Pixel
On appuie sur le bouton et on empoigne la souris comme on monte à cheval. Confortablement, on loge l'index et le majeur. Le curseur apparaît et on sent la puissance émerger du fin fond des tubes. Ça finit de brailler et on voit les pixels s'ordonner, ces pixels qui rendent heureux, qui empêchent de souffrir. On fait se mouvoir la petite flèche blanche et on pousse du bout du doigt. Clic. Ça change l'ordre des cubes, ça forme des images. On est attiré, mieux, envoûté, et on ne souhaite plus qu'une chose, continuer. Déjà on est accroc et déjà on en veut encore, cela ne doit pas s'arrêter. C'est magique, les carrés coloriés s'alignent sans se tromper. Ça fonctionne parfaitement, on ferme les volets et on admire le soleil. C'est encore plus simple qu'en vrai et de meilleure qualité. On pense en secret ; le vrai, ce vieux fou, qui l'eût donc inventer ? cela n'a besoin d'être, ici c'est sans risque et on se noie sans mourir. On maudit ces chargements qui rappellent la raison, ces barrières intolérables qui nous obligent à trainer, et pire, ces bugs qui nous condamnent à manger. C'est pourtant simple, ce que l'on veut, c'est errer dans la bulle magique qui inhale le désir, s'aventurer au plus près du n'importe quoi. Là bas où l'on est quadrillé de jouissance, on oublie le temps, on se rapproche du paradis. Rien ne vaut un tas de pixel bien aligné, c'est la recette du bonheur.
S'en suivent sur la toile les publicités, ces hordes de bienfaiteurs qui attestent qu'on a raison ; il faut continuer à être heureux, ils évitent qu'on s'égare. Ça nous rappelle ce dont on a besoin, alors on est rassuré, protégé, à l'abri du malheur. On se sent quelqu'un d'important, entièrement glorifié et enchanté de grandeur. Une douzaine de numéro et on savoure le succès ; ils nous confirment qu'on est le meilleur, le plus beau, le moins imbécile. On se sent enfin respecté, eux seules nous comprennent, savent comme on est génial, ils sont des anges, ils travaillent notre bien être, on a envie de leur faire des bisous.
On devient un guerrier fantastique qui évite les trous. On pénètre des forêts enboisés, on traverse des lacs éclaboussés, on parcourt des plaines dénudés, des déserts ensablés, on grimpe des montagnes dressés, on découvre des trésors cachés sur des îles encadrés, on navigue sur des océans mouillés à bord de bateaux flottants, là bas, on peut tout faire ; là bas, au berceau des imaginations sur-développés.
On tape des monstres méchants car ils le méritent. Plus on joue, plus on reçoit d'énergie, c'est ça l'astuce, on est récompensé pour notre labeur.