Quelques temps plus tard, Sael se retrouvait dans son lit à nouveau. La seule chose ayant changée était l’arrivée d’un plateau sur son lit, vide bien sûr. Malgré les soins qu’on avait dû lui procurer, son ventre avait crié famine. Sa tête se tourna vers la fenêtre, à sa droite. Les gouttes de pluie venaient lécher la vitre de sa fenêtre. Cette même pluie était si abondante, qu’elle semblait presque engloutir le monastère sur l’île voisine. Un monastère… enfin, le terme « ruines antiques » serait plus approprié, pour décrire ce carnage, carnage qui se voyait aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. La mélancolie fit son apparition, sournoise et imprévisible. Et comme une mauvaise pensée en apportait toujours d’autres, la colère, qui était une habituée, se joignit à la fête. Le désespoir aussi, lorsque Sael s’imagina Yann luttant pour la vie. Et puis surtout, l’incompréhension arriva, l’invité indésirable qui ne pouvait faire qu’empirer les choses. D’ailleurs, ces choses que cette dernière faisait empirer, c’étaient les questions.
« Pourquoi Kora a-t-il décimé toute ma famille ? ». Sael se jugeait pathétique de se poser cette question. La raison n’arrangerait rien, car les faits restaient les mêmes. Pas la peine de se répéter pour une énième fois ce qui s’était passé. Car au fond, il fallait voir le pire ailleurs. Au-delà de ces assassinats, Sael y voyait une perte de repères, et surtout une perte de son identité. Le cœur de Sael fut noirci, à partir de l’instant où le cœur de son père fut détruit. L’amour, la joie et l’allégresse avaient fait leur temps, place à une vie de haine et d’obsession, spécialement pour la vengeance.
Et justement, cette requête de vengeance, encore fallait-il trouver le moyen d’y accéder. La volonté de faire verser du sang était présente, pourtant le simple mot « plan » résumait tout le problème pour l’instant. La première chose à falloir régler, c’était le lieu. Kora ne lui avait donné aucune indication, la tâche risquait d’être ardue. Et encore, c’était histoire de faire un euphémisme. Quelques secondes de réflexion plus tard, l’orphelin se souvint d’une des phrases de son ancien ami :
« On en reparlera à notre prochaine rencontre. »
Sael aurait dû y penser plus tôt. Si Dieu le veut, il sera encore vivant pour revoir ce frère d’autrefois qui maintenant lui était inconnu. Mais le fait de se dire ceci l’irritait au plus haut point. Cela voulait dire que l’opportunité de tuer Kora dépendait de la volonté de sa future victime elle-même, situation problématique. Avec du recul, Sael se rendait compte qu’il dépendait en tout point de son meilleur ami. Pourquoi ne serait-ce pas lui qui pourrait décider de où et quand il le reverrait ? Et puis même, rien que le fait de l’avoir aperçu, si différent… Cette lame noire, cette sensation de trou béant dans la poitrine... A ce moment, il réalisa. Il n’avait pas, et n’aura sûrement jamais la force de le supprimer de sa vie. Entre l’affront ou l’oubli, Sael avait choisi l’affront. Son amertume l’empêchait de voir qu’il n’avait pas les moyens de regarder le passé en face, avant de le combattre. Pire encore, il se savait incapable d’oublier. Sael avait délibérément laissé la haine effacer le peu d’amour qu’il lui restait. Il avait lui-même bouché la seule issue qui pouvait préserver son sens de l’humanité. La raison de tout ça lui apparut, claire comme de l’eau de roche, et acérée comme un sabre.
Sael était FAIBLE.
Oui, FAIBLE. Soumis, dominé, impuissant... peu importe le nombre de synonymes, le fait était là. Chacune de ses six lettres provoquait autant de douleur que le démembrement de chacun de ses os. Sael n’avait pas pleuré une seule fois lorsqu’il songeait à l’assassinat de ses parents. Mais il avait fallu que sa faiblesse libère les larmes. Et ces mesquines coulaient en abondance, d’autant plus que sa frustration remplaçait sa confiance. Mais pire que des yeux larmoyants, il pleurnichait. En plus d’être faible, Sael n’avait pas grandi. Les larmes n’avaient jamais ramené les morts à la vie, les larmes n’avaient jamais vengé qui que ce soit. Mais Sael pleurait, de toute son âme. Seul avec ses angoisses, seul avec sa peine, mais surtout seul. Aucune épaule pour le soutenir, son seul réconfort, c’était l’humidité de son oreiller. Aucun point d’appui, sa seule béquille, c’était sa détresse. Sael, ou le pauvre enfant égaré, aurait tout fait pour arrêter de pleurer. Mais que voulait-il ? Son petit cocon n’existait plus. La chenille qui aurait dû devenir l’éclatant papillon s’était laissée faire empoisonner par l’air toxique du monde moderne. La chenille qui aurait dû devenir l’éclatant papillon avait laissé le monde moderne ternir ses couleurs, et détruire ses ailes. Il était incapable de tout faire par lui-même, il n’était pas préparé à la dure réalité chez les hommes. Il était FAIBLE, et sa vie l’avait destiné à finir comme tel.
C’était le regard vide que Sael regagnait sa chambre, lentement et avec les livres. Dès qu’il fut à destination, il s’écroula sur le lit et se précipita chez le marchand de sable, sans même penser à se changer.
Réveil difficile. Les sensations fortes de la veille s’étaient atténuées, tandis que l’indignation envers son père avait crû. La simple pensée que son propre père eût pu envisager que son fils reste piégé et meure dans d’atroces souffrances le laissait perplexe, l’inquiétait, voire même l’épouvantait. L’hologramme à la poule affichait neuf heures. Il était temps pour Sael de se préparer et d’aller voir Yann. Son ventre se nouait à l’idée de le retrouver immobile, dans une chambre animée par le bruit d’une machine, aussi plat et monotone que stressant et infernal.
En ce samedi, le soleil, souverain du ciel, dardait de ses rayons la plaine écossaise de Iona. Il était très rare que la plaine assiste à une chaleur aussi étouffante le matin. La citadine beige filait à travers le paysage, vitres baissées. Le stress qu’éprouvait actuellement l’orphelin n’aidait pas à réguler la quantité de sueur noyant son front. Le jeune homme ne se séparait plus des deux livres, seuls héritages de son père. Au fond, Sael ne connaissait rien de son père. La vie l’avait habituée à vivre dans un cocon, au point qu’il n’avait jamais cherché à s’intéresser aux autres. Là s’y trouvait peut-être son erreur. S’il avait été de nature plus réceptif, il aurait peut-être su voir les projets de son meilleur ami, avant qu’il ne les applique.
Arrivés à l’aéroport privé, le regard presque paternel de Bart se posa sur le regard effrayé de Sael. Sans parler, le jeune homme et le majordome se comprenaient parfaitement. Bart semblait implorer à Sael de rester encore un peu. Ce dernier aurait voulu malgré lui, mais il n’aurait pas supporté de devoir encore attendre dans l’angoisse que l’état de Yann s’améliore. Bart, visiblement ému, prit la parole :
« Au plaisir de vous revoir Monsieur. Tous les domestiques sont ravis de vous voir en meilleure santé. Nous vous prions de transmettre à votre petit frère nos salutations distinguées.
- Je n’y manquerai pas. A la prochaine. »
L’avion décolla, permettant à Sael d’admirer le paysage qui l’avait toujours vu grandir. Il réprima un pincement au cœur, à l’idée de délaisser sa terre mère, pour poursuivre un autre chemin, celui de la vengeance.
