Il coulait dans la profonde forêt quelques brouillards de pierre, de-ci de-là, dorlotés d'épais nuages voilant. Le noir versait dans l'air de son aura enténébré. Tout ce fluide sombre et fumeux semblait se rapprocher, mécaniquement attiré comme une respiration, vers un chemin qui conduirait dans l'autre monde. Je glissais dans le même sens, suivant l'agitation sans trop y songer.
Arrivé au bout, il se découvrit un vide ténébreux, survolé facilement des minces pointes hachées de la lune, offrant en ce point, quelques rayons bleus et lumineux venant se cogner contre le sol. Au contact du rien, il remonta du fond du gouffre une statue de feuille. Je l'eus bien interrogé sur quelques amis qui étaient resté de l'autre coté, du temps où je vivais encore. Mais elle continua à monter. La sculpture demeurait comme transportée par les rayons de la lune, ça éclaboussait de lumière, si puissamment, à rendre la vue à un aveugle. Soudain, tout devint gris stérile, inoccupé.
Un souffle courra, et à nouveau, j'errais dans l'infernal désert, abandonné que j'étais à jalouser les rides du ciel, à les voir tracer sur les étoiles, dessiner quelques rêves inexploités, inhabités, aussi oisifs que moi. J'y ai galopé longtemps, pourchassé par je ne sais quel feu vagabond, errant d'illusion, je voulu m'enfuir longuement, avec une minutie soigneusement habillée. Les bordures tremblantes me teintèrent de songes, il eut bien fallu que je pleurasse de rire sur ses parfums entraperçus. C'était ainsi, j'étais porté, entrainé par la vie, je devais renaître, c'était le sens des choses, de l'amour sans fin qui s'achève à recommencer. Aimer, c'était apprendre à mourir. Et pourtant, je venais de le comprendre ; jamais je ne toucherais l'horizon. Je transpirais de joie et de malheur à cette pensée caressante, douce à faire se soulever l'océan. Alors, pour qu'enfin cela cessa, il eut un grondement gueulard, droit venu du cœur des nuages, une tornade, un ouragan, cela explosa de démence, de fièvres fertiles, et cela eut bien raison.
J'oubliai.
Je me mouvais timidement sans rien y comprendre, en haut, en bas, avec indifférence. C'était tout de vide vêtu à n'y rien saisir. Et pourtant, si je ne savais pas où j'étais, ni pourquoi j'y étais, je savais que je devais être ici, qu'il fallait que je sois là, ici, à ce moment, nul part ailleurs dans l'existence, j'en étais certains, c'était l'évidence même. En ce lieu, j'étais protégé, il n'y avait même pas à bouger, aucun besoin d'agitation, je gisais au paradis, j'y étais revenu.
J'ignorais tout du monde dans lequel j'irai pénétrer, quelle aventure j'irai affronter, quel combat je trouverai et en quel sens je le ferai s'enchanter.. Mais je l'avais voulu, je le savais, sans même connaître la signification de mes songes, ça choyait en moi, comme une trace éternellement indélébile. J'étais une heureuse boule qui se remplissait de soif, attendant, se préparant au goût du désir où à la jouissance torturante de l'horreur. Il ne fallait que le temps, un ange magique, qui dans quelque instant allait me libérer, me jeter d'un baiser dans le théâtre cosmique, j'irai marcher, nager, dans cette merveilleuse merde qu'est la vie.
Une clarté belle et enivrante recouvrit le noir tout entier. Mes yeux m'accusaient de mensonge. J'eus gardé le silence qu'une lumière, douce comme un poignard, m'arracha à mon rêve éveillé. Je hurlai plus fort que le soleil, respirai quelque chose qui avait changé en moi. L'univers avait inversé sa rotation. L'inexorable retournement fut accompli quand déjà je m'entrainais à beugler, rugir, injurier les étoiles. On m'avait sorti de force du fond de mon ballon extraordinaire dans lequel je baignais, endormi, à l'abri des attaques. D'un bond je fus tiré, brutalement poussé de l'autre coté. J'avais traversé la frontière, le point de non-retour. J'étais retombé de l'autre coté, expulsé du paradis, on avait refermé la porte. C'était arrivé d'un coup. Le jour s'était levé, il m'avait chassé du bonheur, exilé parmi les autres, mes frères, mes ennemies, mes semblables, parmi tous ces êtres méchants et gentils qui erreront dès à présent avec moi dans cette même malédiction.
Je revint à moi, après un temps bourré de vagues confusions. Il faisait flou, j'étais accolé, serré, contre une paroi chaude et molle. A cet instant, je crus sentir pour la première fois. Oui. Un parfum primitif. Un quelque chose de familier que je reconnu sans méditer. Cela me captiva, n'était point agressif. Ô, que j'adorais cette chose qui flattait mon nez. Il ne fallait que ça finisse, que j'étais bien, c'était comme dans ma bulle et ça avait bien raison.