quelque chose d’important ou qui, tout du moins, me tenait à cœur.
-« Que ce transat sur lequel je suis assis n’existe pas, que ce joint entre mes mains n’existe pas, que ce ciel au-dessus de moi n’existe pas et que vous-même vous n’existez pas ! Que je suis peut-être quelque part, en train de parler tout seul, en train de m’imaginer des trucs tout seul depuis ma naissance…
-Et tu aurais tout crée tout d’un coup ? me demande d’une voix pâteuse Benjamin, allongé par terre et qui ne me regardait même pas, bien plus occupé à contempler le ciel sombre et sans étoile de la nuit.
-Bah oui, peut-être. Ou alors non je serais apparu à un certain moment quelque part et j’aurais tout crée progressivement, ma mémoire s’effaçant progressivement au fur et à mesure… Non mais tu imagines, voilà, j’aurais aussi carrément crée la notion de temps qui passe, et ma vie actuelle de jeune de dix-neuf ans ne serait elle aussi qu’une création de mon esprit ! C’est moi qui ai inventé que les hommes naissent et meurent, car en vérité j’existe depuis toujours car je suis le dieu de mon propre univers et… et… »
Mes potes me regardent avec des yeux ronds et puis éclatent de rire tous ensemble et en même temps : « Aaaaah t’es défoncé mec ! » Moi-même je ris, mi-amusé et mi-honteux par les conneries que je viens de débiter.

Ca y est, minuit. Les aiguilles du réveil viennent tout juste de se positionner sur le chiffre douze, et déjà une sensation étrange m’investit, semblable à celle que l’on ressent au tout début de la pente d’une montagne russe. Il s’agirait d’honorer ce moment sacré dignement, peut-être de dire un mot en l’hommage de l’homme et de sa capacité à avancer toujours plus loin. Un bâillement à gorge déployée fera bien l’affaire. Alors ça y est, cinquante ans. C’est toujours dans ces moments un peu solennels qu’on se met à avoir des réflexions ridicules. Un demi-siècle vient de se dérouler en ma compagnie. Qu’en retiens-je ? Jusqu’où me portent mes souvenirs, ma vie a été belle et joyeuse. Bien entendu, comme tout le monde, des hauts et des bas, mais aujourd’hui on peut enfin dire que je me suis bien accompli. L’idée que je me faisais de moi à cet âge là n’est pas forcément différente de la réalité, et même si j’ai forcément quelques petits regrets, il y a sûrement pire que moi. Je n’ai pas envie de faire une crise de la cinquantaine typique, le cliché du type qui, arrivé à la moitié de sa vie, se met à faire le bilan et se lamente sur cette vie fuyante qui était plus belle dans l’insouciance de la jeunesse. C’est des conneries de bourgeois ça. Je pourrais dire que je n’ai pas vu ma vie passer, que mon passé pourrait se résumer en quelques lignes et qu’aujourd’hui mon présent disparaît chaque jour un peu plus vite, mais ça aussi ce serait des conneries. J’ai bien vécu quoi, et s’il me reste encore cinquante nouvelles années à vivre, je signe tout de suite, c’est tout, je vais pas me plaindre. Je suis un homme accompli.
Mais alors qu’est-ce qui va pas ? Je ne sais pas trop… Qu’est-ce qu’un homme accompli ? Est-ce être dans ma situation, avoir une belle femme qui m’aime et que j’aime, des enfants dont je suis fier, une belle maison, un travail plaisant ? Ou est-ce plutôt l’aventurier qui repousse toujours ses limites et va à l’autre bout du monde au contact des autres et qui pénètre en des endroits où nul n’est jamais allé ? Ou bien celui qui aura réussi à inscrire son nom dans l’Histoire à jamais et qui, tel un César ou Napoléon fait encore parler de lui des siècles après ? J’en sais rien… Après tout ce ne sont que des modèles de vie, que d’autres ont crée pour nous. Comment se sentir totalement accompli dans ce qui ne dépend pas de nous mais des autres ? Hm… Je vais me chercher un verre d’eau. Le ciel est sombre cette nuit, on n’y voit aucune étoile. Juste un écran noir. Pas très étonnant dans cette ville. Aah, le ciel. J’ai toujours pensé que c’est là bas que se trouvait mon idéal à moi. Là où je serais le seul décideur, seul mais en communion avec l’infini qui me parle. Y arriverai-je jamais ? Aucune idée. Je suis d’humeur bougonne cette nuit, je sais pas pourquoi. Ca doit être à cause de cet étrange cauchemar. J’étais dans une voiture avec une femme qui n’était pas ma femme, et tout à coup un camion nous fonçait dessus. Je déteste ce genre de cauchemars, ça me plombe la nuit. Qui était cette femme ? Je ne l’avais jamais vue avant. Souvent dans ce genre de situations je me demande comment diable ces personnes qui ne m’évoquent absolument rien finissent par se retrouver dans un de mes rêves. Elle était jolie. Tout à fait le genre de femmes que j’aurais aimé étant jeune. Peut-être que c’est dans nos rêves que se trouve l’idéal, finalement. Bah, peu importe.