Londres. Décidément, cette ville ne changera jamais. Il s’agissait de l’une des rares villes à avoir su conserver son charme atypique, et ce malgré les avancées technologiques. Les véhicules circulaient de manière fluide, que ce soit à terre ou dans les airs. Les Londoniens avaient trouvé l’équilibre parfait entre le modernisme et le traditionalisme. Sael aimait beaucoup ce lieu. Ici, les gens paraissaient moins matériels que dans bien d’autres capitales. Les arts, la passion, les valeurs… Toutes ces convictions dont lesquelles le jeune homme avait toujours fait éloge animaient chacun des habitants. Le soleil était devenu plus agressif en ce début d’après-midi. Mais l’orphelin n’était pas la pour admirer encore et encore la seule ville belle à ses yeux. Sael prit le premier taxi qu’il vit, afin de se diriger à l’hôpital. La tension se faisait de plus en plus intense au fur et à mesure que le véhicule se rapprochait de l’établissement.
Lorsqu’il fut enfin arrivé, Sael parvint à l’accueil d’une démarche peu assurée. Il demanda la chambre de Yann en bredouillant. La standardiste lui indiqua aimablement la chambre vingt-et-un. Il prit l’ascenseur, et se dirigea vers la chambre. Sael se trouvait devant, il n’avait plus qu’à ouvrir.
Lorsqu’il le vit, les larmes coulèrent une deuxième fois. Les bandeaux et tout le matériel médical l’avaient rendu presque méconnaissable. C’était la deuxième fois en une semaine qu’il doutait. Au fond de lui, il savait que Yann allait probablement succomber. Mais une chose était sûre. Sa fureur envers son meilleur ami et à la fois son pire ennemi ne se calmera que lorsque Kora se verra vidé de son propre sang.
Je ne sais pas si le nombre de posts peut rebuter certains, mais j'ai fait beaucoup de posts pour très peu de lignes finalement. ![]()
Je ne sais pas si on est autorisé à faire des up, mais depuis que j'ai posté mon dernier chapitre, je n'ai pas eu un seul commentaire...
Tout lu
J'ai vu écrit "pointe de côté" quand il se dirige vers le monastère. C'est pas plutôt un point de côté?
Quand tu appelles Sael "l'orphelin", je trouve que ça ne lui va pas tellement. J'associe plus ce mot à un enfant qu'à un jeune adulte (ou un adolescent) Mais bon, après c'est peut-être moi...
A part ça, c'est toujours très bien, j'adore le fait que tu nous fasses partager les pensées de Sael de manière si profonde. Ça rend vraiment bien je trouve, et ça donne quelque chose d'intense au récit.
Le passage avec les livres, je l'ai trouvé "hors-sujet". j'ai trouvé que tu étais passé trop vite dessus, qu'on avait pas eu assez du ressenti de Sael. En fait, on est accaparé par les pensées du personnage, et soudain, tu nous mets de l'action. Pof, comme ça. C'est pas super bien passé dans ma lecture. Et puis j'ai trouvé absurde le fait que son père aie pu penser à ce que son fils reste enfermé...
Un récit assez captivant, dont je lirais la suite ![]()
Le passage avec les livres était vraiment obligé, là y est l'intérêt de l'histoire. Mais l'action en elle-même ne méritait pas que je détaille plus que ça.
Mettre "l'orphelin" alors que Sael a 19 ans, c'est pas très normal, je le reconnais. ^^ Mais ça me permet surtout d'insister sur le fait qu'il se sentait faible et démuni à cette période du récit.
Pour le Papa, on est d'accord : sa réaction était irrationnelle. Mais c'est un récit à focalisation interne. J'aurais voulu que ce soit omniscient, je n'aurais peut-être pas mis cette phrase.
Mais très content que tu apprécies, ça me motive pour terminer mes histoires plus rapidement, je suis pas très rapide disons...
Je vais pouvoir me coucher en paix ce soir alors. ![]()
Depuis le temps... Maintenant, j'attaque avec un nouveau chapitre. J'espère que vous apprécierez.
Bonne lecture !
² Muata = Chéri(e) en Tshiluba.
° Ulala bimpe tatu = « Dors bien Papa ». J’ai préféré l’interpréter comme « Repose en paix, père. »
Chapitre 2 :
Soirée du vingt-et-un mai deux mille soixante-deux. Salya la passait en tant que serveuse dans l’un de ces établissements qu’on appelait « discothèques » à Londres. Jamais en Afrique, elle n’avait vu de tel endroit. Et bizarrement, cela avait presque l’effet de lui faire regretter sa ville natale. Ces lumières, de multiples couleurs, éparpillées dans les cinq salles circulaires du bâtiment, salles excessivement sombres à la base… Il avait fallu au moins une semaine pour que la jeune noire s’habitue à cette atrocité visuelle, et qu’elle n’ait plus la tête qui tourne accessoirement. Mais peu à peu, on s’y faisait. Que ce soit à la musique tapageuse et peu mélodieuse, ou à la niaiserie des compliments de ce ces clients, qui portaient tantôt sur ses banals yeux noirs, tantôt sur sa bouche soi-disant pulpeuse, et parfois sur son nez légèrement pointu. Les plus téméraires, ou les plus abrutis (rayer la mention inutile), allaient même jusqu’aux flatteries déplacées sur son physique. Au début, Salya ne connaissait pas l’esprit primaire de ces individus, qui ne savaient se focaliser que sur des jambes, des paires de poitrines, et des fesses. Cela l’avait particulièrement offusquée, et elle l’était toujours d’ailleurs. Kora, s’il savait… S’il savait tout ce que Salya avait dû endurer pour lui, même pas un mois avant…
Les pleurs de sa mère et de ses frères et sœurs étaient les seuls sons audibles, une semaine après la mort de son père. Ikuba, l’aîné de la famille, ne disait rien par contre. Peut-être que Salya l’aurait vu sangloter lui aussi, s’il n’avait pas passé cette semaine en dehors de la maison. Ebola, son frère jumeau, ne se montrait pas non plus. D’ailleurs, il se retrouvait souvent avec Ikuba. Les rares fois où la petite soeur les apercevait, leurs iris montraient une colère intarissable envers elle. Oui, ils savaient que Kora était l’assassin de son père. Et malgré Salya, leur fureur égalait leur volonté de justice. Ils comptaient tout faire pour venger leur famille, et laver le déshonneur que ce « chien » avait laissé sur eux. Jamais l’adolescente ne s’était sentie aussi honteuse. Elle était incapable de détester Kora, et pire que ça, elle était incapable de ressentir la même détresse que le reste de sa famille. Les mouchoirs tapissaient cette maison en terre cuite, les fauteuils usés y gardaient en mémoire l’humidité des larmes. Ses deux sœurs cadettes ne pouvaient s’empêcher de jurer dans la langue maternelle, et Kizito, le petit dernier, affichait un regard vide, trop vide. La mort avait encore frappé, c’était à peine si Salya s’en rendait compte. Ne supportant plus cette atmosphère pesante, la jeune demoiselle sortit de chez elle. Apparemment, elle préférait encore affronter le soleil menaçant en cette saison des pluies, plutôt que de passer le reste de son après-midi à vivre ce qu’elle vivait depuis une semaine. Après tout, il lui fallait se remettre les idées en place. Et elle retrouverait sa famille pour l’enterrement en fin d’après-midi.
