Le Temps Du Rêve ...
Tout était calme peu avant le crépuscule, dans le bush. Pourtant, une tension indéfinissable semblait figer les êtres et les choses en un seul mouvement, une même attente. Soudain, comme sonnant le glas de cette torpeur, le son de clapsticks s'éleva et, avec lui, un chant presque méconnaissable car entrecoupé de sanglots: « Boom-Ma-Rang, Boom-Ma-rang, Boom-ma-r ... »
C'était un vieil homme répondant au doux nom de Mandawuy. Un rude et fier chaman aborigène, perpétuant une tradition immémoriale et interdite désormais. La mélopée lancinante s'élevait, dépassant les oiseaux, volant au-dessus des nuages, plus haut encore vers le ciel et les étoiles. Retombant enfin, au hasard, sur notre petite planète bleue.
Et voici que le Retour agile vers le cœur des choses chute au travers des nuages, au travers des oiseaux, vers un bâtiment où le moderne côtoie l'ancien avec goût . Sur la rive gauche de la ville de Cambridge se tient un colloque d'ethnologie à la réputation mondiale. Le brunch battait son plein sur l'une des pelouses de cette célèbre université , l'hiver étant particulièrement clément . Verres et toasts à profusion, et surtout grand instant pour le professeur Gallaup et son équipe, félicités comme il convient pour leur découverte fortuite. Découverte concernant un rituel secret célébré par le peuple Yolngu dans le Territoire du Nord Australien . Rituel d'autant plus intéressant que pratiqué depuis des siècles sans avoir été découvert jusqu'à ce jour … Justement, voici le professeur Gallaup qui en parle avec le docteur Arthur Phillip, chef du Darwin Collège du Royaume-uni:
« Eh oui Docteur, une sacrée chance ! Mais ne faut-il pas une bonne dose de chance dans toute éclatante réussite !? Quoique vous parlez de chance, là où moi, je ne vois que du talent, le mien !
-Je reconnais bien là la légendaire modestie franchouillarde, dit Phillip, mais il n'empêche que vous avez détruit, à votre bénéfice, une coutume ancestrale et que l'on en parlera plus que dans le livre que, je crois, vous n'allez pas tarder à faire paraître... Je me trompe ? Cela ne vous dérange t-il pas que votre succès soit éclipsé par le décès de notre Souverain Pontife ?
-Eh bien non , mon cher. Sachez que l'église de Rome, malgré la mort tragique de Benoit XVI , m'a chaudement félicité. Mais vous avez raison d'être ainsi aigri , puisque vous venez en second dans cette affaire. Et là, j'ai fais en sorte qu'il n'y ait pas de médaille d'argent pour le deuxième, même pas de …
-Allons ! Messieurs ( c'était Barbara qui parlait et chacun savait combien Phillip écoutait toujours Barbara avec attention) ne vous chamaillez pas, et je vous en prie ! Jean-François, ( et chacun savait également combien Gallaud adorait qu'elle osât l'appeler par son prénom, lui, un si docte savant ! ) comment pouvez-vous vous réjouir, alors que cet ignoble Bryce a fait cesser de force une si intéressante coutume?
-Intéressante, dites -vous? ( Gallaud criait souvent avec Barbara, ce qui n'empêchait pas celle- ci, comme toute belle et douce jeune fille, de tenir tête à son aîné, si docte savant fût-il ! ).Intéressante! Une bande d'attardés préhistoriques , oui! Comment un pays aussi évolué que l'Australie pouvait-il tolérer, quelques années après le passage au troisième millénaire, qu'une telle coutume soit perpétuée? Intéressante ! - il en écumait de rage! - Ah, oui ! Vous auriez dû voir comme c'était intéressant cette bande de Zoulous ... ( Là, Phillip l'interrompit car les Zoulous vivaient sur un autre continent ... ) Oui ! Oui ! Je sais! Mais je suis d'accord avec le Gouverneur Général pour faire cesser ceci! ( Phillip fit remarquer insidieusement à tous que son étude ethnologique, Gallaud l'avait obtenue à condition de révéler le lieu secret de ce culte au-dit Gouverneur ). Taisez-vous ! En bref, je dirai que ce ridicule rituel a cessé et que je regrette qu'il eusse fallu laisser le vieil homme en liberté! Seul sa bande de … de …
-Aborigènes, lui vint en aide Barbara.