Nato8888Rifs
Nato8888Rifs
Niveau 10
23 août 2010 à 18:05:55

Eh bah... très sympa. Le style est simple, l'impression de pavé ne se ressent pas, tu arrives à bien transmettre les sensations et pensées de ton personnage sans te répéter. La progression aussi est intéressant et on s'imagine bien la situation.

polkan
polkan
Niveau 6
23 août 2010 à 18:44:12

C'est pas mal. J'aime bien. On sent une certaine franchise, une sincérité chez le narrateur. De plus, la gradation est bien faite. Le style est simple, pas de fioritures, ça parle à tout le monde.

Voilà toutefois quelques "erreurs" que j'ai relevées:

-4ème ligne: "Je n’ai pu que l’entrevoir une fraction de seconde seulement, lui et le visage blond de Gabrielle"-> Je n'ai pu que LES entrevoir.

-C'est bien d'avoir un vocabulaire simple je trouve. Le gros défaut de certains (beaucoup) est de faire trop pompeux quand ils écrivent. Mais je pense que tu aurais pu éviter "Merde". Encore si ton narrateur était un bad boy, mais là ce n'est pas le cas.

-Un peu plus loin dans le texte: "Je ne le voir plus"->Je ne le vois plus

-"je n’ai pas la sensation d’avoir rejoint l’infini en moi": le "en moi" est en trop je trouve. Ou plutôt:" Je n'ai pas l'impression que mon âme est rejoint l'infini"?

-"Avec férocité et sans relâche je les lacère en les traversant, ce qui a pour simple effet de les diviser": ça fait un peu texte scientifique tout ça avec le "ce qui a pour simple effet". Je pense que tu aurais pu tout simplement mettre "Avec férocité et sans relâche je les lacère en les traversant, elles se divisent". Après, ce n'est qu'une suggestion.

Voilà. Après, on sent quand-même que c'est une première version qui n' pas été retouchée. Peut-être qu'en te relisant tu trouveras d'autres tournures de phrases qui te paraitront plus "naturelle" à la lecture.

Bonne continuation!

-Mutako
-Mutako
Niveau 10
24 août 2010 à 20:05:33

Merci à vous deux pour vos critiques. :)

Et merci à toi Polkan pour tes corrections qui sont effectivement pertinentes. Pour ce qui est de ton reproche sur l'utilisation de certains jurons, je dirais que ce n'est pas pour faire bad boy mais plutôt pour traduire le sentiment de panique et de perte de contrôle qui envahit le narrateur à ce moment du texte. :ok:

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 26 août 2010 à 18:47:15

Polkan : J'allais le dire!