A seize heures de l’après-midi, la chaleur se révélait si intense que le paysage semblait onduler au loin. Quand Salya eut fini de parcourir le long chemin qui menait jusqu’à la ville, elle se sentit bizarrement rassérénée de retrouver un lieu qu’elle avait toujours connu, et méprisé. Il y avait une route goudronnée, parsemée de bosses, de fissures, et d’autres imperfections, qui séparait la jeune fille du marché. Le bruit des véhicules atténuait le son des marchands, criant inlassablement, afin d’attirer les clients. Chacun espérait pouvoir vendre son quota quotidien de poulets vivants, de beignets de riz sucré, ou encore de feuilles de manioc. De loin, cette abondance de produits divers rendait le paysage coloré et attractif. Mais comme toujours en Afrique, il fallait qu’il y ait quelque chose. Et ici, ce quelque chose s’appelait l’odeur. La chaleur caniculaire accentuait la senteur des produits, qui pourrissaient plus vite qu’à la normale. Et lorsqu’on ajoutait à cela le gaz toxique des véhicules, cela donnait un résultat assez nauséabond. Mais c’était exactement ce dont Salya avait besoin, l’activité l’empêchait de trop réfléchir. Dans ce cas-là, l’activité l’empêchait de trop se morfondre. Elle porta sa main à la bouche, et siffla un taxi, ou une moto qui faisait office de taxi. A chaque fois, elle ne pouvait s’empêcher de sourire quand elle en appelait une. L’idée de se servir d’une moto comme taxi lui avait toujours paru farfelue. Vraiment, il n’y avait qu’à Kananga qu’on pouvait faire cela. Une moto rouge d’aspect vétuste avait répondu à l’appel. Le conducteur avait l’air jeune, au point de sembler aussi âgé que Salya. Il devait probablement débuter. La jeune fille ne fut pas très enthousiaste à l’idée d’être amenée par un novice. Pourtant, celui-là avait quelque chose de rassurant, de réconfortant… Bref. Ce dernier ouvrit la parole, mais en Tshiluba :
« Tu vas où ?
- Tu peux m’amener où avec vingt francs* ? lui demanda-t-elle, tout en montrant deux billets de dix francs* entre ses doigts. »
Le conducteur esquissa un sourire, avant de répliquer :
« Aussi loin qu’il le faudra pour avoir ton numéro.
- Et tu espères quoi au faite ?
- Juste un moyen de te retrouver après t’avoir déposé là où tu veux aller. Pour le reste, on verra. »
Salya observa attentivement le conducteur. Ses cheveux frisés étaient particulièrement longs, par rapport à la doctrine qui voulait que les hommes eussent constamment les cheveux rasés, au point de paraître chauves. A vrai dire, sa coupe s’apparentait plus à celle d’une jeune fille dont on avait coupé la chevelure abîmée, pour laisser celle-ci se régénérer. Les railleries avaient dû pleuvoir sur le pauvre garçon.
Ensuite, derrière ces sourcils broussailleux se cachaient des yeux d’un marron éclatant, à l’image de sa peau. Ces derniers ne cessaient pas de la sonder discrètement, comme si Salya portait quelque chose de vraiment extravagant, c’en était au point de presque la troubler.
Son nez semblait normal : petit et un peu écrasé. Et ses lèvres lui parurent particulièrement fines, pour une personne noire bien entendu. Seule leur couleur presque rouge attirait l’attention, par le contraste provoqué avec le reste de son corps.
D’ailleurs, il avait une silhouette assez imposante. Heureusement pour lui, cet effet était amoindri par sa grande taille, laissant plus supposer une musculature développée qu’un physique enveloppé. Au Congo comme dans beaucoup de pays africains, avoir un corps « gros » pouvait être considéré comme un gage de richesse. Salya, aimant beaucoup aller à l’encontre des codes, trouvait cette idée stupide. Il n’y avait rien de beau à exhiber un corps gras, pour prouver qu’on était soi-disant aisé... Surtout qu’on était incapable d’en faire des réserves. Raison de plus pour envier l’Europe. Là-bas, ils étaient tellement riches qu’ils pouvaient se permettre de mener la vie qu’ils voulaient. Enfin…
Au final, c’était un jeune homme, à peine sorti de l’adolescence. Il suffisait de voir ce regard empli de légèreté pour comprendre. Ce conducteur n’avait rien de spécial au premier abord. Pourtant, ce semblant de bouc qui se manifestait, et son sourire permanent lui conféraient un peu de charme. De plus, sa dentition s’avérait assez correcte, et c’était un avantage non négligeable. Dommage pour lui, le cœur de Salya était déjà pris. Et la jeune fille comptait tout faire pour retrouver son bien-aimé. D’ailleurs, elle sentait que ce fanfaron lui serait utile. Il était temps de tester son pouvoir de séduction, et d’en jouer. C’est ce qu’elle fit lorsqu’elle répondit de sa voix la plus suave :
« Tu veux déjà mon numéro alors qu’on se connaît à peine ? Laisse moi d’abord me familiariser avec ton prénom, et aussi te tester en tant que conducteur. Après on verra si tu vaux la peine que je me souvienne de toi.
- Fais attention à ce que tu dis toi, la prévint le conducteur sur le même ton espiègle. Ça vaut pour toi aussi. Et en plus, j’ai même moyen de te faire payer le trajet si jamais tu me décevais finalement. Ah, j’oubliais, je m’appelle Pierre. »
Une répartie à toute épreuve. Vraiment dommage pour lui que le cœur de Salya soit déjà pris. Elle reprit la conversation en Français :
« Compris, « chef »… Je m’appelle Salya Muta. Mon père est décédé il y a une semaine, et j’ai vraiment besoin de me changer les idées avant l’enterrement de ce soir. Et tu es l’heureux élu qui va devoir se charger de cette tâche.
- Ah… Je suis désolé pour ton père, vraiment. Et je suis content d’être celui qui va essayer de te remonter le moral. Allez grimpe, il est temps de commencer notre test mutuel, Muata².
- Jeu de mot vraiment trop facile, dit Salya en souriant. »
Pierre tira la langue, en signe d’approbation. Lorsqu’elle fut parvenue à se mettre à l’arrière de la moto, et à trouver une prise sur les hanches de Pierre, qui dégoulinait de sueur, depuis la tête jusqu’à au haut de son T-shirt bleu, le véhicule vrombit bruyamment. Dès cet instant, la jeune fille oublia tout, savourant l’ivresse de la vitesse. L’air rafraîchi caressait tantôt ses pieds pourvus de sandales légères, tantôt son tibia que son jean ne parvenait pas à recouvrir, tantôt ses bras mis à nu par son débardeur. Le corps de Pierre était chaud, très chaud. Le contraste de températures en devenait assez agréable… Salya chassa cette idée, honteuse d’avoir cette pensée alors qu’il y avait Kora. Le manque se faisait ressentir décidément.
« Tu veux aller où ? demanda le conducteur.
- Roule, c’est tout ce qui compte.
- Ca va faire quarante-cinq minutes que je roule sans savoir où aller, et je commence un peu à m’ennuyer.
- Tu peux toujours me parler.
- T’avais trop l’air de prendre ton pied à force d’être à l’arrière de la moto. »
Salya ne répondit pas tout de suite, pour le plus grand plaisir de son interlocuteur. Il lui faudrait beaucoup d’esprit pour enfin lui clouer le bec.
« Bof… marmonna Salya. De toute façon, nous allons devoir rentrer. L’enterrement est dans dix minutes.
- C’est un défi que tu me donnes là… Regarde le paysage à ta gauche. Regarde à quel point le soleil est beau, comme un roi. Regarde à quel point la forêt est belle, les arbres s’apparentant à des sujets heureux de leur roi. Le vert et l’orangé dominent sur ces collines de Kananga, collines s’étendant sur tout l’horizon. Tu ne veux pas prendre ton temps pour le retour ? Et puis, regarde sur le bord. Pas de barrière. T’as pas peur de mourir on dirait ! Tu as confiance en moi à ce point-là ?
- Désolé, mais ce que j’aime, c’est la vitesse. Oui, c’est très beau à admirer. Mais ce que j’aime surtout, c’est sentir les couleurs se mélanger, ne plus rien distinguer… Juste le vent s’infiltrant dans chaque pore de ta peau… Et si tu ne réussis pas à me faire rentrer en moins de dix minutes, ce sera la première et la dernière balade que nous aurons eue tous les deux. Elle est partie où ton assurance ? Et puis, c’est pas une remarque de fillette ça ?