-D' abhorri-gènes vouliez vous dire , ma chère ! ironisa Gallaud.
-En cela , je vous rejoins mon cher confrère, concéda Phillip - sans se départir de son légendaire flegme britannique – depuis l'époque du capitaine Cook , nous n'avons eu à subir que des désagréments avec cette peuplade. Nous avons bien tenté de les éduquer, et avons porté tous nos efforts afin de leur inculquer tous les bienfaits de notre... (Barbara objecta ! ) Vous objectez bien sur. Je vous concède que par le passé , de malheureuses déci … ( Barbara lui objecta encore ! ) La Guerre Noire ? Oui, oui … Mais savez-vous , ma chère, c'est pure spéculation de la part de nos détract …
-Et le Massacre de Comston ? ! Lui lançât Gallaud
-La tendance à la victimisation est une caractéristique de toutes …
-Le Massacre de Myall Creek !
-Oy vey ! ( Se départissant de son légendaire flegme Britannique... )
-Allons , messieurs ! MESSIEURS ! tempêta Barbara ; ce qui eut pour effet de faire régner un silence religieux parmi toute l'assemblée présente dont, faut-il le dire, tous les regards convergèrent sur la modeste mademoiselle Glow. Elle se saisit aussitôt de deux lourdes cuillères en argent et mima, en riant bêtement, l'art d'entrechoquer les boomerangs . Comme si cela ne suffisait pas à ajouter au ridicule, elle se mit à danser et à chanter de sa voix haut-perchée, : « Clapsticks ! Clapsticks ! Clap … »
-Et le Retour agile s'arrête et se liquéfie jusqu'à disparaître dans le néant...
Mandawuy , le vieux chaman, est seul. Seul pour danser, seul pour faire résonner les bâtons, seul pour chanter les chants sacrés. Et Mandawuy sent le Retour qui s'étiole et meurt... Alors , les larmes aux yeux, il arrête. Arrête le chant sacré et brise de ses boomerangs les tablettes d'argile où étaient inscrites les antiques paroles. Brise les boomerangs eux-mêmes, il brise et brise son corps, et brise enfin son âme, emportée par le vent Boomari soudainement glacial ...
« … sticks ! Clapsticks ! »
Une subite vague de chaleur s'abat sur l'assemblée . Interloquée, la foule lève les yeux vers le ciel brûlant . Instantanément , toutes les rétines fondent dans leurs orbites. Jean-François l'aîné tente de regarder de ses yeux désormais aveugles Barbara la cadette et, pendant qu' Arthur hurle de douleur , ricanent douze crânes de cristal désormais réunis. Tous trois rêvent , par delà la mort , à l'éternel rituel du peuple Yolngu , transmis de génération en génération bien avant l'aube de l'humanité.
Ce rituel qui devait faire se poursuivre, jour après jour, nuit après nuit , la course effrénée du Soleil
… Le Temps de Rêver est enfin venu !
Au jour dit !
Quand à moi , je justifie ma bêtise ... J' me suis gouré de date ! ![]()
Re
: Quant
Avec un rien de retard :
Je danse au milieu d'une spire de couleurs et de beauté, qui s'élevait sur mes ordres, reprenant ses motifs, à chaque fois enrichis et ses horizons amplifiés. Le temps n'y existe pas vraiment ; seulement un torrent incessant de plaisir et de perceptions, que je guide comme un chef d'orchestre. C'était ma symphonie que je compose ici, de plus en plus précise et qui tire vers la perfection à chaque instant que je la regarde, que je la cisèle. Je m'élève, porté par des ailes de pensées, des courants d'inspiration.
Puis cela cesse ; mes ailes s'envolent, comme si la puissante chaleur de l'œuvre que je crée finit par les faire fondre ; et avec mes ailes d'esprit, le panorama de mon imagination se dégrade soudainement.
Ma vision s'arrête en premier ; le kaléidoscope de couleur qui déferlait, explosait et se reformait devant mes yeux meurt. Puis, c'est mon ouïe qui périclite, le martèlement des orgues, l'harmonie des tambours et le staccato des flûtes s'atténue et se perd dans le vide. La fatalité impétueuse qui m'avait saisi continuant sa tâche de destruction, mes dernières perceptions s'érodent, avant de s'évanouir tout à fait ; l'iode, le goût salé, l'odeur de sable mouillé et leur contact des grains sur ma peau, tout cela me quitte.