Sinon j'aime bien.

-Mutako
-Mutako
Niveau 10
01 septembre 2010 à 23:39:01

Je me permets un :up:

sanphi
sanphi
Niveau 8
04 septembre 2010 à 17:24:36

Well, well, well, un ex-concurrent du JVWC. 2008, je crois, une très bonne cuvée ! Salut à toi :)

Je me souviens surtout de ton texte sur la page de journal. Tu avais pris un parti assez original en faisant de ce journal intime et ses derniers mots, l'ultime page de l'humanité. J'avais bien aimé l'idée d'une société qui s'achève comme un bouquin que l'on referme pour passer à autre chose.

Mais trêve de blabla, voyons donc ce texte. Construit sur un savant mélange de rêve/réalité avec un effet "poupées russes" vraiment bien agencé (désolée, j'ai oublié le bon terme mais bref). je l'ai trouvé très intéressant, et dans l'idée et dans le développement. Dans un premier temps, il m'a un peu fait penser à l'histoire sans fin dans le sens où, peu à peu le narrateur perd ses souvenirs, son identité, tous ses repères et erre dans un monde où le néant règne.

J'y ai vu aussi une analogie avec l'homme qui en grandissant, perd une partie de lui-même et se retrouve dans un monde qui lui paraît froid, compassé, où ses visions d'enfant n'ont plus leur place. On le retrouve avec cette notion d'écran noir qui s'impose au personnage, cette obscurité omniprésente, ces formes vagues qui lui échappent comme ses souvenirs.

On retrouve aussi ce thème dans la dernière partie d'ailleurs, où le cinquantenaire se dit que l'accident est un rêve mais le lecteur, moi en l'occurrence, ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit d'un souvenir égaré au fin fond de sa mémoire ; Le souvenir d'un garçon de 19 ans qui délire simplement un soir avec ses amis sous un ciel sombre ou, plus tordu, le souvenir d'un garçon qui se défonce pour enfouir au plus profond de lui, le souvenir d'un terrible accident. Le ciel sombre, l'obscurité, ses 50 ans tout neufs, âge où on a tendance à regarder en arrière, l'auraient fait ressurgir. Je ne suis pas sûre d'avoir été très claire là mais bon. L'essentiel est que l'ambiguïté demeure tout du long et ça, ce n'est franchement pas évident à obtenir. C'était un pari osé mais réussi pour ma part. Donc, je te dis bravo pour ça.

Allez, un dernier truc et puis j'arrête pour le fond parce qu'à ce rythme, je suis partie pour faire un joli pavé. J'ai trouvé original aussi l'idée d'un fantastique et improbable retour de shit, 30 ans après. Au passage, les sensations sont très bien retranscrites et ont un petit air de vécu avec la plongée dans le trip, notamment la pensée qui "prend toute la place" domine, isole de l'extérieur, de même lorsqu'il émerge avec cette impression d'acuité accrue dans sa perception des choses.

Alors pour la forme. Je n'ai pas grand chose à dire. Le registre de vocabulaire convient et sert bien les images, avec un rien d'oral qui apporte une touche d'authenticité au personnage. c'est relativement fluide, bien que certaines lourdeurs se ressentent parfois avec quelques répétitions de mots ou de tournures. Notamment dans le passage sur le temps qui mériterait d'être réécrit. Je n'ai pas compté sur le texte entier qui doit, à vue de nez, en compter 10 ou 15 au moins, mais rien que sur ce passage de 10 lignes environ, il est présent 7 fois. Ça fait beaucoup ! Après il y a quelques fautes mais il s'agit principalement d'étourderies à mon sens, qui disparaîtront avec une bonne relecture.

So, that's all ! Arf, le petit pavé :hum:

Au plaisir de te lire à nouveau, Mutako :hap:

-Mutako
-Mutako
Niveau 10
19 novembre 2010 à 00:38:45

Let's :up:

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