- Les filles de nos jours… Tu l’auras voulu. »
Tout d’un coup, tout s’accéléra. La moto rugissait telle un lion, et allait s’élancer tel un guépard. L’excitation de Salya devint de l’appréhension, puis de la peur. Elle n’avait pas remarqué à quel point les virages étaient serrés à l’aller. Si ce conducteur fou faisait un seul faux pas, le décor si magnifique que Pierre avait évoqué deviendrait sa tombe. Elle se risqua à ouvrir les yeux, et faillit perdre l’équilibre quand elle vit la vitesse à laquelle Pierre s’apprêtait à prendre le virage en épingle. Le retour lui semblerait vraiment très long.
Exactement sept minutes plus tard, Salya vomissait à l’entrée du cimetière, du moins sur le côté. Il y avait des façons plus commodes de découvrir que quelqu’un ne supportait pas les personnes arrogantes. Tandis qu’elle finissait de se vider de ses sucs gastriques, Pierre lui tendit un sachet rempli d’eau en lui disant ceci :
« J’ai toujours détesté qu’on me provoque dans quoi que ce soit. Je me suis juste contenté de te remettre à ta place. Quelque part je le regrette vraiment, ton charme est parti d’un coup à partir du moment où t’as commencé à cracher comme un homme !
- Si je ne l’avais pas mérité, je pense que je te haïrais pour un bon moment de ma vie. Beurk ! Plus jamais ça !
- Plus jamais la virée, ou plus jamais ton arrogance ? C’est pas parce que t’es assez mignonne que j’allais me laisser faire comme un gamin. Je suis plus âgé que toi d’ailleurs, enfin je le pense.
- Tiens, tu m’as jamais dit quel âge tu avais. J’en ai dix-sept ans pour ma part.
- Et j’en ai trois de plus que toi.
- Je croyais que tu étais un peu plus jeune… »
Après un ultime rinçage de bouche, Salya se redressa. Son jeu avait tourné au cauchemar, à tous les plans. Elle allait perdre sa seule opportunité de retrouver Kora, elle se devait de sauver au moins cela :
« Tu sais Pierre… C’est vrai que j’ai été nulle sur ce coup-là. Avec ce qui s’est passé dernièrement, j’ai eu envie de me défouler. J’espère que tu m’excuseras ce qui s’est passé, et que tu me permettras de te revoir. »
Le jeune homme la scruta suspicieusement durant un instant. Mais son visage se radoucit, puis il répondit :
« Bon, je te pardonne. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on s’amuse comme ça. Et puis, je pense qu’à cause de tout à l’heure, j’aurai toutes les chances de te voir sous des airs un peu plus accueillants. Marché conclu. On se retrouve demain au marché, mais à treize heures. »
Pierre s’approcha et lui fait un léger baiser sur la joue, avant de lui laisser son numéro. Puis il s’éclipsa, presque aussi vite que tout à l’heure pour aller au cimetière. Salya l’observa disparaître de sa vue, ensuite elle se retourna pour entrer dans le cimetière.
Bon sang, un type vraiment intéressant.
Et ceci renforçait encore plus sa culpabilité. Elle se servait impunément de lui… Alors qu’elle n’était pas sûre de le revoir… Pourtant, Pierre sortait du lot. Son intelligence et son audace n’étaient plus à démontrer. La jeune fille s’en voulait aussi de raisonner comme ça alors qu’il y avait Kora, cet homme qu’elle aimait plus que tout, mais qui ne pouvait pas s’empêcher d’être absent pour le plus grand malheur de Salya. Et à cause de lui, elle devait se retrouver dans cet endroit morbide, pour célébrer la mort de son père.
Tout l’entourage des Muta se trouvait là, en ce soleil qui s’affaiblissait. Le cimetière, en réalité, avait plus l’apparence d’un terrain vague, avec des croix en bois dispersées çà et là. Seuls les familles les plus aisées pouvaient offrir des sépultures décentes, à la hauteur du défunt. Quelle injustice… La plupart de ces anciens hommes d’affaires avaient dû commettre des choses impardonnables, pourtant leurs tombes se présentaient comme les plus belles de Kananga. L’honnêteté et la valeur de la personne n’importaient plus rien. Le pays était riche, mais le seul facteur pris en compte s’appelait l’argent. Rien d’autre n’avait d’importance. Raison de plus pour détester ces billets ternes. C’était à cause d’eux qu’aucun congolais moyen ne pouvait vivre heureux. Il n’y avait rien de plus dégradant que de voir sa vie conditionnée par quelques bouts de papier… « Je déteste mon époque, tout simplement. » se répétait-elle.
Les chants en Tshiluba et en Lingala soulagèrent son cœur. Sa rancune s’évanouit à chaque couplet, et elle se laissa enfin emporter par l’instant. Son père avait eu une vie difficile, Dieu le récompenserait quand il serait au paradis. Ulala bimpe tatu°.
Après la cérémonie, Ebola, le jumeau de Salya, vint voir la jeune fille pour lui confier quelque chose à propos de son frère aîné. Ses yeux s’écarquillèrent.
Elle n’aurait que trois jours pour préparer son voyage s'il comptait réellement faire ceci. Ikuba… Pourquoi agissait-il comme tel ?
Je me permets de upper parce que je n'ai reçu aucun commentaire depuis que j'ai posté mon histoire. ![]()
C'est possible qu'on me commente ? ![]()
Je trouve que tu postes beaucoup trop de chose d'un coup, ça décourage carrément ![]()
* Posté le 2 juin 2010 à 20:46:00 Avertir un administrateur
* Je trouve que tu postes beaucoup trop de chose d'un coup, ça décourage carrément ![]()
* Lien permanent
J'ai trois mois d'écart entre mes deux derniers chapitres. ![]()
Ca faisait longtemps que je n'avais pas uppé. ^^
Plusieurs seaux remplis d’eau se trouvaient au centre du petit jardin de graviers et de poussière. Et ils étaient encore bien chauds. Le soleil avait engendré une chaleur accablante. On pouvait laisser absolument n’importe quoi dehors, en moins d’une heure, l’objet en question s’avérait brûlant. Ça avait été le cas pour l’eau. Même si la nuit avait forcément refroidi tout ça, Salya aura au moins droit à une douche tiède à la place d’une douche froide.
Trente minutes plus tard, Salya était sur la route du marché. Avec un peu de monnaie en poche pour s’acheter un petit sandwich au beurre de cacahuète en guise de petit-déjeuner. Oui, ce n’était pas beaucoup, et une bonne assiette de semoule lui aurait permis de tenir jusqu’au soir, mais vu ce qu’elle avait à faire, il lui fallait commencer très vite… Or, il y avait un hic. Elle avait besoin de Pierre, tout de suite. Si l’on en croyait le rendez-vous qu’ils s’étaient fixés, ils devaient se voir à partir de treize heures. Tout d’un coup, le portable fourré dans sa poche gauche se fit un peu plus lourd, tandis que le bout de papier qui se trouvait au même endroit semblait lui démanger un peu plus à chaque seconde qui défilait. Etait-ce vraiment la bonne solution de l’appeler ? Hier, Salya s’était comportée comme une vraie peste, et elle ne devait son rendez-vous, ou même son salut, qu’à la clémence de son nouvel ami. Si la jeune fille l’appelait pour déplacer un rendez-vous, elle ferait encore moins bonne impression. D’autant plus qu’il s’agissait d’avancer un rendez-vous de plus de six heures… Pas grave, il fallait qu’elle tente. Elle n’avait rien à perdre. C’était ce qu’elle se répétait alors qu’elle sortait fébrilement son téléphone, et ce fameux numéro inscrit sur un bout de papier pas plus grand que la paume de sa main.
Le bip annonciateur de l’appel se fit entendre une fois, deux fois, trois fois... Ce qui laissa largement le temps au cœur de Salya pour battre de plus en plus vite.
