1. Rencontre.
Jean s'assit. Il avait mal aux jambes, mais se sentait bien. Ce samedi, comme presque tous les samedis, son travail l'avait retenu jusqu'à ce que les douze trompettes du dimanche sonnent. Il se vengeait de ces déconvenues en rentrant chez lui à pied: longer le bord de Seine le ravissait toujours, cette eau trouble semblait noyer ses mauvaises pensées.
Il fut soudainement aveuglé. Jean ferma les yeux, et les rouvrit quelques secondes plus tard. La péniche s'éloignait doucement, balayant les quais de ses feux. Ses occupants aimaient-ils ce spectacle ? Jean y assistait depuis des années et ne s'en lassait pas. De l'autre côté du fleuve, un drapeau tricolore étincelant semblait accroché dans l'obscurité. L'éclairage était tel que le dôme du grand palais se fondait dans les ténèbres.
L'endroit était désert. Un réverbère éclairait faiblement un banc à dix mètres sur sa droite, puis un autre à dix mètres sur sa gauche. Derrière lui, une rangée d'arbres et de buissons l'isolait de la rue. Assis dans son fauteuil d'ombre, Jean était le spectateur privilégié de cette ville millénaire, toute illuminée d'orgueil.
Quand une autre péniche passa, il l'aperçut.
Lui, l'homme qu'il n'avait pas vu arriver. Tout recroquevillé dans un grand manteau et tremblant légèrement, était-il anxieux ? Non, il devait avoir froid. Il pourrait être malade. Il était certainement arrivé un peu après Jean, s'était ensuite assis deux bancs plus loin.
Jean le regarda un moment. Son compagnon sembla le remarquer, puisqu'il s'agita un peu. Profitant de la lente procession d'un nouveau bateau-mouche, Jean lui servit un magnifique sourire. Il s'en voulait un peu de l'avoir effrayé en le regardant avec tant d'insistance. Pauvre type ! Oh, sur l'autre berge, ne serait-ce pas deux amoureux enlacés ?
Tout un petit monde s'activait de l'autre côté. Des jeunes principalement, qui se retrouvaient pour discuter et boire, parfois jouer de la musique et danser. Et s'embrasser. Un jour...
« Merci. »
Jean se retourna.
« Que... »
2. Dieu et le sage.
De broussailleux et grisâtres sourcils s'abaissèrent, accentuant les plus d'un visage craquelé par le temps et la réflexion. Ce faisant, le sage releva légèrement la pointe de ses lèvres. Il réprima un sourire de satisfaction qui serait venu troubler sa parfaite moue de surprise sceptique. Même face à un être se prétendant Dieu, il fallait y mettre de la forme. Il rompit le silence de sa voix grave et sérieuse.
« Et donc tu m'assures, petit bonhomme au beau milieu de la forêt, que tu es... Dieu ? »
L'enfant, jusqu'alors attentif aux couinements insistants d'un écureuil étriqué, se tourna vers son interlocuteur. Tout en conservant son expression figée et neutre, il plongea ses yeux dans ceux de l'ancien. Les deux iris brunes se reflétèrent l'une dans l'autre, et l'ancien frissonna. Sa grimace de circonstance s'était évanouie. Il eut à cet instant un sentiment de vulnérabilité totale.
« Et Dieu te répond. »
Le vieil homme se tut, tiraillé par une horde d'interrogations, d'idées et de mystères qui submergeaient progressivement les remparts de son esprit. Bientôt, il exploserait.
« Puis-je vous soumettre quelques questions ?
- Oui. »
Ce fut l'irruption. Une vie entière de recherche et de méditation fit sauter le bouchon de sa retenue. Un flot de pensées se déversa alors, si bien que le vieil hère eut peine à maintenir leur cohésion.
Il parla. Longtemps, très longtemps, déversant tout un flot de concepts restés si longtemps prisonniers de son âme. Il parla, à en oublier depuis combien de temps il parlait, si bien qu'il était persuadé que jamais un vieil homme n'avait tenu un aussi prolixe discours.
Il parlait encore et toujours, balançait les idées par poignées, mais les questions par pincettes. Il parla du monde, et du monde qui sera, il parla du rôle de Dieu sur Terre, il parla et il parlait aussi de lui. A bouchées doubles, donnant dans toutes les voies – par ici comme par là, toutes les voix, il parla même de la nature, et des « autres » - tous ceux qui ne partagent pas le formidable patrimoine de son espèce.