Je ne suis plus qu'un point dans le vide, sans ressenti, que même la proprioception a quitté. Ce n'est pas exactement le sommeil ; une infime partie de mon esprit reste éveillé, suffisamment pour apprécier la tranquillité dans laquelle je baigne, sans pouvoir pour autant la briser consciemment. Cette transe finit par me quitter d'elle-même, et mes sens se restaurent un par un. Mais les échos qu'ils me renvoie sont bien moins mirobolants que dans la fantaisie radieuse que je viens de quitter.
Je baigne dans la tiédeur d'un liquide nourricier, dans le vendre d'un cocon de verre et de métal ; des tuyaux m'auréolent, certains parcourus d'air, d'autres d'un sang qui rejoignait mon corps, d'autres encore d'un liquide blanchâtre qui en ressortait.
Des bras articulés armés de seringues veillent sur le côté, des cartouches d'anesthésiants et autres psychotropes sommeillant en leur sein. Une gêne sur ma tête me fait soupçonner l'existence d'autres câbles, qui transformaient mes pensées en analogique puis en numérique.
A travers la paroi transparente de mon cocon, je vois le plafond d'une salle. Des néons froids y sont juchés, doublés de diodes rouges et clignotantes, ce qui, je le sens confusément malgré la faiblesse qui a gagné mon esprit, n'est pas une bonne nouvelle. D'autant que dans ces indicateurs, rien n'est soigné : leur cadence est aveugle et régulière, leur couleur est terne et banale, rien de digne d'existence, rien d'autre qu'une pauvreté qui m'agresse.
Autour de moi, le fluide amniotique est siphonné et les divers fils qui me relient de toute part à la machine se retirent un par un. Je me retrouve finalement allongé, au fond de ma cuve, sur une surface rouge et capitonnée. Mon sarcophage s'ouvre, laissant un air frais glisser sur ma peau, tandis que deux bras mécaniques me saisissent fermement pour me déposer sur le sol.
Je contemple un instant la forme ovoïde de la machine qui m'a couvé pendant... pendant combien de temps ? Je ne sais pas, mes pensées s'embrouillent. Mon esprit est mutilé, ses si belles extensions, sa puissance hors-norme, tout cela m'a quitté en même temps que les drogues qui me nourrissaient. Autour de moi, au contraire, tout est terne et tout est mort. Des murs gris anthracite et lisses, une moquette bleue sans motifs, et la brutalité de ces lumières sans subtilité qui ne laissent aucune place à l'ambigüité ou à la beauté.
Puis je tente de me ressaisir. Qui suis-je ? Jason Mils. Ingénieur. Où suis-je ? Dans l'hypogée que j'ai conçu, que d'autres ont fait bâtir, pour préserver des humains d'un holocauste nucléaire. Pourquoi suis-je là ? Parce que le pire s'est produit. Et pour que la station se mette à crier ainsi son désespoir par des sirènes stridentes et que des flèches rouges clignotent par tout pour m'indiquer le chemin à prendre, il semblerait que le pire n'était pas encore arrivé, finalement.
Je me lance alors dans les coursives, suivant les flèches rouges qui s'allument sur mon passage. Il a du se produire quelque chose, un problème technique, sans doute. Je crains un instant pour la santé de Little Sister. Il s'agit du sobriquet donné à l'ordinateur quantique qui nous accompagne. Connecté en permanence à nos pensées, il les filtrait, les orientait, empêchant nos délires sous psychotropes de tourner mal. Mais en passant à côté d'une baie vitrée, j'aperçois que la gigantesque colonne de composants qui formait le corps de notre petite soeur luit toujours de sa douce lumière bleue. Aucun problème de ce côté, à priori. Je finis par arriver dans la salle de contrôle grâce à un ascenseur. Cette pièce est de la seule partie de notre ensemble qui se trouve en surface ; le reste est enseveli à des kilomètres sous terre, protégé de toute offense.