Au cinquième bip, le « Allô ? » libérateur lui permit d’engager la conversation. Mais elle ne savait pas ce qu’elle allait dire exactement. Il fallait qu’elle réfléchisse, et très vite. Vu son attitude d’hier, Salya voulait peut-être se montrer plus ouverte et moins prétentieuse, mais pas au point de bégayer comme une gamine. Elle devait se res…
« Répondez, ou je vous jure que je raccroche ! s’écria Pierre, apparemment agacé.
- Du calme l’ami, c’est Salya ! le rassura-t-elle. Tu sais, la fille que tu avais rencontrée hier. J’espère que tu te souviens de moi.
- Hum, laisse moi réfléchir…
- Tu te fous de ma gueule là !?
- Un peu. »
Salya adorait ce mec. Même en étant arrogant, il parvenait à toujours rester drôle, et attirant… Oui, elle l’avait reconnu. Pierre était attirant, et alors !? Ce qu’elle avait dit n’engageait rien du tout. Du moins, pas grand-chose… Enfin ! Au final, elle n’avait toujours pas obtenu ce qu’elle voulait. Et cela commençait par répondre à son petit jeu :
« T’es si rancunier que ça ? Hier, je t’ai maltraité au point que tu cherches à te venger maintenant ? T’es nul… Ne pense même pas à te faire pardonner.
- Je te signale que c’est toi qui m’appelles alors qu’il n’est même pas huit heures. Et j’avais presque oublié ton coup d’hier. Dommage pour toi, tu me l’as remis dans la tête. Si tu cherchais à me faire culpabiliser, c’est raté ! J’attends tes excuses !
- Rien qu’au son de ta voix, je sais que tu prendrais trop de plaisir à entendre ces mots de ma bouche. Tu peux toujours rêver.
- Ah ouais, t’es comme ça toi… Vu ton caractère, je crois que je me suis trompé en te donnant une deuxième chance. J’ai l’impression que ça ne vaut pas la peine que j’apprenne à te connaître. A la prochaine. »
Le coup de massue fatal. Et elle l’avait cherché. Tout de suite, Salya en avait la confirmation. Elle était ce qu’elle avait toujours dénigré. Une vraie connasse. Pourtant, elle fit ce qu’elle n’aurait jamais pensé faire pour un autre homme que Kora. Inconsciemment, ses lèvres formèrent deux mots, qui signifiaient tout le contraire de son caractère. Elle qui s’était toujours vue comme la battante, capable de rebondir en temps record si elle accordait de l’importance aux mauvaises personnes, même s’il s’agissait de ses amis les plus proches. Elle qui ne redoutait la perte d’aucun membre de son entourage, si ce n’était pas Kora… Elle avait prononcé presque sans s’en rendre compte des mots que seule son âme sœur aurait pu entendre venant d’elle.
« Reste, s’il te plaît. »
Pour une personne que Salya ne connaissait pas, c’était pour le moins étonnant. C’était la deuxième fois en deux jours qu’elle se retrouvait dans cette position d’infériorité avec lui. Mais Pierre ne s’en rendait pas compte, ce qui expliquait pourquoi son énervement ne s’était pas arrêté quand Salya lui adressa ces paroles :
« Et pourquoi je devrais rester ? Pour continuer à t’entendre te comporter comme une gamine prétentieuse et qui prend tout le monde de haut !?
- C’est vrai que sur ce point-là, tu marques un point.
- Et tu n’as rien d’autre à dire !?
- Si, excuse-moi.
- Tu aurais pu le dire pendant que je n’étais pas encore énervé. Allez, laisse-moi tranquille maintenant.
- Non, je t’en supplie. Ecoute d’abord ce que j’ai à te dire. Après, libre à toi de ne plus me revoir. C’est surtout que j’ai besoin de toi, pour des choses qui pourraient changer ma vie. Mon grand frère est parti pour faire la plus belle bêtise de tous les temps, et je suis la seule à pouvoir l’en empêcher. Toute ma famille et même les amis l’encouragent, au point qu’ils se cotisent pour lui acheter tout ce dont il a besoin. Et moi, je dois me débrouiller par mes propres moyens.
- Et si ta famille n’avait pas si tort que ça finalement ?
- On n’a jamais tort quand il s’agit d’empêcher un meurtre. Quand je t’ai vu, j’ai su que tu pouvais m’être utile, pour m’amener là où je voudrai. Tu es beau, et je t’ai trouvé un peu fanfaron quand je t’ai parlé pour la première fois. Je me sens confuse de le reconnaître, mais tu m’avais l’air d’être le genre de garçon qui pouvait se laisser facilement mener à la baguette, malgré l’assurance que tu voulais dégager. Tout de suite, j’apprends à mes dépends qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Tu as une certaine estime de toi-même, et je me rends compte qu’il faut le mériter pour faire partie de tes amis. De plus, tu as l’air pourvu de plein d’autres qualités. Tu es ma seule chance, et je sais que je suis en train de la perdre, cette chance. Mais je vais quand même te demander de m’aider à partir de maintenant. Si je me trouvais en face de toi, je crois que je n’hésiterais pas à m’agenouiller. »
Salya marqua une pause, le temps de renifler d’un coup sec, et d’essuyer ses yeux humides. Elle se trouvait à présent dans le marché, et le bruit environnant pouvait avoir masqué le son de ce geste d’une élégance inégalée. Heureusement pour elle, car elle détestait qu’on la sache comme tel.
« C’est bon, j’ai fini. Je n’attends plus que ta réponse.
- Laisse moi réfléchir... Je n’ai pas trop apprécié ton comportement au départ, surtout qu’hier, je t’en avais parlé. Et puis, t’es pas une fille banale. Déjà, t’es assez spéciale, et tu te sens obligée d’avoir des problèmes hors du commun ! Mais bon… A moins d’être la personne la plus méchante et la plus conne de tous les temps, je ne pense pas que tu aies inventé cette histoire. Je ne vois pas l’intérêt de le faire, et puis même, ça ne s’invente pas des trucs comme ça, même si on le voulait. C’est peut-être le matin, mais je pense que pour faire ce que tu as à faire, je vais devoir me dépêcher. J’arrive dans dix minutes. D’ici là, prépare-toi, parce que je n’ai pas envie de t’attendre. Et il y a intérêt à ce que ça vaille la peine que je me déplace.
- Ça marche. Merci, tu es une personne formidable. Mais bon, je préfère ne pas trop en dire, de peur que tu aies marre de mes compliments et que tu me fuies finalement. »
Salya entendit Pierre souffler du nez avant de lui répondre ceci :
« Pour une fois que je me fais dorer l’ego, surtout par toi, je ne risque pas de me lasser avant longtemps ! A tout à l’heure. »
Dès que la conversation se termina, Salya se sentit joyeuse, comme une petite fille après avoir parlé au garçon qu’elle aimait discrètement. Bien sûr que Kora restait sa priorité, et le principal soulagement demeurait dans le fait que Pierre acceptait de l’aider. Mais il y avait ce petit truc en plus… Comme si elle venait de se réconcilier avec une personne à qui elle tenait vraiment. Il fallait le reconnaître, Salya s’était attachée à lui. Ce qui ne l’aidait pas dans sa tâche… Elle devait prendre ses distances avec lui, c’était évident. Pourtant, elle perdrait de sa crédibilité après s’être confiée de cette façon au téléphone, au point que Pierre n’eût plus confiance en Salya, et qu’il se décidât à ne plus lui prêter main forte. Bref… Et si, pour une fois, elle arrêtait de réfléchir ? Si, pour une fois, elle se laissait juste porter par le moment ? Si, pour une fois, elle se montrait simplement comme elle était ? Salya avait déjà d’autres complications pour s’occuper de celle-là. La jeune femme « professionnelle » qu’elle était n’avait qu’à faire en sorte de conserver des relations purement amicales avec Pierre. Le reste n’était que pacotilles. Il y avait un massacre à arrêter en premier lieu.