L'enfant, imperturbable, semblait le regarder. Regarder sa bouche se tordre, sa langue battre. Ses moustaches danser, ses plis se creuser, puis s'apaiser. Tantôt, il changeait même de couleur. Le voici qui toussote, puis qui reprend la voix encore étouffée. Son visage semblait un monde à part, avec ses sommets, ses vallées et ses forêts. Et cette terre craquelée vibrait, ployait, se fissurait encore et encore.
Il parlait toujours et s'animait peu à peu d'une ferveur nouvelle, rugissait avec plus d'éclat. Le point culminant approchait, son chef-d'œuvre, l'aboutissement de sa vie. L'idée le hantait, si bien qu'il ne voyait plus qu'elle. Sa lumière au bout du tunnel, l'idée qui peinait à remonter de sa poitrine, et à s'envoler dans un landau de rayons de soleil.
Elle approchait, elle venait, elle est là, presque, vite !
Elle naquit.
« Mais alors, devant tous nos progrès, tout notre potentiel, malgré nos maladresses et nos erreurs... Devant notre conception, si proche de la votre. Devant nos capacités, de par les infinis que nous sommes capables de manipuler, de créer ! Même nos errements, nos défauts, ne participent-ils pas à nous rendre plus complets, plus parfaits en somme ?
Mais alors, n'intervenez-vous plus parce que vous n'êtes pas capable de créer mieux que ce que nous sommes ? »
Les yeux plein d'insouciance, de naïveté, mais aussi d'ambition et d'orgueil, le vieillard se tut. Il tentait en vain de réprimer les secousses qu'il ressentait au plus profond de son être, qui se répercutaient le long de ses vieux os. L'enfant-Dieu se taisait toujours. Il ne bougeait pas, lui. Le gâteux eut l'impression que l'éternité allait le frapper en plein cœur, que cette scène n'aurait jamais de chute.
Doucement, sans même remuer les lèvres ou émettre un souffle, l'enfant parla.
« C'est amusant, l'écureuil a tenu exactement les mêmes propos. »
3. L'enfant et le clown.
L'enfant saisit la main potelée du clown. Il s'y accrochait comme le font si souvent les jeunes enfants, peut-être avec le secret espoir que leur compagnon se mette à demi hauteur d'homme. Il leva une paire d'yeux piqués de curiosité, vifs et doux, insouciants.
« Cloune, comment tu t'appelles ? »
Ne sachant pas dessiner, et redoutant le pire, le bouffi fut rassuré par cette question. Il se pencha lentement, et lui répondit d'une voix mielleuse.
« Mais Cloune est un joli prénom, tu ne trouves pas ? »
Il eut en retour un joli visage circonspect. Ne sachant trop quoi répondre, l'enfant sourit... puis demanda d'une petite voix.
« Tu n'as pas de prénom ? »
Un instant d'hésitation permit l'épanouissement d'un léger rictus au dessus de la tête du petit.
« Si, j'en ai un.
- C'est Cloune ?
- Non.
- C'est quoi ? »
Les mains de l'enfant étaient froide.
« Ce n'est pas très très joli. »
Ils étaient biens, les doigts du cloune. Ils étaient tout doux tout chaud et en plus ses doigts avaient la bonne taille pour réchauffer les mains. Mais il est bizarre, le cloune. Pourquoi est-ce qu'il ne fait pas comme les autres clounes ?
L'enfant lui aurait bien tiré la langue, à ce joufflu qui ne le faisait pas rire. Mais... eh eh.
« Cloune, pourquoi tu ne souris pas ?
- Je souris.... souvent. Mais parfois, je ne souris plus.
- Tu es triste ? »
Quelques instants de silence. Sale cloune. L'enfant lui tira la langue.
Une vilaine grimace. Mais le clown la trouvait pleine de sens. Puis il se sentit idiot. Les choses étaient si simples, pourtant.
Cloune se pencha, et regarda le petit garçon. Pas bien grand et les cheveux ébouriffés, un joli petit gringalet. Il avait de jolies mimiques et de grands yeux.
Il hésita un instant, toujours courbé. Les yeux se lèvent au ciel... puis doucement ses traits se tirent, se tendent, se crispent... rose... rouge... tout rouge...
L'enfant éclata de rire. Cloune aussi.