Mais pour l'instant, rien ne se voit autour de moi : tout est protégé par d'épais volets d'acier. Sur l'écran de commande tactile au centre de la pièce, un long chiffre s'étale, qui grandit à chaque seconde : nous avions programmé ceci afin de nous apercevoir aisément de notre temps de sommeil. Normalement, le programme était fait pour nous endormir un millénaire : les limites de longévité de notre système n'ayant jamais été testées, nous ne voulions le pousser trop loin. Il devait s'être donc écoulé moins que cela, puisque c'était sur une sirène d'urgence et non de paisible réveil que je venais d'émerger.
Afin de voir le temps s'afficher plus clairement que par un nombre colossal de secondes, j'appuie sur l'écran. Devant mes yeux se déroulent alors ceci :
14.856 ans ; 8 mois ; 3 semaines ; 5 jours ; 11 heures ; 34 minutes ; 21 secondes.
La vision de ce nombre monstrueux me frappe, et je me sens suffoquer. Quatorze milliers d'années se sont écoulés depuis la dernière fois que j'ai vu le monde, que je me suis allongé dans mon cocon, en pensant fugitivement que moi, et mes cent soixante-huit compagnons, allaient devenir les hommes les plus vieux de l'histoire de l'humanité, plus vieux même qu'Adam de l'histoire biblique, qui n'avait jamais fêté son millénaire de vie. Mais ceci dépasse toutes mes échelles de notation. Je sais que je n'ai pas réellement vécu aussi longtemps, bien entendu ; que ces années ne furent pour moi qu'un battement d'aile de colibri, passés dans un éblouissement total...
Mais enfin, tout de même. Dans un élan de mégalomanie, je me prends à rêver que j'ai survécu plus longtemps que la plus grande des civilisations, que la plus populaire des religions, que le plus solide des monuments. C'est extraordinaire. J'en oublie même ce que nous nous étions dit ; que nous sortirions un jour, aider les restes de la civilisation humaine, récupérer les lambeaux de vie ; que m'importe, que nous importe. Je songe d'ailleurs à réveiller pour cette fabuleuse occasion mes compagnons, qui dorment paisiblement, et pianote sur l'écran du poste de commande.
Les portraits s'affichent un à un, dans un carré harmonieux de treize sur treize. Puis apparaissent des petits indicateurs colorés. Verts pour les vivants, rouges pour les morts. Je ne peux m'empêcher, lors de leur chargement, d'avoir une bouffée d'angoisse. Le système était prévu pour mille ans, et n'avait jamais été testé : sans doute suis-je le seul miraculé, pensé-je alors pendant un instant.
Hélas, mes visions pessimistes ne sont que peu détrompées, et même si je l'avais envisagé un instant, la dure réalité du moniteur m'abat. Je passe en un instant du chaud au froid, de la gloire à l'anéantissement. Je suis le seul en vie. Pour les autres, les causes de la mort s'affichent, impersonnelles ; on retrouve beaucoup de leucémies, des arrêts cardiaques, ici un SIDA qui avait échappé à nos contrôles, des ruptures d'anévrisme... je ne sais soudainement que faire. En outre, je m'aperçois que cela fait déjà une douzaine de siècles que je suis seul ici.
Nous étions sept milliards sur Terre, nés au vingt-troisième siècle ; cent soixante-neuf se sont enterrés volontairement ici ; et je suis le seul à pouvoir espérer fêter mon vingt-millième anniversaire.
Alors que je me rends compte de mon côté exceptionnel, un vague sentiment de honte me prend. Qu'ai-je fait de ma chance ? Je l'ai gaspillée, égoïstement, dans un coin de mon esprit, sous psychotropes. Il est beau, le plus vieil homme sur Terre, n'est-ce pas ? Nous aurions pu aider l'extérieur, faire un petit geste, comme nous l'avions prévu. Des merveilles technologiques sommeillent dans notre hypogée, mais au lieu d'être un instrument d'aide, il s'agit d'ornements. Nos véhicules anti-grav sont nos barques de morts ; nos instruments médicaux surpuissants automatisés sont des vases canopes ; nos bibliothèques numérisées, rien d'autre qu'un livre des morts que nous emportons dans notre tombeau !
Ce cocon n'est rien d'autre qu'une banale prison, un outil de servilité ; et quand tous les rêves sont rêvés, il est vidé de toute son utilité, et ne devient qu'un outil d'égarement, de vanité.