Dix minutes plus tard, alors que Salya venait de manger son sandwich au beurre de cacahuètes, le souverain se manifesta victorieux, défilant sur son majestueux destrier… rouge et composé de métal. A l’arrêt, ce dernier, sans descendre de sa moto, ne manqua pas de jeter un coup d’œil discret sur son débardeur noir et plus moulant que d’habitude. Salya en souriait d’amusement. Sa tactique vestimentaire paraissait payer…
Pierre ne la salua même pas et demeura passif pendant un léger instant. Puis, il lui adressa une seule phrase, une seule question qui allait la plonger dans l’aventure la plus mémorable de toute son existence :
« On y va maintenant ? »
Salya se doutait qu’à partir de ce moment, la journée qui se préparait allait changer sa vie à jamais.
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Chapitre 4 :
Dix heures. Le véhicule à deux roues avançait de manière le plus souvent rapide, mais parfois inégale. En effet, il fallait savoir négocier les différentes sortes de routes, tant le bitume semblait se mélanger aux trottoirs de sable. Il faisait chaud, très chaud. A part le Soleil, plus rien ne donnait l’impression d’exister dans les airs. Rien qu’en évoquant le nom de tout ce qui se rapportait au ciel, Salya ne pouvait que repenser à cet endroit sacré qu’elle avait découvert une semaine et demie plus tôt… Il lui tardait déjà de se délecter à nouveau de cette vue aérienne sur le monde… Cela faisait maintenant deux heures que Pierre et cette dernière voyageaient ensemble, dans ce paysage plat où les hautes herbes jaunies dominaient sur des kilomètres à la ronde, et où le silence régnait. Il ne restait plus qu’à mentionner le fait qu’il y avait quelques cases habitées et dispersées çà et là, et on obtenait la monotonie du trajet des deux jeunes adultes. Enfin, ils étaient presque arrivés, ce qui voulait dire que le supplice de l’ennui allait prendre fin. Mais tout ceci, Pierre ne le savait pas, d’où sa question sur un ton extrêmement impatient :
« Tu peux pas enfin me dire le lieu exact ? Je déteste avoir l’impression de rouler à l’aveuglette. Et ça fait depuis plus de deux heures que je suis comme ça.
- On y est dans quelques minutes. Tu n’as plus qu’à prendre la prochaine à droite après. »
Pierre freina violemment, au point que Salya lâcha un cri de surprise, et peut-être de peur. Puis, après qu’il ait mis sa moto sur le côté, et qu’ils soient descendus tous les deux, il se retourna et toisa la jeune fille d’un regard si agacé, que celle-ci baissa lentement les yeux sous l’effet d’un malaise subite. Ensuite, le conducteur engagea une conversation pour mettre les choses en clair, ou plutôt pour la menacer :
« Tu sais, si je décide de t’aider, c’est parce que j’ai décidé de t’accorder ma confiance. Ce qui veut dire que tu peux avoir confiance en moi, mais t’as pas l’air de saisir tout ça. Et je te jure que si tu continues de faire ta mystérieuse à deux balles, je te plante ici, avec un beau soleil qui pourrait te déshydrater en deux heures maxi. Tu serais obligée d’aller te réfugier dans des cases, chez des gens que tu ne connais pas. Et Dieu sait s’ils ne sont pas louches…
- Je déteste le chantage, lui répartit Salya, ne tenant pas à finir déboussolée après chaque discussion avec Pierre. C’est d’une bassesse… Et puis si je te disais exactement, et surtout pourquoi, tu me prendrais pour une folle. Au final, tu aurais la même réaction que celle que tu as évoquée tout de suite.
- Raison de plus pour me révéler ce que tu mijotes. En ne disant rien, tu as 100% de chances de faire du stop, dans l’endroit le plus vide de cette terre, enfin selon moi. En me disant tout, tu as 50% de chances seulement que je te quitte. Il faut savoir prendre des risques ma belle.
- Après avoir fait le méchant flic, on joue le rôle du gentil petit policier ? Soit. Je veux que tu m’amènes au Lac.
- Pourquoi ?
- Hum… J’ai conscience que je ne peux pas me permettre d’agir comme ça avec toi, pas depuis tout ce que je t’ai fait subir. Mais je te jure que je répondrai à toutes les questions que tu me poseras après que j’aie terminé tout ce que je souhaitais accomplir. »
Cela faisait trois fois. Trois fois que Salya lui faisait le coup du chien battu. Trois fois qu’elle espérait susciter la pitié et la clémence de son nouvel ami. Trois fois que cette attitude qu’elle avait envers lui la rendait malade, même si elle s’était résolue à utiliser tous les moyens pour sauver Kora. A partir de ce moment, elle se jura de ne plus se comporter comme tel avec lui.
Pierre quant à lui, en eut l’air exaspéré. Il fit quelques pas sur lui-même, levant les yeux vers le ciel pour finalement croiser les yeux de sa nouvelle amie. Son regard cachait une telle douceur… Salya y reconnut Kora, lorsqu’il lui avait promis qu’il l’emmènerait en Europe. Cette même intensité, cette même sérénité, cette même complicité… La honte et la confusion commençaient à s’emparer d’elle... Le jeune homme lui déclara ceci :
« Pourquoi à chaque fois que tu me fais ce même air de la pauvre fille en détresse, je ne suis pas capable de résister ? Salya, après ce peu de temps passé avec toi, j’ai compris une chose. Tu es loin d’être ce genre de fille, manipulatrice et égocentrique… Tu es vraiment très sensible et émotive, j’ai même envie d’ajouter que tu l’es de trop. Tu en as conscience, et tu as juste tendance à parfois en jouer. Je vois pourquoi tant de gens tombent dans le panneau. Car ils sont touchés par ta sensibilité, comme moi je le suis tout de suite. Le seul problème, c’est que si une mauvaise personne le comprenait, ce serait si facile pour celle-ci de te briser de l’intérieur… Bref, je vais faire ce que tu me demandes. C’est peut-être contre mon gré, mais je me sentirais mal comme je ne l’ai jamais été si je te laissais galérer. Allez, monte. »
Pierre lui tendit la main, pour l’inviter à se remettre en route. Cette action renforça encore plus sa confusion, qui prenait un malin plaisir à la faire culpabiliser, car il s’agissait du dernier geste que Kora avait fait pour Salya. Avant qu’ils s’envolent de l’endroit qu’elle s’apprêtait à retrouver avec Pierre, justement…
Les deux compagnons reprirent le chemin du Lac, presque comme si de rien n’était. Le « presque » était pour le fait que Salya ne savait plus où elle en était dans sa tête. Elle n’avait pas pu tenir sa promesse. Cette promesse de ne montrer sa vraie personnalité qu’à Kora, à cause de cette peur que Pierre avait évoquée. Elle avait ouvert son cœur à quelqu’un qu’elle ne connaissait que depuis la veille. Cet homme… Qui était-ce pour la tenir à sa merci en deux jours ? Depuis cette conversation, Salya le craignait autant qu’elle l’admirait, autant qu’elle l’appréciait… Il fallait qu’elle s’éloigne de lui dès que tout serait fini, car elle pouvait réellement s’effondrer comme un château de cartes, à cause de cet inconnu qu’elle semblait connaître depuis toujours.
