L'oreille
Darling était au piano, moi et Apache buvions au comptoir. Nous buvions dans des verres de cristal, Apache était ravie. Elle aimait aussi les morceaux qu'offrait mon ami, et dont j'étais incapable de donner les noms, mais je crois qu'elle connaissait bien la musique. Elle se servit encore cet alcool fort qu'on ne trouve qu'ici.
" Tu es beau, toi. "
Je vis le verre se vider très vite. Darling était un vrai juke-box. Apache était vieille.
" Et tu es blond... "
Sa joue paraissait mince, dans la forte lumière. De profil, on admirait mieux la droiture de sa silhouette, son regard rêveur qui, de face, était celui d'un soldat. Darling n'avait rien dans son regard. Je remplis un verre, et allai le poser sur le couvercle du piano. Je retournai m'asseoir.
" Et qu'allez-vous faire, maintenant, tous les deux?
- Chasser pour nous nourrir, cette question. Comme d'habitude.
- Et ton ami? Il n'est pas bien costaud.
- C'est un calme. Quand on rencontre des costauds sur la route, ça sert.
- Tu l'aimes bien.
- Oui. "
On regarda toutes les bouteilles, encore pleines, exposées en face de nous. L'ancien propriétaire aurait sûrement embauché Darling. La salle fut tout-à-coup noyée dans deux grandes lumières, qui s'évanouirent; c'était une voiture de patrouille silencieuse, aux vitres teintées.
" Comment sont-ils, les gens que vous rencontrez?
- Mauvais. Alcooliques. Cons.
- Qu'est-ce qu'ils me feraient, si je les croisais?
- Rien. Franchement... rien."
J'aimais bien la musique de Darling. J'étais content qu'il y ait un piano, ici. J'aurais aimé dormir, et que Darling continue à jouer dans mon sommeil, qui sait ce que je rêverais. Mais il devait dormir aussi, de temps en temps. Il y avait un étage ici, deux chambres plutôt crasseuses, un long couloir qui les séparait. Une voiture de patrouille qui continuait à tourner.