C'est alors que je me souviens, tandis que je tente de sortir de la toile de culpabilité qui m'assaille, des sirènes qui retentissent autour de moi, des éclairs rouges qui m'éblouissent, en bref : de l'alarme. Je me doute bien que ceci n'est pas seulement pour la mort de mes congénères ; je n'aurais rien pu y faire, n'étant pas médecin, et elle se serait déclenchée bien plus tôt. Pensant qu'il s'agit peut-être d'une agression extérieure, je lance l'ouverture des épais volets de métal qui me protègent de l'extérieur. Dans un grincement, ils commencent à s'ouvrir. Je me voile les yeux, m'attendant à être ébloui par la clarté solaire ; en fait de grande illumination, je me rends rapidement compte que le paysage extérieur est rempli d'ombre. Avide de détail, et, après ma subite crise d'apitoiement sur l'expérience artificielle que je vis depuis des années, je cherche le réel, le vrai.
Puis, en voyant ce que dévoile la vaste baie vitrée, je me demande si cela était souhaitable.
C'est un paysage d'apocalypse qui se dévoile ; mais pas celui que nous avions quitté. En réalité, de là où nous étions, c'est-à-dire au beau milieu de la Vallée de la Mort, le monde n'avait en apparence pas beaucoup bougé ; nous avions fait le pari logique de nous mettre dans l'endroit le plus hostile, le plus ardent, car, enfin, qui irait dévaster une terre gaste et déjà morte ? C'était donc un franc désert, sable blond et ciel bleu, beau quoique qu'affreusement hostile, qui s'offrait par ce panorama.
Mais ce que je vois est tout autre. Il y a, dans le fond, une ville aux tours graciles, sans nul doute reconstruite pendant notre longue absence, et, partout, de l'horizon jusqu'à mes yeux, des nuées. C'était un voile noir, qui recouvre tout, formant un voile noir sur le ciel et une marée impie sur la terre. Comme un vol d'insecte, elle ronge la ville au loin, qui s'effondre et se rabougrit de seconde en seconde. Je soupçonne qu'il s'agisse de nanorobots ; mais comment savoir ?
Me rapprochant de plus en plus des vitres, je suis saisi par la détresse. Je comprends enfin la cause de l'alerte ; lentement, mais sûrement, des fissures s'infiltrent dans le verracier de plusieurs mètres d'épaisseur. Manifestement, cet envahisseur peine à assimiler le matériau, mais je ne doute pas que sa guerre d'usure réussisse finalement. Devant le monolithe, des hommes tapent le métal, attendant une aide que personne ne peut leur fournir. Ils sont nus, hideusement nus, et j'ai honte pour l'humanité.
Moi aussi, je suis en tenue d'Adam. Mais nous n'avons rien en commun. Eux, leurs vêtements rongés par les nanos, qui dédaignent manifestement la chair, ont perdu leur habillement par faiblesse. Ils ont libéré, une fois de plus, le fruit de leurs erreurs, ont ouvert une énième boîte de Pandore. Leur tenue est celle des primitifs, qui ont tout perdu, et qui seront bientôt à reconstruire leurs tentes, quand les nuées mourront par manque de carburant, où s'exileront vers la planète la plus proche.
Tandis que moi, je suis l'aboutissement. Je suis achevé et complet, tandis qu'eux voient leur règne s'achever. Ils n'ont pas su prévoir, comme nous l'avons fait, leur futur, une sauvegarde, une garantie d'avenir ? Eh bien qu'ils croupissent dans cette mer boueuse de robots miniatures. Les vêtements me sont superflu, car je suis un être de pur esprit ; eux ne rêvent que de ce qu'ils viennent de perdre, et se mordent les doigts, car leur existence sera bientôt misérable. Je chasse les rêveries de mon Surmoi, mes élans philanthropiques, comme des broutilles, je renie ce que j'ai dit : oubliez-le !
Puis je pense à ma musique. A la symphonie grandiose que j'organisais, comme un chef d'orchestre immatériel. Ma capsule n'était pas un simple cocon, non ; au contraire, c'était ma catapulte vers l'achèvement, la perfection, la finition. A quoi bon être un professeur pour une humanité attardée qui ne sait se sortir de ses erreurs, qui ne sait où s'arrêter ? Je saurai très bien quoi faire, moi, dans mes spires éthérées, où tout n'est qu'une harmonie, sans bêtise, sans obstination, où le seul orgueil est mien, et ne risque donc pas de tourner en fierté mal placée qui me pousserait à m'immoler sur l'autel de la compétition.