Moins d’un quart d’heure plus tard, sa première épreuve allait bientôt commencer. Ils étaient enfin arrivés. Mais le paysage semblait avoir changé. La dernière fois, ce magnifique cours d’eau baignait dans un halo que la Lune paisible permettait de savourer, éclipsant tout ce qu’il y avait autour, des hautes herbes aux palmiers. Rien n’existait, il y avait juste un sable blanc d’une pureté sainte, Salya et surtout Kora… Lorsqu’ils vivaient leur amour, avec une simplicité enfantine, sans s’inquiéter pour leur avenir. Aujourd’hui, le Soleil agressait la totalité de la surface de l’eau, et cela se ressentait dans cette lumière aveuglante, qui les forçait à demeurer les yeux rivés sur le sol, voire même à les fermer. Malgré tout, Salya se devait de rester. Elle avait un devoir à accomplir. La jeune fille enleva ses tongs qu’elle garda dans sa main. Puis, elle se dirigea vers ce poignet géant qui l’appelait. Cependant, la jeune femme se sentit retenue par l’épaule. Pierre ne comprenait pas ce qui se passait. Salya répondit avec un petit sourire en coin :
« Regarde et ne bouge pas. Je t’expliquerai après. »
Et le compagnon de Salya la laissa s’orienter vers ce bout de bras, sans que son air dubitatif ne cesse. La jeune fille marchait lentement, telle une machine. Lorsqu’elle jeta un œil au dessus de l’eau, ce qu’elle cherchait luisait au fond de l’eau. La chaleur paraissait s’intensifier à ce moment, mais Salya ne faiblit pas. Son rêve ne se trouvait qu’à quelques mètres de profondeur. Salya se retourna une dernière fois pour témoigner de sa gratitude, à un homme qui s’était montré bien plus qu’un ami, une personne plus que chère à ses yeux.
« Encore merci Pierre, tu as été formidable. »
Salya bascula et s’immergea dans le Lac.
Le poids de la chaleur fit place à la fraîcheur assassine de l’eau. En haut, elle voyait complètement flou. Une vague forme humaine donnait l’impression de vouloir la récupérer. Pourtant, c’était comme si une force invisible la repoussait, encore et encore… Salya commença à s’aventurer au fond du bassin, à la recherche de Kubileji, le seul bracelet qui donnait un sens à sa vie en cet instant présent. Et qu’est-ce qu’il brillait, ce fameux bijou… Mais une sensation étrange se manifesta. Elle n’avançait plus alors qu’elle n’arrêtait pas de nager, comme si elle était happée dans un songe. Sauf que l’air qui lui comprimait la poitrine était bien réel. Il fallait qu’elle tienne, tous ces sacrifices ne pouvaient pas se révéler vains. Sa volonté ne pouvait pas s’éteindre en quelques secondes. Pas alors qu’elle rêvait de ce moment depuis le départ de Kora. Malgré tout, ses paupières se refermaient lentement, tandis que son corps se mouvait sans succès. Non, elle ne pouvait pas abandonner. Le désespoir n’avait aucunement sa place dans sa quête. Elle devait absolument rouvrir ces foutus yeux, et endurer cette fichue douleur. Elle ne pouvait pas perdre conscience maintenant…
Ce qu’elle croyait improbable se produisit. Quand ses yeux l’eurent abandonnée, peu de temps après, son esprit dériva…
Suite aujourd'hui !
Le quartier résidentiel de Kananga contrastait honteusement avec le reste de la ville. A elle seule, la route asphaltée constituait une frontière entre le monde « normal », et entre le monde de ces entrepreneurs nationaux suspects, de ces politiciens véreux, de ces mystérieux étrangers, au passé aussi sombre que leur personnalité. Chacune des villas, jardin compris, occupait une superficie plus grande qu’une demi-douzaine de maisons semblables à celle de Salya. Et comme si cela ne leur suffisait pas, il fallait que leurs demeures comportent deux voire trois étages. Des hautes barrières de béton délimitaient leurs propriétés. A côté de chaque portail, fait d’un métal massif et parfois rouillé, des gardes habillés de façon semblable aux militaires restaient immobiles, un fusil fermement tenu entre leurs mains. Et si cela ne dissuadait pas quelque fou de vouloir visiter les lieux sans autorisation, les débris de bouteilles de bières, qu’on avait collés sur le haut des murailles, s’en chargeaient. De plus, Salya n’osait pas imaginer le nombre de caméras et de détecteurs prêts à épier le moindre mouvement d’une minuscule fourmi. Ces maisons toutes plus somptueuses les unes que les autres défilaient de part et d’autre de la route, au fur et à mesure que Pierre roulait.
Tout d’un coup, sur leur gauche, un bois protégé par des grillages dorés succéda à ces villas. Puis, ce même bois fit place à un jardin de la taille d’une prairie, dont l’herbe était parfaitement tondue, et où des arbustes de toutes sortes abondaient. Quelques dizaines de mètres plus loin, un portail en forme de dôme se profila, laissant entrevoir une route droite gravelée derrière ses barreaux d’or. Devant, cinq gardes se tenaient débout, de façon aussi rigide qu’une statue de marbre. Au-delà des barrières, on pouvait facilement compter une dizaine d’autres surveillants, faisant régulièrement leur ronde avec leurs chiens. Le chemin de gravier donnait sur un imposant bâtiment rectangulaire, d’un blanc immaculé. Il seyait aux hommes politiques que leur demeure principale soit d’une teinte claire, voire éclatante. La jeune Kanangaise n’en connaissait pas la raison le moins du monde. Bref, la seule chose dont elle était sûre, c’était que la superficie de cet endroit valait bien une bonne vingtaine de cases comme la sienne. Bienvenue chez le gouverneur du Kasaï occidental.
Maintenant, Pierre savait tout sur son projet. Salya le sentait partagé. D’un côté, il devait être satisfait d’enfin connaître l’entière et exacte vérité. De l’autre, l’histoire qu’elle avait racontée dépassait l’entendement humain. Difficile de demeurer indifférent lorsqu’on entendait des légendes se mélanger à des affaires familiales douteuses… D’autant plus que la jeune fille n’avait pas dû marquer des points quand elle expliqua le semblant de relation qu’elle entretenait avec Trésor, le fils du gouverneur. Qu’importe, lui aussi savait très bien que Trésor était un salopard, et que ce n’était que justice de le prendre pour un nigaud et de le mener à la baguette de temps en temps. Malgré tout, il avait accepté de l’aider, et Salya pouvait bénir le ciel d’être tombée sur un homme de parole.
La moto s’approcha du portail. Naturellement, un des gardes intervint pour leur demander ce qui se tramait, ton menaçant inclus. La passagère du véhicule répondit tout simplement :
« Salya Muta. Je veux voir Trésor.
- Et t’es qui pour vouloir passer comme bon te semble ici ?
- Appelez-le. Lui en tout cas me connaît assez bien pour vous ordonner de me laisser entrer. »
Pierre et Salya apprécièrent particulièrement le moment où le regard de Cerbère du garde se transforma en celui d’un caniche apeuré, peu de secondes après que le combiné se soit collé à l’oreille de ce dernier.
« C’est bon, vous pouvez venir, dit-il en faisant signe aux autres d’ouvrir le portail. »
Cependant, il arrêta la moto, alléguant que seule « Mademoiselle » avait l’autorisation. Deux surveillants se proposèrent pour l’escorter. Pierre quant à lui, dut rester sur le rebord.
« Promis, je ne serai pas long, le rassura Salya.
- Au bout de vingt minutes, je débarque en moto dans sa chambre. Au moins, t’es prévenue. »
Après un léger rictus, la femme au bracelet divin prit la direction de la maison, accompagnée des armoires à glace énoncées plus tôt.
La silhouette d’un homme robuste se dessina devant la porte de bois massif. La chemise blanche paraissait craquer, tellement elle serrait le corps de Trésor. Pour un fils de gouverneur, il y avait plus commode qu’un bermuda en jean et des tongs pour accueillir une fille qu’il convoitait depuis toujours. Ce n’était pas important. Franchement, il pouvait même accueillir Salya en sous-vêtement, du moment qu’elle obtenait son aide. Quoi qu’il en soit, elle se serait bien passée de ce malaise qu’elle éprouvait dès qu’il s’agissait de le prendre dans ses bras, de croiser ces yeux noirs qui s’enfonçaient sous son front et ses sourcils broussailleux, ces yeux tantôt animés par le dédain, tantôt par l’envie qu’elle semblait susciter en lui. Et aussi, quelle sensation désagréable de sentir ses lèvres sèches et les poils rigides de sa barbe sur les joues ! La gêne se manifestait jusque dans son parfum, trop amer et trop viril selon Salya. Néanmoins, ce n’était rien, comparé à ce qu’elle gagnerait à faire tout ceci.
