Emile Nelligan
LE CERCUEIL
Au jour où mon aïeul fut pris de léthargie,
Par mégarde on avait apporté son cercueil ;
Déjà l´étui des morts s´ouvrait pour son accueil,
Quand son âme soudain ralluma sa bougie.
Et nos âmes, depuis cet horrible moment,
Gardaient de ce cercueil de grandes terreurs sourdes ;
Nous croyions voir l´aïeul au fond des fosses lourdes,
Hagard, et se mangeant dans l´ombre éperdument.
Aussi quand l´un mourait, père ou frère atterré
Refusait sa dépouille à la boîte interdite,
Et ce cercueil, au fond d´une chambre maudite,
Solitaire et muet, plein d´ombre, est demeuré.
Il me fut défendu pendant longtemps de voir
Ou de porter les mains à l´objet qui me hante...
Mais depuis, sombre errant de la forêt méchante
Où chaque homme est un tronc marquant mon souci noir,
J´ai grandi dans le goût bizarre du tombeau,
Plein de dédain de l´homme et des bruits de la terre,
Tel un grand cygne noir qui s´éprend de mystère,
Et vit à la clarté du lunaire flambeau.
Et j´ai voulu revoir, cette nuit, le cercueil
Qui me troubla jusqu´en ma plus ancienne année ;
Assaillant d´une clé sa porte surannée
J´ai pénétré sans peur en la chambre de deuil.
Et là, longtemps je suis resté, le regard fou,
Longtemps, devant l´horreur macabre de la boîte ;
Et j´ai senti glisser sur ma figure moite
Le frisson familier d´une bête à son trou.
Et je me suis penché pour l´ouvrir, sans remord
Baisant son front de chêne ainsi qu´un front de frère ;
Et, mordu d´un désir joyeux et funéraire,
Espérant que le ciel m´y ferait tomber mort.