Sans jeter un regard à la foule, dont l'obscène nudité me révulse, ni à la fissure, ni aux portraits de mes compagnons morts - dont l'élimination n'aura été qu'un mouvement de sélection naturelle, tant mon esprit aura poussé plus loin qu'eux l'imaginaire dans ses retranchements, je pousse au maximum les injections de drogues, quitte à dépasser le seul létal. Car je sais que les nanorobots entrerons, et dévoreront mon paradis.
Plutôt mourir libre dans mon extase qu'esclave de la nature humaine.
les nanorobots entreront*
Aristimbault
Quand j' ai ouvert notre topic , j' ai immédiatement déroulé le texte jusqu' à sa fin , histoire de voir sa longueur . Je me suis immédiatement dis : « P'tain quel pavé ! J' vais pas être obligé de me taper tout ça à lire ..? » Je me suis levé , j'ai bu un troisième café et fumé une quatrième cigarette … Ça m' aide à réfléchir .
Je me suis dis que , par correction , je me devais de te lire même si cela me faisait chier ! J' ai coupé le son du téléviseur , allumé une cinquième ( cette merde finira bien par me tuer un jour ! ) cigarette et ai commencé l' ascension de ton récit …
Dur , dur , avec mes a priori de base . Mais la magie a presque immédiatement opéré ! De septique , je suis passé à surpris , puis -littéralement- enchanté !
Tu as réussi , avec brio , à renouveler le thème éculé de l' apocalypse . Le fil rouge que sont les pensées métaphysiques de ton personnage le conduisant à opter pour : " Plutôt mourir libre dans mon extase qu'esclave de la nature humaine. " est un pur chef-d'oeuvre ; Alliant avec majesté passé , présent et futur , en une seule et unique temporalité .
Alors bien sur , ton histoire peu ne pas plaire à tous . Notamment du fait de l' emploi de mots , dont le sens est difficile à saisir sans un solide dictionnaire à porté de main . Mais l' ensemble reste d' une fluidité qui exalte l' imaginaire et conduit le lecteur vers d' autres sentiers .
C' est exactement ce que je recherchais en écrivant mon texte . Tu m' as surpassé avec talent , tant dans le style que dans l' originalité du thème développé . Bravo ! ![]()
Deux trés bons textes au final, peut-être les meilleurs de la session, avec ceux d'Ostra et de Gouloud'.
Gokaden, j'ai été agréablement surpris, je dois dire. Bon, l'ennui, c'est que ton texte est porteur d'une certaine dose d'angélisme, voir de préjugé (ça me ferait plaisir de voir des chamans qui ont une autre gueule que de bons sauvages, de temps en temps). Et l'histoire du gouverneur m'a l'air un peu capillo-tracté. mais la fin est surprenante, et c'est pas mal écrit, même si le style est parfois un peu... naïf, c'qui est un comble pour un homme de ton age.
Ari', ben, là aussi, j'ai été terriblement surpris. La vérité est que c'est bien écrit, mieux que ce que tu as écrit jusqu'à présent. Y a encore quelques maladresses, quelques déséquilibres, mais le texte est parfaitement maitrisé dans sa demesure certaine, et la référence à 2001 parfaitement adapté. Pour le style, ça ressemble pas mal à certaines nouvelles d'Epitaph (trés forte analogie avec le Mur), ou à la limites des YdA (ça ressemble pas mal à ceque j'ai fait dans mon duel, d'ailleurs). Dans mon classement personel, tu passe dans la moyenne haute du fofo, avec les anciens. Bienvenue au club.
Je vote donc Ari', tout en constatant que le texte de Gokaden était loin d'être mauvais. Cette session est donc une réussite éclatante, de mon avis ![]()
Mon cher Negatum, loin de moi l'idée de trouver un justificatif quelconque au manque de profondeur de mon écrit ( quoique ?
) Mais je me suis trompé dans la date en croyant devoir poster le 3 juillet au lieu du 5 ... Je me suis donc senti pressé par le temps et ai écrit ce texte d'un seul jet .
Par contre, je ne renie en rien, et je le revendique : Je suis naïf de nature
Merci pour ton commentaire ![]()