Dans un accès de galanterie, Trésor ouvrit les portes de son « humble demeure ». Salya dut cacher son émerveillement face à une telle maison. La pièce d’accueil dans laquelle elle venait d’arriver mêlait habilement marbre et ivoire, ce qui dégageait une clarté telle que la salle paraissait encore plus grande qu’elle l’était déjà. Elle appréciait également le doux frisson provoqué par l’air conditionné. Plusieurs femmes de ménage, toutes vêtues du même uniforme s’affairaient de tous côtés, n’omettant pas de saluer la jeune inconnue, avant de disparaître par la baie vitrée au fond de cette espèce de sas, ou par les autres pièces que des grandes portes en général ouvertes séparaient. D’ailleurs, les escaliers situés de part et d’autre du bâtiment semblaient à des kilomètres tellement la maison était grande. Son attitude béate fut interrompue par la voix un peu rauque mais puissante de son hôte qui disait :
« Suis-moi, je vais te faire visiter ma chambre. »
Bizarrement, la méfiance de Salya redoubla d’un coup.
En entrant, la demoiselle remarqua à sa droite la seule façade plate de la pièce, et plus précisément la fenêtre qui donnait sur la rue. Pierre avait l’air toujours aussi docile sur sa moto, pour l’instant. Puis, elle se focalisa sur la forme hémicirculaire de la pièce, oscillant entre différentes teintes de marron, et le tout parcouru par des zébrures blanches. Il y avait une multitude d’objets bizarres, et plus particulièrement de cadres numériques, représentant des paysages, des personnes, et encore d’autres choses, toutes plus atypiques les unes que les autres. Au fond de la chambre, un bureau de verre apparemment soutenait plusieurs tablettes, pas plus grandes que la paume de la main, mais qui affichaient d’énormes images en relief… La technologie pouvait aller loin, lorsque la richesse le permettait.
« C’est plutôt impressionnant l’endroit où tu vis… reconnut Salya.
- Je trouve aussi, renchérit Trésor. »
Salya crut entendre un cliquetis quand la porte se ferma automatiquement en coulissant, sans en être sûre pour autant. Elle ne savait pas si c’était dû à la climatisation, mais il y eut comme un froid glacial qui fit frissonner ses bras et le haut de son dos. De plus, le bracelet de Kalenjibi, Kubileji, lui apparaissait comme très chaud, presque brûlant. La jeune fille avait peur, parce qu’elle était persuadée que Trésor lui réservait quelque chose.
« D’ailleurs, ajouta l’hôte suspect, ce n’est pas la première fois que je t’invite à visiter mon chez-moi, alors que tu as toujours trouvé un moyen de me dire non. Pourquoi me faire une visite surprise ?
- Parce que j’en avais envie ! Vu que tu n’es quasiment jamais à Kananga, les rares fois où tu reviens, faut bien que je voie comment tu as changé pour être sûre de te reconnaître quand on se retrouve…
- Tu restes égale à toi-même apparemment, soupire-t-il dans un grand sourire. Audacieuse, farouche, mais surtout très drôle. »
Le timbre de sa voix s’était fait dangereusement plus sensuel. On pouvait déceler une douceur tentatrice, sous ce ton grave et rocailleux. Ainsi parlait-il alors qu’il se dirigeait lentement, mais sûrement vers Salya, tandis que le voilage en soie de la fenêtre se mettait en place, en silence. Elle aurait pu être séduite, mais elle le connaissait. Trésor la courtisait seulement parce qu’elle avait l’audace de lui résister, à cette élocution simple, légère, si attirante… Pourtant, si jamais elle lui offrait son corps, pour la première fois d’autant plus, elle serait souillée. Ces faux yeux doucereux redeviendraient des lames de mépris et de moquerie. Salya endurerait la souffrance de ses amies qui avaient eu le malheur de croire en sa sincérité, plutôt que de comprendre que contempler la détresse de son entourage constituait son seul bonheur. Et puis, qu’est-ce que son bracelet lui brûlait ! Trésor continua :
« Mais au fond, je sais que cette attitude n’est jamais très désintéressée. Nous sommes pareils toi et moi. »
Il fit un pas en avant. Elle fit deux pas en arrière.
« Dans quel sens ? lui demanda-t-elle en le dévisageant d’un œil intrigué. »
Un grand pas en avant. Deux petits pas en arrière.
« Toi et moi, nous aimons avoir ce que nous désirons. »
Deux pas en avant. Un pas en arrière.
« Lorsque nous voulons quelque chose, nous employons tous les moyens pour l’obtenir. Charmes, ruses, intimidations… Tout est bon pour l’objet de notre convoitise. »
Trésor fit un petit pas en avant. Par contre, Salya trébucha à cause du lit qui était apparu derrière elle sans qu’elle s’en rende compte. Elle était allongée, tétanisée et impuissante devant cet être malfaisant.
« Dis-moi Trésor, déclara Salya qui tentait malgré tout de cacher sa peur panique, où veux-tu en venir ?
- A cette même question qui demeure depuis notre première rencontre. »
Il s’allongea sur Salya, ne lui laissant plus aucune échappatoire. Le corps raide et frêle de la jeune fille ne pouvait plus rien, emprisonné entre deux bras massifs et deux jambes musclées placés de part et d’autre. Il la tenait à sa merci, et les deux en avaient conscience. Kubileji lacérait son poignet dorénavant. La menace allait s’abattre à l’instant, et il suffisait d’écouter les battements de son cœur pour le comprendre.
« Que veux-tu de moi Salya ? Pourquoi me résister, alors que tu fais tout pour me rendre fou ?
- Parce qu’il me faut ton aide. »
Un bref rictus de la part de Trésor sembla apparaître, mais Salya n’aurait pu le confirmer. Quoi qu’il en soit, elle était comme une proie en phase d’être attrapée, et c’était la seule confirmation qu’elle avait.
« Mon aide, termina-t-il, je t’assure que tu l’auras en temps voulu, quand j’aurai ce que je veux de toi. »
Le démon chercha d’abord les lèvres de sa victime, qui décala sa tête. Sans faire attention à ce détail, il huma ensuite son odeur, en s’attardant sur le cou. Il paraissait indifférent au souffle saccadé de Salya, il s’en délectait même. La main gauche, puissante, se posa sur la poitrine de la future souillée, tandis que le deuxième bras passa sous le débardeur noir, provoquant ainsi le contact entre un dos lisse et un membre rugueux, inhospitalier. Dans une ultime tentative de fuite, Salya voulut se débattre en criant. Un poing dur, impitoyable, s’enfonça dans son ventre, lui coupant la respiration, et tout soupçon d’espoir par la même occasion. A part ce coup fatal, rien n’avait changé depuis. Le visage diabolique au dessus d’elle demeurait toujours aussi détendu, tandis que des mains hostiles la déshabillaient, avec toujours autant de calme et de méthode. Cette vision devenait progressivement flouée par un doux voile violet. Salya n’avait conscience de rien à présent, comme si elle était éprise d’un nouveau rêve. Ce ne pouvait être qu’un cauchemar. A ses yeux, tout n’était que fumée violette et de plus en plus opaque. Rien de tout cela n’avait existé. Il ne s’agissait que d’un mauvais songe, d’une mauvaise pensée. A présent, il faisait noir, comme si Salya dormait. Elle se réveillerait dans le même lit qu’elle côtoyait depuis des années, dans le doux taudis maternel qu’elle partageait avec ses sœurs, et ce depuis toujours.
Suite à la fin de la semaine pour ceux qui aiment. ![]()